On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Andrea Tone, qui enseigne l'histoire sociale de la médecine à l'université McGill, était bien connue pour son essai de 2001 sur la pilule contraceptive, Devices and Desires. Gageons que son dernier livre rencontrera le même succès. Il conte la tumultueuse histoire d'amour et de désamour de l'Amérique pour les tranquillisants, du tout premier, aujourd'hui bien oublié, le Miltown, jusqu'à la vague (funeste?) des benzodiazépines, et pour finir, à l'usage si problématique des anti-dépresseurs de dernière génération comme anxiolytiques.
Il gagne surtout à être mis en regard du travail de Christopher Lane sur la médicalisation des émotions, parce qu'il démontre que tout ce qu'on doit reprocher à Lane était parfaitement évitable, et qu'entre l'essai hypercritique, séduisant mais pour finir vain, et le travail minutieux de l'historien, surtout quand il a la chance extraordinaire de tomber sur une archive exceptionnelle, le public peut d'emblée percevoir la différence. Le grain des phénomènes sociaux est plus fin, les tensions qui les traversent plus dialectiques, plus paradoxales, la grande histoire pénètre la petite dans des détails inattendus. Nous sommes enfin délivrés des grands récits passe-partout dont se nourrit l'essayisme actuel en matière de santé mentale (le Triomphe Mercantile de l'Industrie Pharmaceutique comme infrastructure, la Haine de la Psychanalyse comme superstructure, l'Intellectuel Dénonciateur en Héros Moderne, etc.) qui ont découragé les études empiriques, ou pire encore, réduit les faits à des illustrations banales pour des théories préexistantes. Il n'est tout simplement pas vrai que si "ça a marché", c'est que "ça devait marcher". Andrea Tone nous met au contraire sous les yeux des pharmacologues assez peu fiers de leurs découvertes, et plutôt malhabiles à en tirer pour eux-mêmes profit, des industriels surpris de découvrir une clientèle aussi réceptive, et des gens ordinaires, aux soucis fort éloignés de la critique sociale, se transformer en menaces majeures pour les lobbies pharmaceutiques, bref, des surprises, des contre-pouvoirs, des moments de vraie science et même d'éthique et de haute responsabilité politique illuminant la montée progressive de la corruption douce des milieux médicaux, les surprenantes lacunes du droit, et l'aveuglement de tous devant des modifications si profondes de nos affects collectifs, qu'il faut des dizaines d'années de recul pour en saisir les contours.
Pourquoi en effet l'angoisse fait-elle problème? Pourquoi chaque époque, au moins depuis qu'on parle de Modernité, autrement dit depuis la fin du 17ème siècle, s'est-elle à un titre ou un autre vécue comme "l'âge de l'angoisse" (Auden en a frappé la formule en anglais et Andrea Tone le cite explicitement)? Parce que l'angoisse est à la fois une émotion pénible, et un sentiment dont nous ne cherchons pas tant que cela à nous sentir entièrement ni définitivement délivrés. Modalité affective exemplaire de la solitude de l'individu, c'est en même temps celle qu'il éprouve les plus grandes jouissances à surpasser; effet cruel de la vie morale qu'il mène sans l'avoir choisie. C'est aussi la preuve qu'il en a une, et qu'il n'est pas tout à fait abruti comme sujet par l'existence qu'on lui fait mener; porte ouverte sur le pire, jusqu'au suicide, c'est enfin l'aiguillon des grandes décisions et des ruptures. Bref, elle fait de l'affirmation de soi une condition douloureuse et de l'estime de soi une conquête chèrement acquise.
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