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Critiques artistiques

Histoire

Retour à l'intime au sortir de la guerre

Couverture ouvrage

Bruno Cabanes Guillaume Piketty
Tallandier , 315 pages

Renouer avec le quotidien après l’expérience du Feu
[vendredi 29 janvier 2010]


Un recueil de contributions passionnantes sur un sujet neuf : la reconstruction de vies ordinaires bouleversées par la guerre.

Cet ouvrage collectif, qui se place d’emblée sous la figure tutélaire de Philippe Ariès, historien des mentalités et codirecteur de l’Histoire de la vie privée, se propose de combler un vide historiographique : la reconstruction intime d’hommes et de femmes marqués, brisés par l’expérience de la guerre. Bruno Cabanes et Guillaume Piketty prennent les deux conflits mondiaux pour cadres de cette étude. Par la « totalisation » de la guerre qu’ils induisent, ils ont en effet valeur de paradigmes. L’ouvrage est issu d’un colloque qui s’est tenu en 2008 au Centre d’histoire de Sciences-Po et a réuni une équipe de chercheurs américains, français, britanniques et allemands, afin de jeter un regard neuf sur un sujet qui restait à défricher.

Dans une introduction solide, offrant une bibliographie abondante pour aborder la notion, les auteurs définissent l’intime comme « l’espace dense où se construisent l’image de soi et le rapport profond aux autres, à travers le corps (…), les techniques corporelles (…), la filiation (…), les lieux de vie, les objets investis de souvenirs, les représentations de soi » . Or cet espace est bouleversé par la guerre, et a fortiori par ces deux conflits qui le fragilisent, voire le font éclater. Dès lors, à la sortie de guerre de leurs protagonistes, survivants d’une expérience paroxystique, le retour à l’intime est marqué par une rupture délicate à surmonter : il s’agit pour ces rescapés, souvent traumatisés, de redéfinir une image de soi, de reconstruire un foyer, de se réadapter au quotidien. En ce sens, la notion de « normalisation » est fondamentale. Les auteurs considèrent qu’il ne s’agit pas d’un simple retour à la normale, car ces conflits modifient et réinventent des normes, en matière de violence collective, de sensibilités corporelles, de rapports de genre : leurs protagonistes sont amenés à se réadapter à des réalités autres que celles qu’ils ont abandonnées à leur départ. C’est l’une des raisons pour lesquelles le retour à des normes est si complexe et rarement couronné de succès.

A ce titre, les auteurs rappellent que la problématique des sorties de guerres est un champ d’étude nouveau, à tout le moins pour l’histoire culturelle. Notons que la notion a été renouvelée récemment, notamment par l’ouvrage de Christophe Prochasson et Stéphane Audoin-Rouzeau  . Mais Guillaume Piketty et Bruno Cabanes se focalisent ici sur les individus, cherchant à s’introduire au plus près du secret des cœurs. Cet ouvrage poursuit dès lors l’étude de Bruno Cabanes sur la sortie de guerre des soldats français  . Le livre se divise en quatre parties complémentaires, mais la plupart des contributions éclairent l’ensemble des champs qu’il défriche.


Expériences combattantes, écriture sur soi, récits familiaux.

