On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Avec Le maître ignorant, Jacques Rancière avait posé les bases de sa théorie de l'émancipation et explicité les travers de la méthode pédagogique, vue comme l'entretien d'une séparation infranchissable, d'un "gouffre radical" entre ignorants et savants. Le maître, celui qui sait, sait aussi que l'élève ne sait pas ; il connaît la distance qui sépare le savoir de l'élève du sien.
En lui divulguant une chose après l'autre, il le maintient dans une certaine ignorance. Rancière, à la suite de Jacotot, y oppose l'émancipation intellectuelle, celle qui considère la distance entre savoir et ignorance non plus comme un mal à abolir, mais comme un préalable à toute communication de l'un à l'autre. L'apprentissage par émancipation est donc un parcours fait d'écarts, de savoir en savoir, et non la tentative de combler un gouffre entre ignorance et savoir.
Il en explore dans Le spectateur émancipé les conséquences dans le champ de l'esthétique, et pose des questions à la théorie de l'art, en particulier du théâtre et des arts de l'image : qu'est-ce qu'un art politique, ou une politique de l'art ? Comment définir la pensée d'une image ? La critique militante de la société marchande peut-elle être autre chose que nostalgie d'un temps révolutionnaire ou remise en cause de la démocratie ? Il se fixe pour ambition de proposer un "écart radical à l'égard des présuppositions théoriques et politiques qui soutiennent encore, même sous forme post-moderne, l'essentiel du débat sur le théâtre, la performance et le spectateur" .
La face active du spectateur
Le théâtre est affaire d'action. Mais cette action est celle des personnages, ou celle des acteurs ; ce sont leurs affects, les événements auxquels ils sont soumis, les péripéties dans lesquelles ils sont engagés qui font le spectacle que nous, spectateurs, regardons. Et les spectateurs sont, en face, par essence, inactifs. Ils regardent et écoutent, ils n'agissent pas.
Jacques Rancière commence par montrer comment les plus grands réformateurs du théâtre ont développé leur pratique à partir de cette constatation, originellement formulée par les détracteurs du théâtre, à commencer par Platon. Le théâtre de Brecht ou celui d'Artaud, ainsi que tout ce qui s'en réclame ou s'en inspire, partent de la même supposition : le spectateur est passif, mou, il faut le sortir de là. Soit en l'obligeant à réfléchir, à enquêter sur ce qu'il voit (Brecht), soit en l'intégrant dans la danse, en abolissant la distance qui le sépare des acteurs. Ainsi ces deux courants tendraient à la même chose : supprimer le spectateur, et donc le théâtre. Ainsi, "le théâtre se donne comme une médiation tendue vers sa propre suppression" .
Aucun commentaire