On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
C’est à ce stade du débat que Yannick Haenel semble sortir de son rôle de romancier. Marc Weitzmann fait remarquer dans Libération du 2 février toute l’ambiguïté de cette position. " Tout comme Karski hurlait, dans l’indifférence, la Vérité sur le Mal, Haenel dévoilerait, via la Shoah, nous dit-il, la vraie nature du monde contemporain. En d’autres termes, son livre se présente moins comme un roman que comme une thèse intellectuelle mise en fiction. » En ce sens, pour Weitzmann, dire que les juifs ont été abandonnés à leur sort tragique par les Alliés, et énoncer comme thèse principale de son livre qu’ " il n’y a pas eu de vainqueur en 1945, il n’y a eu que des complices et des menteurs " , c’est absolument différent.
Le problème dans l’argumentaire de Haenel serait donc qu’il appelle fiction dans son livre ce qu’il nommerait vérité dans un article . La littérature, dénuée de tout statut heuristique, pourrait-elle donc se raccrocher à une vérité extérieure lorsque sa construction même se trouverait menacée ? Si l'on s'en tient à cette hypothèse, pense Marc Weitzmann, on ne verrait dans le livre de Haenel qu'une dénonciation injustifiée d’une complicité supposée entre Hitler et Roosevelt, ou le simple ressassement des thèses des nostalgiques de la Collaboration. C’est dire la perte de crédibilité du romancier.
Weitzmann critique ainsi chez Haenel la prétention à lever des tabous qui n’existent pas. A commencer par celui des rapports entre la fiction et la Shoah. Il n’y aurait pas de tabou à écrire sur la Shoah, mais un véritable problème de savoir comment écrire sur un événement dont la portée historique déborde l’imaginaire du romancier de toutes parts .
Néanmoins, il serait absurde de clouer au pilori, comme le fait Lanzmann, l’ambition littéraire qui consiste à librement " s’emparer par l’imagination de personnages historiques " pour les réincarner. Avec de tels arguments, Guerre et Paix de Tolstoï ne vaudrait pas grand-chose. Le Shoah de Lanzmann est aussi une oeuvre d’art construite, affinée et conforme à l’imaginaire de son auteur. On ne saurait donc reprocher à Haenel de prendre les mêmes libertés dans son œuvre simplement parce qu’il invoque une conception différente de l’art. Au-delà de son contexte contemporain, ce débat semble poser une question fondamentale sur la nature de la littérature. Dans l’Art du Roman, Milan Kundera affirmait que " le roman qui ne découvre pas une portion jusque là inconnue de l'existence est immoral ". Peut-on considérer, à l’inverse, qu’une démarche scientifique qui ne prétend pas absolument découvrir cette part inconnue de l’existence y puise sa moralité même ?![]()
A lire sur nonfiction.fr :
- ' La fiction battue en brèche, ou l'affaire Jan Karski ', par Pierre Testard.
- Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie (Gallimard), par Ophir Lévy.
111 commentaires
Luc Nemeth
Luc Nemeth
Jean-Pair Monlatin
Luc Nemeth
Il nous faut donc remercier monsieur Delpla de nous avoir permis, en allant se faire plaindre, d'affiner le regard : en effet une tournure de français fautive que j'avais signalée ici le 8/3 à 11h52 (et que j'avais relevée sur www.jcdurbant.wordpress.com, l'autre site qui travaille en binôme avec www.extremecentre.org) trahissait sans ambiguité sa provenance anglophone -mais pas forcément, "américaine".
Quoi qu'il en soit j'espère surtout que vous n'aurez vu ici aucun anti-américanisme de ma part : celles et ceux des américains qui luttent pour toutes libertés sont tout autant américains, que tout ce qui s'abrite derrière les officines avec lesquelles monsieur Delpla fait à Miami...
La mère Denis
au moment où ça commençait à devenir intéressant ?
c'est pas très gentil à vous...
PS. vous en avez omis de préciser votre source, concernant l'usage ici fait du verbe squatter... J'ai trouvé ça, sur le site http://blog.passion-histoire.net/ :
ln 13 avril 2010 at 18 h 53 min | Permalink
Se voir poser une pareille question par monsieur Delpla est déjà assez plaisant quand on sait comment il squatte sans scrupules toute discussion, pour venir y soigner sa publicité…
Quoi qu’il en soit sa question est précise, et elle m’oblige à une réponse précise.
Sauf cécité de ma part cette discussion a pour objet : l’an 40.
Et, puisque monsieur Delpla s’est posé ci-dessus en… autorité morale, sur ce terrain, j’ai cru bon de rappeler ce qu’il en était encore à écrire, dans un livre paru en 1998 il me semble bien.