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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

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De la critique d'une illusion à une illusion de critique
[samedi 25 avril 2009 - 17:00]
Médecine
Couverture ouvrage
Comment la psychiatrie et l'industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions
Christopher Lane
Éditeur : Flammarion
384 pages / 24.70 € sur
Résumé : Un livre brillant et séduisant, mais qui croit résoudre un problème qu’il n’aura fait qu’effleurer, et auquel il participe sans le savoir.
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Christopher Lane est professeur de littérature anglaise aux États-Unis, extrêmement marqué par les usages de la pensée de Lacan et de Foucault dans la théorie littéraire et la critique culturelle. Il a publié en 2007 La timidité : comment un comportement normal est devenu une maladie  .

Pourquoi dénoncer la "psychiatrisation des émotions" ?

Ce livre qui a suscité des comptes rendus contrastés dans le monde anglophone est aujourd'hui traduit sous le titre sensiblement différent : Comment la psychiatrie et l'industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions, et publié dans la remarquable collection de la "Bibliothèque des savoirs". Titre sensiblement différent, certes, mais nullement injustifié : la pathologisation de la timidité sert en effet à Lane de modèle pour décoder la transformation en problèmes psychiatriques de toutes les variations émotionnelles de notre vie quotidienne, avec l'idée que de puissants intérêts économiques, ceux des grands laboratoires pharmaceutiques et de leur bras armé, les sociétés de conseil en marketing et les publicitaires, non seulement sous-tendent mais finalement expliquent l'orgie de psychotropes qui est censée ravager nos sociétés, et déformer toute juste appréciation du sens de l'existence humaine.

Disons-le tout de go : semblable thèse, bien loin de déranger qui que ce soit, est devenue aujourd’hui extraordinairement populaire. On ne compte plus désormais les ouvrages dénonçant le lobby pharmaceutique, et la déshumanisation/désubjectivation scientiste que véhicule la psychiatrie nord-américaine. On ne compte plus non plus les acteurs du système de santé ou de la recherche médicale disposés à vous dévoiler la face cachée du succès de telle ou telle molécule, et, de plus en plus, à visage découvert. Pour peu donc que vous combiniez la dénonciation d'un certain nombre de scandales (protocoles statistiques truqués, experts internationaux pris la main dans le sac des financements occultes, j'en passe et des meilleures) avec, dans le cas de Lane, un éloge appuyé, mais pas trop direct de la psychanalyse, vous êtes à peu près sûr, en France, de faire un tabac  . Un vernis superficiel de réflexion historiographique ou philosophique ne nuit pas : des archives croustillantes, qui jettent une lumière crue sur les vices ou les pratiques douteuses de grands personnages autrefois redoutés, tel le psychiatre américain Robert Spitzer, architecte en chef du fameux DSM3, dont il va être question plus bas, des allusions aux grands moralistes comme Kierkegaard, l'exploitation de magnifiques romans comme Les corrections de Jonathan Franzen  , comme si une oeuvre d'art devait être lue comme le reflet en miroir de la réalité de son temps  , et le tour est joué. Lane, en cuisinier habile, a très bien mélangé ces ingrédients, et sa prose les lie en une sauce d'une fluidité parfaite, inaccessible à la grande masse des historiens des sciences, des épistémologues ou des sociologues de la médecine, ces râleurs pointilleux.

Titre du livre : Comment la psychiatrie et l'industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions
Auteur : Christopher Lane
Éditeur : Flammarion
Collection : Bibliothèque des savoirs
Date de publication : 30/11/99
N° ISBN : 2081212331
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3 commentaires

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delp

12/01/12 13:58
J’aime bien la façon de penser et les écrits de Castel, j’ai eu l’occasion de lire beaucoup des textes de son blog, dont je partage pas mal des idées et des argument. La critique du livre de Lane je la trouve juste, mais votre rapprochement avec les thèses d’A. Ehrenberg sur les facteurs et les transformations sociologiques comme étant les causes des nouveaux symptômes ou maladies me paraît disproportionnée, on ne peut pas expliquer une phobie sociale individuelle par une cause gigantesque : la transformation des affects sociaux. Donc au XVIIIe. et au XIXe. siècle il n’y avait pas des personnes qui souffraient d’une «timidité invalidante»? Et il me semble que la question chez Lane est plutôt celle de dénoncer une épidémie de phobiques sociaux et non pas le diagnostic en tant que tel, bien qu’on puisse discuter largement sur sa validité.
Quand vous parlez des associations des patients, oui, c’est vrai, ça une valeur et une utilité qu’il ne faut pas ignorer, mais ils ne se sont pas associés à partir de rien, et comme quelque chose qui leur est tombé dessus ou que quelqu’un aurait décidé de faire du jour au lendemain, il aurait fallu que des éléments et des dispositifs aient été mis en place pour que ces gens puissent se mettre ensemble… La psychiatrie leur aura fourni les moyens, et celle-ci à son tour était rémaniée et transformée par ce que le médicament et les nouvelles sciences (neurosciences, cognitivisme) leur permettaient de saisir et de reformuler autrement. Et c’est là que en quelque sorte vient jouer l’ouvrage de Lane, bien que de manière un peu maladroite.
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ptilouis

03/05/09 20:05
L'argumentaire impressionne, mais ...l'ennui est qu'il tape à côté de la plaque de ce qui est la vie réelle du psychiatre. Il est complètement erroné de mettre sur le même plan le désir de normalité et le désir de singularité. C'est justement le problème que M. Castel loupe dans sa belle envolée: la visée de singularité est bien LA visée majeure, y compris de M. Castel quand il fait entendre sa critique de l'autre. C'est là que le bas blesse toutes les thérapeutiques de normalisation et d'adaptation. Et de ce point de vue, il serait peut-être temps que des pas-bêtes se réveillent pour expliquer que la médecine n'est pas ce que fait croire le poncif technocratique, que l'humanisme médical se résume à ce qu'elle s'applique aux humains dans le but de les soigner, et qu'enfin la psychanalyse n'est jamais qu'une médecine, donc une non-idéologie, plutôt qu'un humanisme, et probablement l'Autre médecine, celle du transfert désirant parlé, la médecine de ce qu'on appellait anciennement "le colloque singulier médecin malade".
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Luc

27/04/09 16:53
Enfin une critique qui mouche madame Roudinesco et sa confondante redéfinitrion de la psychanalyse comme un humanisme. Malheureusement Castel doit se trouver bien seul, car il me semble que c'est toute la psychanalyse qui a rallié le camps du dit humanisme !
On peut regretter qu'il n'ai pas opposé à ce mauvais livre une étude d'un vrai sociologue (élève de Bruno Latour) : Andrew Lakoff, La Raiosn pharmaceutique (Les Empêcheurs de penser en rond, 2008).

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