On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

L’homosexualité aussi a son histoire sainte. Comme le syndicalisme ou le féminisme, elle nourrit un grand récit de l’émancipation dont l’an I, le « Stonewall de l’homosexualité française » serait le scandale du 10 mars 1971, lorsque, en direct à la radio, quelques militants sabotèrent l’émission de Ménie Grégoire consacrée au débat du jour : « L’homosexualité, ce douloureux problème ». C’est le premier coup d’éclat du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), matrice de militantisme gai des années 1970, contemporain du MLF avec qui il partage certains de ses membres, un style politique et l’ancrage idéologique dans les gauchismes post-soixante-huitards. Ce groupe de libération homosexuelle mais aussi l’explosion d’un espace du sexe commercialisé, la naissance d’une presse érotique homo et hétéro s’adressant à un grand public, vont non seulement concurrencer mais complètement effacer des mémoires la richesse et la variété des formes de la vie homosexuelle avant la sortie du placard. Qui sait aujourd’hui que dans les années 1950, rue Béranger, existait un club où les hommes pouvaient danser en toute tranquillité - chose encore interdite ? On s’y retrouvait pour parler, assister à des conférences, à des soirées culturelles, échanger, badiner, éventuellement trouver un compagnon, échapper en tout cas à l’inévitable solitude ou au sexe triste des vespasiennes. Unis par une revue au titre anodin « Arcadie. Revue littéraire et scientifique » publiée de 1954 à 1982, ces homosexuels d’une autre génération inventèrent, chemin faisant, les codes et les valeurs de l’amour homophiles.
L’histoire de l’homosexualité : une histoire connectée
Pourquoi vouloir aujourd’hui décaper l’image caricaturale d’homosexuels honteux pétris de culpabilité catholique et de conformisme bourgeois ? Julian Jackson, historien britannique émérite, plus connu pour ses travaux sur la crise économique, la guerre, l’Occupation ou le général de Gaulle, répond en forme de discrète ego-histoire - il a fréquenté Arcadie lors de sa venue en France à la fin des années 1970 - mais surtout en réaffirmant avec force quel peut être le rôle de l’historien dans un champ d’études aussi foisonnant que miné par les enjeux d’aujourd’hui : contre les conformismes, y compris ceux de la militance bien intentionnée, déplacer les césures, inventer de nouvelles chronologies, faire émerger des paradoxes, des discontinuités - ce que l’auteur appelle « se libérer de la libération gaie » ; s’inscrire aussi dans une historiographie en plein renouvellement qui réfléchit à l’intérieur et à l’extérieur des cadres nationaux . On parle beaucoup d’histoire connectée, transnationale et l’histoire de l’homosexualité est un exemple patent où la dimension transnationale est essentielle.
2 commentaires
manouto
Carysthène