On parle souvent des victimes directes des printemps arabes mais rarement des 2000 morts migrants, tués par non-assistance à personne en danger qui, abandonnés par l’Europe, se sont échoués dans des conditions épouvantables. L’Union européenne a fait des printemps arabes une tragédie qui a été celle des migrants tragiquement noyés, dont les oppresseurs ne sont ni Moubarak, ni Ben Ali mais les responsables européens. 
Bertrand Badie, sur nonfiction.fr, le 31 janvier 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Le point de départ de cet ouvrage n’est autre que l’exaspération qu’un universitaire ne peut qu’éprouver face à cette classe d’intellectuels qui, fredonnant l’air dominant du temps, donnent le la spirituel du monde tel qu’il va, et dont la prétention boursouflée le dispute à l’imposture. Après les grandes études sur la population des philosophes , Louis Pinto s’attaque ici aux doxosophes, reprenant l’expression de Bourdieu inspirée de Platon (à propos des sophistes). Ces professionnels de l’opinion ont ceci d’« original » qu’ils ajustent leur production non pas tant comme une réponse à une commande politique – ce qui relèverait de l’idéologie stricto sensu, que par une aspiration découlant de leur position sociale elle-même, aux frontières d’univers aussi peu autonomes que la grande presse, l’édition, la politique et l’entreprise. La multiplication d’instances de consécration concurrentes à l’Académie (comme les « prix » décernés par Le Monde à des jeunes chercheurs) a notablement transformé le champ intellectuel, et permis aux doxosophes d’échapper aux jugements des pairs tout en prétendant tracer le « cercle de la raison ». Au croisement des champs intellectuel, politique voire économique, les acteurs de ladite doxa se recrutent pour une bonne part parmi les plus intellectuels des journalistes et les plus journalistes des intellectuels. Ce faisant, L. Pinto réexamine le dossier des demi-savants. Ces derniers ne sont pas des passeurs de savoir qui contribueraient à faire profiter au public les résultats des recherches scientifiques. Non : il s’agit d’agents multipositionnels, mondains et polyvalents qui font passer le simulacre pour l’authentique, qui en savent assez pour flouer les non-intellectuels mais pas suffisamment pour énoncer quoi que ce soit de pertinent, sinon un flux de slogans et de schèmes binaires indexé sur le rythme de l’actualité, solidement ancrée dans une série d’évidences partagées qu’il ne s’agit jamais d’interroger. « Faire l’opinion », pour reprendre une expression d’un autre sociologue bourdieusien (Patrick Champagne), passe donc aussi par ce segment du champ intellectuel pleinement encastré dans le champ du pouvoir, repérable dans toute une série de lieux dits neutres mêlant intellectuels, journalistes, grande noblesse d’État et patrons.
Ce petit ouvrage peut donc se lire, après la rétrospection suggestive de Luc Boltanski (Rendre la réalité inacceptable, Demopolis, 2008), comme une contribution programmatique à l’analyse de la production de la « nouvelle » idéologie dominante – celle qui marque le passage de l’idéal technocratique du plan à celui du néolibéralisme et de l’État managérial. Si l’on met de côté un moment la distinction idéologie/doxa, qui reste à creuser, l’opinion intellectuelle apparaît comme le produit collectif relativement anonyme d’une circulation de slogans, formules et dualismes qui tiennent lieu de raisonnement. La doxa a ses organes publics : revues (de gauche à droite : Esprit, Le Débat, Commentaire), presse (Libération, Le Nouvel Observateur…), clubs (Fondation Saint-Simon, Institut Montaigne). Elle accompagne comme une nuée de poissons-pilotes toutes les dimensions de la révolution conservatrice : en politique, le néolibéralisme et l’avènement de l’État « modeste » débarrassé de la mauvaise graisse sociale ; dans le domaine intellectuel, retour de la philosophie politique et de l’histoire des idées, vogue « anti-totalitaire » (les « nouveaux philosophes »), entreprise de démonétisation du « structuralisme » et des sciences sociales les moins sensibles aux charmes de l’individualisme (méthodologique)… Proches du champ du pouvoir, les intellectuels doxiques ne penchent donc pas par conservatisme par hasard. Tous communient à divers degrés et avec plus ou moins de franchise dans la célébration de la triade démocratie-marché-individu. Mais, du réalisme désenchanté qui prend acte de la « modernité » pour mieux la promouvoir, à l’éloge patronal et décomplexé du darwinisme social, on retrouve toujours l’idiome de la performance et de l’efficacité. L’idéologie de la concurrence, en effet, n’est pas qu’économique, et charrie avec elle une morale de la liberté, du risque et du courage, bien faite pour flatter les élites bourgeoises intimement convaincues du mérite de leur état : c’est aussi la morale que la race des seigneurs peut se permettre d’administrer aux classes inférieures.
2 commentaires
broke
JacquesBolo
[ http://www.exergue.com/h/2005-07/medias/faute02.html ]
Si on n'est pas d'accord avec quelqu'un, il faut discuter et le démontrer, pas édicter des oukases d'une position de surplomb universitaire qui n'est malheureusement pas un critère. Et je (ne) suis (pas) payé pour le savoir:
[ http://www.jacquesbolo.com/html/plagiat.html ]