On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
nonfiction.fr : Composition française n’appartient à aucun genre répertorié : ni autobiographie ni mémoires. Comment définiriez-vous votre livre ?
Mona Ozouf : En effet, je me suis également posé la question. C’est un monstre à deux têtes ! - avec une première partie relatant des souvenirs d’enfance et une postface élargie réfléchissant sur l’articulation délicate et infiniment négociée entre identité nationale et fidélité locale à la « petite patrie » qui constitue l’horizon naturel des débuts de la vie. Au départ, c’est un éditeur Jean-Étienne Cohen-Séat qui, en lisant la préface à l’École de la France , m’a suggéré d’en faire un livre. Bien plus tard, j’ai voulu montrer à mon mari mes « lieux de mémoire » - ce qui a déclenché l’envie d’écrire à partir de cette expérience bretonne si particulière. J’ai tenté de sélectionner une collection de souvenirs afin d’alimenter une réflexion historienne. Mais la dénivellation de ton entre les premiers chapitres biographiques et l’essai final était telle que, découragée, j’ai failli abandonner. Finalement, j’y suis revenue et j’ai fait quelques points de crochet… J’avais beaucoup aimé Jeanne et les siens de Michel Winock qui, dans un contexte tout autre, s’apparente un peu à ce que j’ai voulu faire. De même, j’avais trouvé certains itinéraires biographiques des Essais d’ego-histoire très réussis, surtout ceux qui jouaient le jeu d’une reconstitution sensible et ne se limitaient pas au récit d’une carrière .
nonfiction.fr : Les personnages qui entourent votre enfance, votre grand-mère, votre mère et votre père sont tous, chacun à leur manière, des êtres intrigants…
Mona Ozouf : Ma grand-mère m’intrigue parce que je ne comprends pas très bien aujourd’hui comment, sortant de son Léon natal, elle était quand même la figure portant l’identité française dans la maison. D’où mon intuition qu’il faut peu de chose pour se sentir d’une nation. De même que Groethuysen dit qu’il faut peu de chose pour être d’une religion, quelques gestes, un peu de rituel, quelques mots…M’accompagnant à Versailles lorsque j’y viens pour entrer en classe de khâgne, elle n’est jamais allée à Paris, manifestant une incuriosité totale pour la capitale ! Ma mère est un personnage pathétique. Aujourd’hui, je me dis qu’elle a gâché sa vie en acceptant la tutelle, jugée naturelle alors, de sa mère après la mort de mon père. Elle était belle, séduisante et elle aurait pu - non pas « refaire sa vie » comme in dit un peu bêtement aujourd’hui - mais la poursuivre, la recréer avec un autre homme. Elle est toujours restée en retrait de sa vie. Je me demande si elle aurait aimé ce livre. A vrai dire, je me demande même si, elle vivante, je l’aurais écrit. J’aurais pu lui demander des renseignements, des éclaircissements, tout ce que je n’ai pas fait lorsqu’elle était encore là, mais il est toujours trop tard avec les parents.
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