Fragments endeuillés d'un discours
[vendredi 27 février 2009 - 05:00]
Le "Je" des notes de Barthes, qui refuse de se "décoller", est un "Je" qui nous est impossible de récupérer. Distanciation du lecteur, refus du général. Si les
Fragments d’un discours amoureux étaient ceux d’un "amoureux qui parle et qui dit", si
Roland Barthes par Roland Barthes avait en exergue un "tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman", le
Journal de deuil est tragiquement le récit intérieur d’un "Je parle, et je me dis". Ou comme il l’énonce : "En prenant ces notes, je me confie à la
banalité qui est en moi."
Le texte du
Journal de deuil n’a donc aucun intérêt
en lui-même, ce qu’il nous dit appartient au domaine du personnel, de l’émotion interne dont nous sommes maintenus exclus, et donc ne nous regarde pas. Barthes voulait précisément échapper à toute psychologie
, or notre unique manière d’aborder le
Journal de deuil est de le voir
faire symptôme. Symptôme d’un changement progressif vers une forme de philosophie mélancolique, d’une véritable pensée
dépressive. Loin de nous l’idée de plaquer une terminologie médicale, de vouloir guérir ou expliquer Barthes, mais le
Journal de deuil, par sa dénégation même à toute forme d’explication, de rationalisation, ne peut que nous renvoyer vers ces pentes, et nous laisser, nous et lui, sur une sensation d’échec. Cet échec à dire (autre chose que le deuil), Barthes le surmontera dans son livre suivant (
La Chambre claire) dans ses cours et son grand projet inabouti de
Vita nova , projets dans lesquels il aura réussi non pas à se détacher de son sujet, mais à distancier le pur sujet du deuil de son propre travail pour mieux le faire entendre
À lire également sur nonfiction.fr :
- Roland Barthes, Carnets du voyage en Chine (Christian Bourgois/IMEC), par Camille Renard.
- Alain Robbe-Grillet, Pourquoi j'aime Barthes (Christian Bourgois), par Camille Renard.
- Interview de Thomas Clerc, "Entre deuil et voyage : l'(in)actualité de Barthes", par Camille Renard.
- Notre dossier : "Barthes ou le désir des textes".
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