Les combattants, ces citoyens en armes, ne sont pas les seules victimes de cette radicalisation de la guerre caractéristique du vingtième siècle ; notre recueil d’articles s’intéresse à l’ensemble de ses protagonistes –soldats, civils déplacés, prisonniers de guerre, déportés, qui sont autant de pères, de maris, de frères– pour présenter une étude globale, se fondant nécessairement sur les écrits du for privé et les témoignages oraux. L’expérience combattante reste néanmoins première ; en témoigne la contribution d’Odile Roynette sur la « nostalgie du front », ce sentiment paradoxal qui touche les hommes revenus de la Première Guerre mondiale. Son analyse s’appuie sur deux témoignages exceptionnels. Celui de Pierre Teilhard de Chardin d’abord, soldat de la Grande Guerre et homme pieux, qui dit son horreur du combat mais s’interroge avec une lucidité surprenante sur les causes de cette nostalgie. Le témoignage du capitaine De Gaulle ensuite, prisonnier de l’ennemi, pour qui le remède à la dépression serait le retour sur le champ d’honneur. L’auteur lie ces deux témoignages ; il semblerait que leur nature diffère cependant. Dans le premier cas, l’auteur, redevenu civil tant bien que mal, idéalise son expérience combattante ; dans le second, le captif est pris de remords à l’idée d’être inutile à sa patrie, qui poursuit au même moment la guerre. Les contributions insistent sur la diversité des itinéraires personnels, et combattent les idées reçues. Ainsi, Manon Pignot revient sur la vision dorée du retour des pères dans leur foyer après la Grande Guerre, démontrant que le « retour à la normale » est un processus lent, parfois une expérience impossible puisque les relations familiales se sont nécessairement altérées. L’étude de Raphaëlle Branche sur le retour des appelés de la guerre d’Algérie poursuit cette analyse des familles perturbées par l’expérience de guerre de leurs membres : l’aîné revient d’une guerre à la fois traumatisante et incommunicable à ses frères et sœurs.

« Normalisation », retour à la vie privée, retour à l’intime.

Les sources littéraires offrent une approche tout aussi éclairante et nuancée des sorties de guerre, et du réapprentissage de la domesticité. Carine Trévisan étudie ce qu’Albert Thibaudet a appelé le « roman de retour », illustré au premier chef par Aurélien d’Aragon : cette oeuvre met en scène les effets psychiques du retour de la guerre, la modification du rapport à soi, ce nouveau « mal du siècle », dans l’univers domestique, familier. Ce retour aux normes se révèle particulièrement complexe dans l’Allemagne vaincue et détruite de l’après-Deuxième Guerre mondiale, comme le montre Anne Duménil dans son étude sur l’expérience des ruines de Munich vécue par ses habitants. Survivant dans une promiscuité et une précarité dramatiques, les Munichois ont vu leur intimité voler en éclats ; seule la reconstruction de la ville anéantie, valorisant la continuité historique, permet de refermer la parenthèse de la guerre et du nazisme. Daniel Cohen, à sa suite, s’intéresse aux camps de personnes déplacées dans cette même Allemagne occupée, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ces camps humanitaires d’un genre nouveau, constitués avec le projet affiché d’offrir aux réfugiés des moyens de régénération psychologique, permettent à leurs occupants de redécouvrir la domesticité et l’intimité. Dans cette Allemagne vaincue, les sorties de guerre des individus passent ainsi par des expériences sensorielles et sociologiques singulières.

D’autre part, l’étude des invalides de la « Grande Guerre patriotique » en URSS après 1945, par Beate Fieseler, montre combien ces processus de sortie de guerre et de retour à la normale peuvent s’avérer ardus sous le régime stalinien. Staline, qui veut assurer l’avenir de l’Etat comme superpuissance, impose une approche productiviste de l’invalidité, à grand renfort de propagande glorifiant le vétéran handicapé héroïque. Ces hommes infirmes, qui espéraient un répit après-guerre et une protection offerte par le régime, se voient refuser le statut d’invalide, et contraints de retourner au travail. Le Comité soviétique des vétérans de guerre, qui voit le jour en 1956, devient un médiateur de poids entre le parti et les invalides, mais l’appareil d’Etat se révèle en définitive incapable de fournir à ces vétérans une assistance médicale, technologique, et donc sociale. Enfin, Guillaume Piketty s’interroge sur la survivance de l’identité résistante en France au temps de la dissolution de l’« Armée des ombres », rappelant que la dimension personnelle de la sortie de la résistance est un sujet neuf. Le retour dans la sphère intime est délicat, plus pour ceux qui n’avaient pas quitté leur home que pour ceux qui avaient pris le maquis, et pour qui la sortie de résistance correspond à un changement de géographie et de rythme de vie. Ceux qui avaient confondu front et arrière abandonnent avec difficulté des réflexes de combattant acquis dans un univers familier. Ces résistants retrouvent, parfois avec difficulté, leur vie civile, professionnelle, après avoir exercé des responsabilités sans mesure avec leur position sociale. Dès lors, ils s’attachent à entretenir leur identité résistante et à se retrouver entre anciens combattants – par nostalgie de la philia, cette aventure collective souvent idéalisée, telle que l’a conceptualisée Jean-Pierre Vernant, antiquisant et ancien résistant.

