Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !



Une vision alternative de la vie, centrée sur le souci des autres et l’interdépendance humaine, reposant non pas sur une soi-disant “morale des femmes” mais bien sur une nécessité universaliste et démocratique, voici l’énorme pari engagé et tenu par Joan Tronto dans cette (tardive) traduction de l’ouvrage de la sociologue américaine, parue quatorze ans après l’édition originale. En 2004, un ouvrage collectif, sous la direction de Patricia Paperman et de Sandra Laugier, sortait sous un titre programmatique : Le souci des autres. Éthique et politique du care. Là encore, le politique est au centre. Avançons que l’intérêt majeur de la question du care tient à ce que, loin de ne s’adresser qu’aux faibles, il postule une interdépendance positive qui impose, sur le double plan éthique et politique, une responsabilité collective de tout un chacun. Il y a aussi une valeur ajoutée dans les croisements féconds entre les disciplines des sciences sociales que les études du care provoquent, anthropologie, sociologie et économie. C’est ce que veut illustrer le choix des trois publications récentes : Un monde vulnérable. Pour une politique du care de Joan Tronto, La société vue du don. Manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée, dirigé par Philippe Chanial, et la Revue française de socio-économie (second semestre 2008), intitulée "Le care : entre transactions familiales et économie des services".
Il n’est pas indifférent qu’en ce début troublé du XXIe siècle, la question du soin pour autrui, à travers le care, le don ou le service, soit portée au premier plan. Il y a d’ailleurs une nécessité à ce qu’elle le soit. Les protections sociales ont profondément muté. Quel que soit l’angle adopté, l’exclusion, la désaffiliation, la précarisation, manifestent des mises en vulnérabilité tous azimuts qui se développent même là où on ne les attendait pas. Les principes politiques de ces protections sont à l’épreuve et leurs acteurs souvent eux-mêmes démunis.
Dans les mailles du filet et l’impensé de protections universelles et démocratiques, le lien social se refonde à côté de l’institution, voire en dehors, cherchant de nouvelles voies. Des pratiques fondées sur d’autres paradigmes se développent. Les trois publications récentes (entre autres) en rendent compte chacune à leur manière : le livre fondateur de Joan Tronto, qui pose, du siècle des Lumières à nos jours, les fondements d’une nouvelle philosophie politique ; l’ouvrage collectif dirigé par Philippe Chanial, portant ce sous-titre joliment engagé : “manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée”, qui revisite les formes du lien social au risque du don ; le dernier numéro de la Revue française de socio-économie de 2008, enfin, dont les articles plongent le lecteur dans le care en action en l’attrapant, si l’on peut dire, par les deux bouts : celui des relations sociales et celui de l’économie, trop souvent opposées.
2 commentaires
Benoît Pellevoizin
Le care n'est autre qu'un moyen de substituer la société civile à l'Etat.
J'ai l'impression que cette morale politique à la mode se cantonne au modèle américain voire anglo-saxon et qu'elle est inapplicable au modèle Européen de l'Etat Providence.
Et si on parlait de l'Etat social ? Ne serait-il pas le système qui conviendrait le mieux. La crise l'a bien montré, le marché, et le travail ne sont rien sans l'Etat.
Jacques Bolo
"Qu'en est-il du 'care' lui-même, quand on se donne la peine de l'examiner. (...) La politique du 'care', correspond tout simplement, "plain and simple", à la solidarité, et à l'État providence en ce qui concerne la politique qui la met en oeuvre. Évidement, il y a une cause à cette incompréhension.
"D'une part, ce terme vient du féminisme américain, des valeurs féminines, dont le 'care' serait un échantillon. Là dessus se greffe le souci de ne pas cantonner les femmes à ces valeurs féminines, ce qui suppose naturellement de les généraliser. Or, tout cela a pour cadre le contexte américain, individualiste (en fait, plutôt centré sur la famille, les proches), et sa négation obsessionnelle de prise en charge de l'individu par l'État.
"On peut y ajouter la contamination de ce modèle en Europe, qui fait considérer comme ringard le modèle de l'État providence. Mais, précisément, les mots ont un sens. Une fois institutionnalisé le care aux divers domaines de l'attention à autrui, de la responsabilité réciproque (cf. 'non assistance à personne en danger' en France), de la santé surtout, on obtient assez naturellement une sorte de sécurité sociale, dans un pays (les USA) où beaucoup en sont privés, alors qu'en Europe on finit par la considérer comme naturelle (alors qu'elle est évidemment culturelle). Il s'agit bien, mutatis mutandis, de répondre à des besoins universels et intemporels de solidarité."