On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Paul Valéry dit quelque part : « La vie de l’homme est comprise entre deux genres littéraires. On commence par écrire ses désirs et l’on finit par écrire ses mémoires ». La « composition française » de Mona Ozouf ne correspond ni à l’un ni à l’autre ; elle est à la fois plus modeste et finalement plus ambitieuse : assumant volontiers un statut quasiment pédagogique qui rend hommage à ce que l’École a fait d’elle, l’historienne « compose avec » son expérience de la « maison » et la culture scolaire, l’ici et l’ailleurs, la marque des souvenirs et les passions historiennes. Récit de vie raisonné, mais pas si raisonnable, essai d’égo-histoire, le livre noue en gerbes les grands sujets de Mona Ozouf que l’on retrouve ici tressés dans la trame de sa vie : la Révolution française et son obsession de l’unité, la Troisième République avec en son cœur le dispositif pédagogique, les femmes, ces soumises insoumises, et la littérature qui « travaille » son œuvre depuis longtemps - on se souvient de La muse démocratique (1998), essai sur Henry James, et des Aveux du roman (2001). Composition française donc, car s’y livre une réflexion, souvent irrévérencieuse, sur une identité française, jamais pensée comme une substance ni comme une essence, mais plutôt comme une relation acrobatique entre les élans de l’universel et les servitudes du particulier, mais aussi en en renversant les polarités habituelles, entre la tyrannie de l’unité républicaine et la riche vitalité de la diversité. Comme la mère inconsolée de Mona Ozouf, jeune veuve trop tôt privée de son mari, plus consternée que concernée par le monde qui s’affole autour d’elle à la fin des années 1930, nous sommes nombreux à nous retrouver perplexes, avec notre « troupeau d’incertitudes », comme le dit si joliment l’auteur, ballottés dans des débats ineptes entre « républicanisme » et « communautarisme » qui nous laissent cois. C’est donc aussi la complexité, la profondeur historique et le sens des nuances qui nous sont restitués avec ce récit d’une enfance bretonne, enfance singulière et pourtant partageable. Rien ne serait possible sans la palette complète des armes de l’écrivain que possède Mona Ozouf. Si elle n’est pas et assure qu’elle ne sera jamais écrivain de fiction, elle a pourtant forgé une langue, presque immédiatement reconnaissable à qui sait tendre l’oreille, une langue tenue, qui connaît les raccourcis, a le sens du rythme et cultive la précision des mots, comme une lépidoptériste avec ses papillons, une langue qui fait l’étoffe des plus beaux récits et des plus belles histoires - profitons, pour cette fois, de l’homonymie bienheureuse du français.
Contrairement à ce que laisse présager le sous-titre, l’histoire de Mona Ozouf ne recoupe pas les nombreux récits de vie d’une enfance bercée par la langue bretonne, où l’ascension sociale est possible grâce à une acculturation française par l’École, souvent souhaitée par les familles. Car chez elle, tout est étrange: la « bretonnité » en question n’est pas le fruit d’une culture familiale héritée mais de l’ordre de la culture militante, volontariste, livresque, introduite par son père qui a appris le breton à l’École normale d’instituteurs. Cette Bretagne, présente dans la bibliothèque paternelle, est une Bretagne « rouge », celle des insoumis, des héros et des légendes irlandais. Elle a ses mythes, ses emblèmes, ses figures détestées (Madame de Sévigné) mais renie le folklore et Bécassine, rejette la bigoterie et se démarque politiquement des forces réactionnaires, l’Église en premier lieu, dépositaire traditionnelle des us et coutumes locaux. La figure du père perdu à quatre ans est longuement explorée avec le regard tendre de l’enfant, devenue une historienne rétive à la « prose justicière » d’une historiographie trop assurée: Yann Sohier, animateur du bulletin Ar Falz, était un militant breton, anti-militariste, pacifiste, à la fibre prolétarienne, compagnon de route du Parti communiste car confiant en la politique des minorités de la jeune URSS, qui fait le choix du nationalisme breton en 1931 mais n’a pas le temps d’en connaître les dérives collaboratrices. Cette position insolite n’est pas prévue dans la cartographie des possibles politiques de la Troisième République. Ce qu’il aurait fait pendant la guerre ? Nul ne le sait. Nul n’est tenu d’écrire l’histoire restée inachevée de ce « jeune homme tiraillé entre des fidélités contradictoires ». Le tiraillement est le propre de l’homme, aurait-on envie de dire, après avoir lu Mona Ozouf, elle même tiraillée entre cette étonnante et très cohérente culture familiale, l’éducation raide et néanmoins réconfortante que pourvoyait une école publique en majesté, encore sûre de ses principes et de sa légitimité, et enfin l’Église dont la silhouette est inoubliable dans tout village breton, fût-il « à concurrence ».
6 commentaires
Soizic
Un livre qui mériterait d'être lu et médité par nos politiciens dans le débat qui les agite sur "identité française" .
La rédaction
Bonjour, aucun problème de lien de notre côté. Nous vous invitons à nous écrire à : contact@nonfiction.fr pour nous en dire plus sur ce problème d'affichage.
Marie-Jeanne Verny
Après avoir lu le livre, j'ai eu le plaisir d'entendre longuement madame Ozouf le présenter à Montpellier, surprenant par son sens de la nuance et de la complexité des problèmes une nombreuse existence composée principalement d'enseignants "laïcs" qui n'imaginaient pas le breton (ou les autres langues régionales) autrement que comme un gêneur dans l'apprentissage de la citoyenneté française et de sa langue "universelle".
Madame Ozouf a bousculé bien des certitudes même si on peut regretter qu'elle n'ait pas continué la voie ouverte par un père prématurément disparu, celle d'une perpétuation de l'usage social du breton, à côté de celui du français.
Hélas, si d'aucuns sont gênés (voire choqués !) d'entendre parler dans une région de France une autre langue que le français, c'est qu'ils ont été conditionnés dans l'esprit d'un monolinguisme exclusif et excluant, alors que l'acceptation du plurilinguisme comme un fait d'humanité est tellement plus porteuse de savoir et de sagesse.
Quel dommage, alors que la réalité de la France est celle d'un territoire est un des plus riches en matière linguistique (alsacien, basque, breton, catalan, flamand, franco-provençal, langues d'oïl, occitan que les siècles qui nous ont précédés aient jugé bon d'éradiquer ces langues. Et ce, avec l'assentiment des locuteurs eux-mêmes qu'on avait tellement convaincus qu'il fallait se dépouiller de ces savoirs linguistiques, de ces cultures, pour devenir un bon français ! Combien de traumatismes psychologiques a-t-on ainsi créé en faisant honte aux enfants de la langue des leurs ?
On aurait pu, on peut encore voir dans ces langues qui ne veulent pas mourir une base pour l'apprentissage de l'ouverture à l'altérité.
BZH
Pour une critique complémentaire, moins "politiquement" correct, moins "parisiennement" correct, moins, moins "républicainement" correct, il faut aller sur ce lien :
http://taban.canalblog.com/archives/2009/10/09/15364731.html
"Peut-on parler breton dans une composition française"
Sinon, le lien :
* À lire également sur nonfiction.fr :
- l'entretien avec Mona Ozouf, à propos de Composition française.
ne semble pas fonctionner. Ce qui est très dommage
Bécassine