Violences.

Le thème de l’exacerbation de la violence dans l’après-guerre fait aujourd’hui l’objet de débats autour de la notion de « brutalisation », construite par George L. Mosse  . Retour à l’intime au sortir de la guerre se penche sur les conséquences de cette violence à l’échelle des individus. Les deux guerres mondiales fragilisent particulièrement la sphère intime, voire la visent délibérément. En corollaire à cette radicalisation, leurs contemporains sont largement affectés par la peur et les traumatismes psychiques, signes des plus grandes difficultés à sortir du conflit.

Christian Goeschel étudie en ce sens la vague massive de  suicides à la fin du Troisième Reich, sujet encore peu évoqué. Certes, les plus hauts dignitaires nazis se suicident parfois par volonté de sacrifice, mais la cause la plus répandue, aux yeux de l’historien qui ne néglige pas pour autant les itinéraires individuels, est à rechercher dans la peur panique que suscite l’avancée de l’Armée rouge, diabolisée par la propagande hitlérienne, ainsi que dans la poursuite de la politique de terreur nazie. Crainte, toujours, du châtiment, dans cette Allemagne vaincue, selon Franck Biess. Recourant à l’histoire des émotions, il analyse l’ensemble des objets de peur d’une population ayant une conscience aiguë des crimes du Reich, et incapable de distinguer l’individu de la collectivité. Trois politiques menées par les alliées, la dénazification, les projets de transformations économiques et la restitution des biens aux survivants de l’Holocauste, sont perçues plus spécifiquement comme des menaces pesant sur le retour à l’intime des Allemands. En définitive, la crainte du châtiment se mue en peur de la guerre nucléaire, ou évolue vers une forme de ressentiment à l’égard des Alliés. Bruno Cabanes, enfin, étudie l’histoire du « syndrome du survivant », notion inventée au début des années soixante par Niederland, psychiatre new-yorkais, pour nommer les troubles identitaires et les formes aiguës de culpabilité qu’il décèle chez les survivants des camps de concentration. La notion est par la suite redéfinie dans une optique moins freudienne, plus culturelle, et élargie aux vétérans de guerre, aux témoins d’atrocités diverses, ce qui contribue à fragiliser sa définition. Recherchant des pistes pour une approche comparative du « syndrome du survivant », Bruno Cabanes remarque sa disparition de la classification américaine des maladies psychiatriques en 1987. Est-ce « le signe d’une dépréciation croissante des souffrances de ceux qui ont survécu ? (…) Le survivant contribue (…) à prolonger la présence de la guerre en temps de paix. Pas plus que du temps de Niederland, il ne nous est aisé d’écouter sa voix. » (p. 212). C’est donc aussi à une violence sourde, l’incompréhension, que se heurtent les hommes brisés par la violence de la guerre, incapables de retrouver une vie intime apaisée.

Les reconstructions des rapports de genre au retour de la guerre.

