On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Dans une courte préface, Peter Brook introduit le troisième livre de son ami : "En Orient, (...) un vrai maître n'explique jamais, ne donne jamais de recette. Le maître est l'exemple vivant de ce qui est possible, de ce qui peut être réalisé grâce à une patience infinie et une détermination sans faille." Yoshi Oida, acteur japonais rendu célèbre en Occident par son long compagnonnage avec Peter Brook au sein du Centre international de recherche théâtrale (CIRT) depuis 1968, livre alors son expérience, pour la troisième fois, en évitant les recettes autant que possible. Il raconte les étapes de sa journée d'acteur, du levé où il sent quelques tensions et doit faire des étirements en vue de la représentation, à l'après spectacle, où le rideau est tombé sur le personnage et reste encore levé sur un autre, celui de tous les jours, qu'on appelle Yoshi Oida.
D'anecdotes en principes
Ce parcours colle à son nouveau projet. Dans L'Acteur flottant, il racontait ses premières années de travail avec Peter Brook et comment se former aux techniques du nô, une forme traditionnelle de théâtre au Japon. Il en était venu à tout remettre en question et à être lui-même un pont entre les deux cultures, à l'incarner, imprégné à sa façon de chacune d'elles. L'Acteur invisible était dédié à la préparation corporelle et mentale, à la concentration et à l'exercice physique, aux points du corps. Ici, Yoshi Oida s'interroge sur les transpirations de la scène à la vie, et vice versa. Comment faire naître la vie sur scène ? Et que rapporter de cette technique exigeante de comédien pour le commerce quotidien ; qu'apprend-on sur soi ? En se mettant en scène dans cette vie de tous les jours, sans pourtant perdre de vue le travail de scène, il digresse, passe d'anecdotes en souvenirs, va de la scène à la vie et revient, en faisant parfois passer un peu de ces grands principes qui l'ont guidé.
Même si Peter Brook, au bout d'un mois de travail à ses côtés au CIRT, lui a demandé de ne plus rien utiliser de sa formation japonaise, on voit que c'est elle qui lui a fourni les plus grandes énigmes, qu'il interroge toujours au fil de ses recherches et découvertes. Ainsi en est-il du ki, cette énergie fondamentale, subtile, qui "dépasse les cinq sens", une "puissance qui se situe au-delà de l'état normal de l'existence quotidienne" . Il l'introduit ici en racontant comment la panique, lors d'une improvisation, avait fait surgir de lui quelque chose dont il se sentait incapable, un saut périlleux. "Le ki, dit-il en se fiant à son observation, est lié à trois éléments : la respiration, la colonne vertébrale et l'imagination". Et de développer longuement sur le pouvoir de l'imagination, exemples à la clé. Ainsi en est-il également du ri-ken-no-ken, littéralement "vision extérieure", un concept inventé par Motokiyo Zeami, grand maître du nô de la fin du quatorzième siècle, c'est-à-dire au moment où celui-ci apparaît. Yoshi Oida ne dit pas comment le trouver, mais comment lui l'a découvert : par hasard. Il développe également quelques points essentiels de sa propre pratique : le timing, un concept bien plus complexe qu'il n'y paraît, et le goûter, qui est une qualité de mouvement.
Aucun commentaire