On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Christopher Lane est professeur de littérature anglaise aux États-Unis, extrêmement marqué par les usages de la pensée de Lacan et de Foucault dans la théorie littéraire et la critique culturelle. Il a publié en 2007 La timidité : comment un comportement normal est devenu une maladie .
Pourquoi dénoncer la "psychiatrisation des émotions" ?
Ce livre qui a suscité des comptes rendus contrastés dans le monde anglophone est aujourd'hui traduit sous le titre sensiblement différent : Comment la psychiatrie et l'industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions, et publié dans la remarquable collection de la "Bibliothèque des savoirs". Titre sensiblement différent, certes, mais nullement injustifié : la pathologisation de la timidité sert en effet à Lane de modèle pour décoder la transformation en problèmes psychiatriques de toutes les variations émotionnelles de notre vie quotidienne, avec l'idée que de puissants intérêts économiques, ceux des grands laboratoires pharmaceutiques et de leur bras armé, les sociétés de conseil en marketing et les publicitaires, non seulement sous-tendent mais finalement expliquent l'orgie de psychotropes qui est censée ravager nos sociétés, et déformer toute juste appréciation du sens de l'existence humaine.
Disons-le tout de go : semblable thèse, bien loin de déranger qui que ce soit, est devenue aujourd’hui extraordinairement populaire. On ne compte plus désormais les ouvrages dénonçant le lobby pharmaceutique, et la déshumanisation/désubjectivation scientiste que véhicule la psychiatrie nord-américaine. On ne compte plus non plus les acteurs du système de santé ou de la recherche médicale disposés à vous dévoiler la face cachée du succès de telle ou telle molécule, et, de plus en plus, à visage découvert. Pour peu donc que vous combiniez la dénonciation d'un certain nombre de scandales (protocoles statistiques truqués, experts internationaux pris la main dans le sac des financements occultes, j'en passe et des meilleures) avec, dans le cas de Lane, un éloge appuyé, mais pas trop direct de la psychanalyse, vous êtes à peu près sûr, en France, de faire un tabac . Un vernis superficiel de réflexion historiographique ou philosophique ne nuit pas : des archives croustillantes, qui jettent une lumière crue sur les vices ou les pratiques douteuses de grands personnages autrefois redoutés, tel le psychiatre américain Robert Spitzer, architecte en chef du fameux DSM3, dont il va être question plus bas, des allusions aux grands moralistes comme Kierkegaard, l'exploitation de magnifiques romans comme Les corrections de Jonathan Franzen , comme si une oeuvre d'art devait être lue comme le reflet en miroir de la réalité de son temps , et le tour est joué. Lane, en cuisinier habile, a très bien mélangé ces ingrédients, et sa prose les lie en une sauce d'une fluidité parfaite, inaccessible à la grande masse des historiens des sciences, des épistémologues ou des sociologues de la médecine, ces râleurs pointilleux.
3 commentaires
delp
Quand vous parlez des associations des patients, oui, c’est vrai, ça une valeur et une utilité qu’il ne faut pas ignorer, mais ils ne se sont pas associés à partir de rien, et comme quelque chose qui leur est tombé dessus ou que quelqu’un aurait décidé de faire du jour au lendemain, il aurait fallu que des éléments et des dispositifs aient été mis en place pour que ces gens puissent se mettre ensemble… La psychiatrie leur aura fourni les moyens, et celle-ci à son tour était rémaniée et transformée par ce que le médicament et les nouvelles sciences (neurosciences, cognitivisme) leur permettaient de saisir et de reformuler autrement. Et c’est là que en quelque sorte vient jouer l’ouvrage de Lane, bien que de manière un peu maladroite.
ptilouis
Luc
On peut regretter qu'il n'ai pas opposé à ce mauvais livre une étude d'un vrai sociologue (élève de Bruno Latour) : Andrew Lakoff, La Raiosn pharmaceutique (Les Empêcheurs de penser en rond, 2008).