    La partie la plus longue de l’ouvrage constitue un apport solide à la gender history. La guerre bouleverse les rapports de genre ; son terme conduit à leur difficile renégociation – dans la sphère publique, mais aussi dans l’espace intime – dans des sociétés profondément transformées. Trois contributions s’attachent tout d’abord aux relations de couple altérées par le conflit. Il s’agit d’abord de relations imaginées et idéalisées : Clémentine Vidal-Naquet s’intéresse à l’anticipation des retrouvailles chez les couples pendant la Grande Guerre. A travers la correspondance de ces couples séparés, l’historienne pointe l’importance de cet imaginaire, qui fait du retour à l’intime un horizon d’attente pour le combattant au front comme pour sa femme à l’arrière. Exposant les différents scenarii construits par ces lettres, l’auteure illustre la diversité des itinéraires individuels, qui se rejoignent néanmoins dans cette obsession du retour du combattant, donc de sa survie. A sa suite, Dominique Fouchard se fonde notamment sur les journaux féminins des années vingt pour éclairer l’empreinte de la Grande Guerre sur les corps et les relations de couple. Les retrouvailles se révèlent difficiles pour des hommes marqués par l’expérience traumatisante du combat, pour des femmes qui font l’expérience d’une plus grande indépendance, alors qu’au même moment les idéaux traditionnels de l’homme, héros viril, et de la femme, gardienne du foyer, se durcissent. Les normes sexuelles, qu’une préoccupation étatique nataliste ainsi qu’un discours catholique moralisateur s’efforcent de cadrer, sont néanmoins profondément transformées par la guerre, au même titre que les relations de couple : les débats autour de la féminité, ou de la « jeune fille moderne », prouvent l’impact profond qu’a la guerre sur les relations de genre. L’étude de Sarah Fishman offre dès lors des pistes pour comparer les deux conflits mondiaux, grâce à son analyse du retour des prisonniers de guerre français dans leurs foyers après la Deuxième Guerre mondiale. La séparation induit selon l’auteure de subtiles modifications des rapports conjugaux, ainsi qu’une évolution de la paternité « du statut de situation à celui de lien »  . En témoignent les rapports des assistantes sociales, qui se penchent plus, après-guerre, sur la personnalité des pères. Sarah Fishman en conclut à la recherche d’une intimité plus satisfaisante souhaitée par ces maris, ces pères, rentrant de captivité ; elle propose finalement de considérer la guerre comme une matrice de la réévaluation de la dualité des genres. Ces trois études affirment donc la portée des transformations de l’intimité conjugale, leurs similitudes et leurs nuances, qu’engendrent ces deux guerres.

Les dernières contributions élargissent, en définitive, la question du retour à l’intime. Peggy Bate s’intéresse au pouvoir de tutelle des veuves de guerre en France, après 1918. La veuve, chef de famille du point de vue juridique, parvient-elle à imposer son pouvoir dans la sphère intime ? Admirée dans l’immédiat après-guerre, elle exerce une tutelle respectée par l’Etat, les proches et l’éventuel nouveau conjoint, quoique contrôlée par les conseils de famille. Les deux dernières contributions se centrent sur les ruptures de genre engendrées par la Deuxième Guerre mondiale. Mary Louise Roberts étudie la façon dont le photojournalisme politise les relations entre GI et femmes françaises au cours des années 1944 – 1945 : les photographies de soldats américains entourés de femmes souriantes créent un mythe, celui du GI viril et protecteur, et dépolitisent ainsi les buts de guerre des Etats-Unis, présentés sous forme d’une simple « idylle hétérosexuelle » (p. 275). Dernière contribution, celle d’Atina Grossmann, qui reprend l’ensemble des problématiques de l’ouvrage dans une étude des Juifs rescapés de la Shoah en Allemagne occupée. Pour ces survivants, le processus de normalisation passe à la fois par la réhabilitation du corps, la fondation d’une famille, et par l’exigence, enfin, d’un Etat-nation.

Vers une approche comparée et pluridisciplinaire.

 
Bruno Cabanes et Guillaume Piketty dirigent donc un ouvrage stimulant, nuancé, aux contributions passionnantes et solides, s’appuyant sur un corpus documentaire varié. Une histoire plus résolument comparative pourrait compléter ces travaux. Les auteurs la souhaitent d’ailleurs : outre la contribution de Raphaëlle Branche sur le retour de la guerre d’Algérie, ceux-ci évoquent d’emblée les perspectives offertes par l’étude de la guerre du Viet Nam, du conflit israélo-palestinien, ou encore de l’Afghanistan. Les contributions réaffirment dans tous les cas la richesse que représente l’apport d’autres disciplines, les sciences dures, la psychiatrie, ou les sciences humaines, l’anthropologie ou la sociologie, à cette histoire culturelle de l’après-guerre, que cet ouvrage éclaire d’un faisceau neuf.
 

 

A lire sur nonfiction.fr :

- Stéphane Audoin-Rouzeau, Esteban Buch, Georgie Durosoir et Myriam Chimènes (sous la direction de), La Grande Guerre des musiciens (Symétrie), par Stéphane Leteuré.

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