Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Le nouvel ouvrage des éditions Symétrie confirme la double direction prise par la musicologie, plus soucieuse de lier son objet d’étude au contexte historique, et par l’historiographie, plus encline à reconnaître à la musique l’importance de son historicité. Stéphane Audouin-Rouzeau, éminent spécialiste de l’histoire culturelle de la Première Guerre mondiale, Esteban Buch, attaché à la dimension politique de la musique, Myriam Chimènes, qui a dirigé un travail sur la vie musicale sous Vichy, ainsi que Georgie Durosoir, à l’origine de la constitution d’un groupe de travail sur 1914-1918, permettent à 12 chercheurs d’exposer leurs travaux. 14 contributions au total apportent des éclairages nouveaux et passionnants sur le monde musical pendant la Grande Guerre.
Carine Trevisan débute cet ouvrage par les modifications et spécificités que la guerre engendre sur le terrain de la sensation auditive. La disparition de certains bruits (comme le chant des oiseaux), l’irruption sonore des armes et des bombardements érigent le front en une nouvelle expérience de l’ouïe. L’auteur explique que 14-18 rompt avec les bruits habituels de la guerre, à savoir le clairon, la cloche et le tambour, relégués par la guerre des tranchées à un passé disparu. Devenu "expérience de la cacophonie", le conflit moderne accorde au bruit une place essentielle pour se repérer dans le temps et dans l’espace, pour vérifier les positions de l’ennemi, pour soumettre l’adversaire à la brutalisation, pour échapper a contrario à cette brutalité de l’environnement. La manière dont les soldats témoignent de leur expérience sonore de la guerre va jusqu’à modifier leur style, comme Céline, victime d’acouphènes et dont l’écriture se modifie à l’aune de cette pathologie.
Didier Francfort complexifie l’interprétation habituelle que les historiens font du lien entre la musique militaire et la construction d’une société brutale et guerrière conduisant aux régimes totalitaires de l’entre-deux-guerres. L’usage de motifs militaires en matière musicale, notamment à travers les marches, porte autant d’encouragements en faveur du militarisme qu’il en dénonce la portée. Les marches militaires acquièrent relativement peu d’importance en France (où la chanson prédomine) et en Allemagne malgré le succès d’œuvres emblématiques. L’Europe des marches militaires existe bien depuis le milieu du XIXè siècle, mais c’est en Autriche-Hongrie que les marches prennent leur plus grande importance. Réinventée par l’Amérique, la marche militaire témoigne d’un certain nombre de transferts culturels montrant qu’elle n’est pas systématiquement un élément constitutif du militarisme ambiant. Elle sert autant à légitimer la guerre qu’elle la parodie. Son usage par la Première Guerre mondiale ne change pas fondamentalement cette donne, ce qui permet à Didier Francfort d’affirmer que la marche militaire "n’est pas une préfiguration des totalitarismes".
Dominique Huybrechts porte son étude sur le cas des "pipes and drums", c'est-à-dire sur les instrumentistes des régiments écossais engagés dans la guerre. Il rappelle leur rôle essentiel dans la vie quotidienne des soldats (réveil, appel aux repas, couvre-feu nocturne) et explique l’importance du son de la cornemuse dans la motivation à aller combattre, à monter en ligne. Assurant aux combattants des loisirs, les pipe bands sont des fantassins qui, selon leur catégorie, jouent ou pas de la cornemuse à temps complet. Le chiffre des 500 tués et 600 blessés parmi leurs rangs témoigne de la forte exposition des pipers au feu de l’ennemi, ce qui contribue à en faire un "phénomène exceptionnel dans l’histoire musicale des armées occidentales".
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