On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

L’historien qui s’intéresse aux identités de genre en tant que constructions sociales pourrait être comparé à un virtuose de l’escalade. Ses mains caressent un roc où les prises doivent être découvertes, quand d’autres champs offrent des appuis sûrs mais convenus. Ce risque-tout fait le pari que les documents ne répondent qu’aux questions qu’on leur pose. Sa méthode, en l’espèce, pèse donc d’un poids décisif dans le sérieux de la recherche ; non au sens du mètre-étalon positiviste – que les Annales n’ont en rien ébranlé – mais comme éthique « bricolée » par le chercheur. Anne-Marie Sohn, qui s’est imposée comme une des meilleurs spécialistes de l’étude du féminin à l’époque contemporaine , choisit, dans son dernier ouvrage, de traiter la masculinité comme un acte d’institution. Il s’agit donc pour elle de retourner la sentence du Deuxième sexe et de montrer qu’on ne naît pas homme, mais qu’on le devient. Las ! La difficulté souvent rencontrée en matière d’histoire du féminin – le silence ou l’absence des sources – prend, pour étudier l’autre sexe, une dimension paradoxale. Comment analyser le masculin dans un monde et un temps – le XIXème siècle – où il est partout, réifié, naturalisé ? La méthode d’Anne-Marie Sohn consiste à traquer dans les archives policières, judiciaires et universitaires françaises les épisodes de délinquance ou de déviance juvéniles. Celles-ci restent presqu’exclusivement masculines en effet à cette époque. Il serait possible, dans l’ambre de cette littérature grise qui saisit des hommes à l’aube de leur existence, de deviner des mécanismes d’inculcation du masculin. Autant préciser que l’ouvrage d’Anne-Marie Sohn se situe à la croisée des chemins de l’histoire du genre et de celle de la jeunesse. Et que l’auteur excelle à distinguer, à force de rigueur, ce qui relève des rapports entre les générations – la tolérance pour certains excès juvéniles – ou du signe de masculinité à afficher pour être considéré comme un homme.
Les marqueurs du masculin
Au XIXème siècle, devenir un homme, c’est d’abord apprendre à maîtriser un habitus masculin. Cet ensemble de signes inclut notamment la possibilité de faire montre de sa force physique. L’homme se confond alors avec l’homme fort, celui qui s’impose par la force, qui domine un adversaire et l’humilie si nécessaire. La force physique vaut encore, à l’ombre des préaux des lycées, comme un synonyme de l’aptitude au commandement dans la France du premier XIXème siècle. Les jeux violents qui permettent de faire étalage de sa vigueur voient ainsi s’affronter des villages entiers, comme pour la soule, ancêtre du rugby, notamment pratiquée en Normandie. Être défait à l’issue d’un combat physique équivaut dès lors à une humiliation très difficilement supportable. Le jeune homme qui a eu le dessous risque de se voir raillé pour sa faiblesse – caractéristique associée au féminin – : d’où ce choix criminel de certains vaincus des luttes de coqs, qui s’emparent d’une arme blanche pour consommer leur revanche.
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