On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Lorsqu'on pense à Gertrude Stein et à la France, on pense d'abord à Paris, et notamment au studio du 27, rue de Fleurus, adresse mythique de l'histoire de l'avant-garde, où l'on pouvait admirer entre autres, en 1910, la Femme au chapeau de Matisse, le Portrait de Mme Cézanne à l'éventail de Cézanne, le Garçon conduisant un cheval de Picasso – sans parler de l'extraordinaire Portrait de Gertrude Stein du même Picasso. Mais Gertrude Stein et la France, ce n'était pas seulement Paris : cela a été aussi et surtout le Bugey, cette petite région située entre la Bresse et la Savoie (dont elle fit autrefois partie), et où Stein et sa compagne Alice Toklas ont fait des séjours annuels, de plus en plus longs, à partir du milieu des années vingt, et où elles ont notamment passé toute la durée de l'Occupation.
C'est en août 1924, alors qu'elles se rendaient en voiture à Antibes pour aller rendre visite à Picasso, que Stein et Toklas ont découvert Belley, attirées dans la ville natale de Brillat-Savarin par la réputation de l'hôtel Pernollet, alors l'une des grandes tables de la région. Renonçant à la Côte d'Azur, elles restent à Belley près de deux mois, et y reviennent pour plus longtemps encore cinq années de suite. En mai 1929, elles sous-louent un joli manoir XVIIè siècle, avec une belle terrasse d'où l'on domine une paisible vallée, à Billignin, hameau de Belley. C'est à Billignin qu'elles vont passer environ six mois par an jusqu'à ce que les propriétaires du manoir, qui souhaitent le récupérer, les en délogent en février 1943. Elles s'installent alors une vingtaine de kilomètres plus loin, à Culoz, dans une autre confortable résidence, qu'elles quitteront au début décembre 1944, non sans y avoir accueilli, avec l'émotion qu'on devine, les premières troupes américaines. Stein et Toklas aimaient recevoir : la liste des visiteurs qui sont passés par Billignin entre 1925 et 1943 est impressionnante. Outre Picasso et sa famille, elle inclut amis français – au premier rang desquels Bernard Faÿ, traducteur et confident de Stein (à qui Antoine Compagnon vient de consacrer une biographie), mais aussi le poète Georges Hugnet, avec qui elles se brouilleront vite –, amis américains – Nathalie Barney, Romaine Brooks, Thornton Wilder, Carl Van Vechten, Paul Bowles, William Seabrook, Charles Henri Ford, W.G. Rogers, surnommé “the Kiddie” (rencontré par hasard dans le sud de la France durant la Première Guerre mondiale, alors qu'il servait dans l'armée américaine) –, artistes – Francis Picabia, Pavel Tchelitchew, Francis Rose, Eugène Berman, le sculpteur Jo Davidson, le chorégraphe Frederick Ashton (collaborateur de Stein et de Virgil Thomson pour Four Saints in Three Acts) –, musiciens – Aaron Copland, Lord Berners –, photographes – Cecil Beaton, George Platt Lynes –, éditeurs ou futurs éditeurs – Bennett Cerf, le jeune James Laughlin (amené par Faÿ) –, voire personnalités inattendues du monde de la presse et de la politique comme Henry Luce et sa femme Clare Booth. Mais Billignin est aussi un lieu de travail : tandis qu'Alice Toklas entretient le potager et fait des confitures (son fameux Livre de cuisine, publié en 1954, a été largement inspiré par ses séjours à Belley), Gertrude écrit. C'est notamment dans le Bugey que sont rédigés, entre autres, L'Autobiographie d'Alice B. Toklas (à l'automne 1932), les conférences que Stein donnera en Amérique lors de sa tournée triomphale en 1934-1935, et Les Guerres que j'ai vues, sa dernière autobiographie.
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