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Donald Morrison, Antoine Compagnon : la culture française, cadavre exquis
[vendredi 27 février 2009 - 10:00]
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Un an après l'article de Donald Morrison "La mort de la culture française" paru dans Time Magazine et la polémique qui s’en est ensuivie, la question de l’état actuel de la culture française et de son rayonnement reste ouverte. Nonfiction.fr a rencontré Donald Morrison et Antoine Compagnon  pour revenir sur ce sujet. L’occasion d’avancer de nouveaux arguments et de souligner les nouvelles données qui continuent de nourrir le débat, notamment l’avancée notable de la diversité culturelle dans les productions françaises, mais aussi les enjeux liés à l’industrialisation de la culture ou les changements en cours dans les universités.


Le déclinisme bien vivant

nonfiction.fr : Donald Morrison, quand le Time Magazine vous a commandé cette enquête, que s'était-il passé pour que la question de la culture française mérite un tel verdict ?

Donald Morrison : Je ne sais pas s'il y a eu un événement en particulier ; c'est plutôt le constat d'un contraste entre la position de la France il y a un siècle et sa situation d'aujourd'hui qui a motivé l'article. La France a dominé la scène culturelle durant la première moitié du XXe siècle, tout comme elle dominait la scène politique, la scène économique et les relations internationales. Elle a initié pratiquement tous les mouvements artistiques importants et, si elle n'a pas inventé le roman, elle l'a révolutionné au XIXe siècle. La France était leader là où elle ne l'est plus. Le contraste est impressionnant, mais ce déclin est intervenu de manière si progressive que beaucoup ne l'ont pas remarqué. Je vis en France depuis cinq ans et, lorsque mes collègues de Londres m'ont demandé cet article, j'avais comme beaucoup de Français l'impression que la culture française se portait bien, que la vie culturelle était riche, pour ce que j'en voyais sur le territoire. J'ai tout de même promis d'enquêter et je me suis aperçu, à mon grand dam, que les œuvres produites en France, malgré les efforts du gouvernement pour les protéger et les financer, n'avaient pas vraiment d'impact en dehors du pays.


nonfiction.fr : Votre article s'intitule "La mort de la culture française" ; mais n'est-ce pas plutôt une défaite de l'impérialisme culturel français face à d'autres impérialismes que vous décrivez ?

Donald Morrison : Pour tout autre pays, cela ne serait pas un problème. Mais parce que la France, pendant des siècles, a pris la culture très au sérieux, celle-ci est devenue partie intégrante de l'identité française. C'est un pays fondé sur les idéaux des Lumières, comme les États-Unis, et les deux pays ont en commun le fait de prendre très au sérieux leurs idéaux. Mais il n'y a qu'en France que la culture a été liée aussi fortement avec l'identité nationale, ce qui fait que la France est forcée de prendre profondément au sérieux sa culture, et d'essayer de la promouvoir dans le monde.


nonfiction.fr : La situation a-t-elle changé depuis votre article ?

Donald Morrison : Oui, les choses ont changé pendant l’année qui vient de s’écouler. Ce n'est pas un changement profond, mais certains signes donnent de l’espoir, en particulier ceux qui montrent que la France commence à prendre en considération la diversité culturelle au sens plein du terme. Les films d’Abdellattif Kechiche  gagnent des césars, on commence à voir des acteurs non-blancs au cinéma, et deux des prix littéraires les plus importants ont été attribués à des auteurs que je ne qualifierais même pas de francophones, l'Afghan Atiq Rahimi , qui a gagné le prix Goncourt, et le Guinéen Tierno Monénembo qui a remporté le prix Renaudot . Je suis aussi surpris de l'augmentation drastique du nombre de romans qui parlent du monde réel : non pas seulement de "mes histoires d’amours, mon divorce, mon psy, mon ennui..." mais de l’immigration, de la mondialisation, de l’environnement, de la politique, de la pauvreté, des questions de race… Même Olivier Poivre d’Arvor, le directeur de CulturesFrance, qui est maintenant un très bon ami , parle de la condition des immigrés dans son dernier roman. Je ne peux m’attribuer le mérite d’aucun de ces changements, mais, il y a un an, il n’était pas aussi évident que la France commençait à accueillir les artistes venant des marges de la société, les immigrés, les non-blancs, les fils et filles de l’ancien empire d’outre-mer, et les réfugiés.

Il y a eu dans le passé un effort intense pour les garder en marge et les mettre dans une boîte spéciale appelée "francophonie", alors qu'aujourd'hui ils sont invités au centre de la scène. Je pense que cela jouera un rôle majeur dans l'émergence d’une culture française plus pertinente, plus énergique, plus innovante, plus à même d'attirer l’attention et d'avoir un impact hors de France. Il faut que les créateurs profitent de ce que ces cultures ont à offrir. Prenez Picasso : quand le Musée de l’Homme, dans les années 1920, a ouvert sa collection de sculptures et de masques africains, il s’est précipité pour les voir, et cette culture exotique et étrangère a enrichi le travail d’un peintre français né espagnol. La prochaine génération d’écrivains, celle des jeunes gens qui sont à présent assis dans le cafés, en train de rêver à leur premier grand roman, va être influencée non pas, comme les générations précédentes, par Zola, Balzac, Maupassant, ou même Mauriac, Gavalda, Modiano et les autres, mais par Atiq Rahimi, Tierno Menénembo, ou Dai Sijie.


nonfiction.fr : Antoine Compagnon, vous avez répondu à Donald Morrison en 2007 et publié un essai avec le sien en 2008 . Et la discussion continue : une revue littéraire titre, pour son numéro de février, "La littérature est-elle morte ?" en réponse à l'article de décembre 2007. Pourquoi le débat a-t-il duré si longtemps ? Est-ce que le sursaut espéré a eu lieu ?

Antoine Compagnon : Je pense que le débat était ouvert avant l'article de Donald Morrison. Certains auteurs français comme Richard Millet avaient été bien plus sévères, et avant lui. La prophétie de la mort de la littérature, d'une certaine façon, est aussi ancienne que la modernité, et elle a donc au moins 150 ans ! La littérature se survit, elle se définit par le fait qu'elle se survit depuis 150 ans. Le déclinisme, c'est cette manière de "chanter quand même", c'est le spleen baudelairien, et cela plaît. Je crois donc que ce n'est pas un nouveau problème. Cependant, comme l'identité française a été traditionnellement définie comme plus proche de la culture et de la littérature, cette identité est plus affectée que d'autres par une marginalisation de la culture littéraire et des humanités. Ce qui a réellement changé, en revanche, depuis l'article de Donald Morrison, c'est l'état de la langue française dans le monde... qui ne s'améliore pas. On a appris récemment que l'Italie était en train de supprimer l'apprentissage obligatoire de la seconde langue vivante, alors que l'anglais est première langue obligatoire. Cela signifie qu'on n'enseignera plus l'allemand ni le français en Italie, alors même que ce pays est notre voisin, et que, parmi les Italiens des générations précédentes, et encore dans la mienne, beaucoup parlent français. Ce que met en lumière l'article de Donald Morrison c'est essentiellement la perte d'une rente de situation, qui était celle de la littérature française, de la culture française, et de la langue française depuis longtemps. Et ce n'est pas un prix Nobel attribué à un écrivain français qui changera cela, même s'il faut bien sûr s'en réjouir.

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