La phrase

Brûler, en esprit, tous ces livres, tous ces mots – toutes ces incomparables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.

Philippe Jaccottet, “Carnets 1968-1979”, La Semaison, Œuvres, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 2014, p. 597  

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Le "smart power", nouvelle matrice de la diplomatie américaine
[vendredi 13 février 2009 - 09:00]

La fondation Robert-Schuman publie une note de huit pages, circonstanciée et très éclairante, rédigée par le journaliste de l’AFP Jacques Charmelot, relative à la nouvelle doctrine de la diplomatie américaine : le smart power.

Le smart power est présenté par l’administration Obama comme le mariage productif entre les notions, bien connues mais peu opérantes isolément, de hard power (pouvoir de coercition par la force ou la menace, incarné par le Pentagone) et de soft power (capacité d’attraction par la persuasion, portée par Hollywood et Harvard). Le résultat de cette addition est ce mélange d’habileté et d’expérience que l’on nomme désormais smart power (pouvoir de l’intelligence).

Ce concept innovant en matière de politique étrangère et de sécurité a été défendu par la nouvelle Secrétaire d’État, Hillary Clinton, devant la commission sénatoriale chargée de son audition de confirmation de la façon suivante : "Nous devons avoir recours à ce qui a été appelé ‘le pouvoir de l’intelligence’, l’ensemble des outils à notre disposition : diplomatiques, économiques, militaires, politiques, légaux, et culturels – il faut choisir le bon outil, ou la bonne combinaison d’outils, la mieux adaptée à chaque situation". La nouvelle administration a choisi la conférence annuelle sur la sécurité à Munich des 6-8 février 2009 pour acter la rupture avec l’arrogance messianique et la violence des armes de la présidence Bush qui a gravement miné l’image des États-Unis dans le monde.

C’est l’intellectuelle libérale (de gauche) américaine Suzanne Nossel (actuellement une des responsables de l’ONG Human Rights Watch) qui a théorisé le smart power en 2004 dans un article publié dans la revue Foreign Policy. Elle y voit l’outil opérationnel d’un retour à une vision plus classique des relations inter-stato-nationales. En bref, le smart power permettrait de renouer avec la geste des présidents démocrates d’après-guerre, depuis Harry Truman apportant l’aide américaine à la reconstruction des démocraties jusqu’à Bill Clinton en Bosnie, au Kosovo et au Moyen-Orient, en passant par John Kennedy avec les Peace Corps. En rupture avec la politique prônée par les néo-conservateurs, le smart power est conçu par S. Nossel comme un "internationalisme libéral" visant à réhabiliter l’unilatéralisme, les alliances et la prudence au cœur de l’action diplomatique. Le récent conflit à Gaza a donné l’occasion au président Obama de mettre en œuvre cette doctrine : appel au rétablissement d’un climat de respect mutuel entre Arabes et Israëliens, proposition d’un nouveau partenariat de l’Amérique avec le monde arabo-musulman, annonce d’un retour imminent aux négociations de paix.

La note de J. Charmelot constate qu’il devient urgent pour les vingt-sept États membres de l’Europe communautaire de s’adapter à ce volte-face doctrinal qualifié par l’auteur de "révolution dans les idées et dans les faits". L’aiguillon d’une véritable communautarisation du second pilier PESC ("politique étrangère et de sécurité commune") est-il en train de venir, sans prévenir, des États-Unis ? De fait, l’antienne selon laquelle les Américains manquent d’un interlocuteur crédible et identifiable en Europe pour bâtir un partenariat stratégique durable est en train de se matérialiser. En signe de sursaut, la lettre commune en date du 5 février 2009 de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel admet qu’ "aucun pays n’est aujourd’hui capable de résoudre seul les problèmes du monde", d’où la nécessité de "revoir la manière dont nous abordons les nouvelles menaces, nos partenariats et nos structures".

Au total, le smart power prend acte de la chose suivante : l’avenir n’appartient plus nécessairement aux États dont les modèles économiques, culturels et sociaux sont les plus attractifs, mais aux administrations douées d’un esprit de coopération et de pragmatisme. Il faut croire au pouvoir du courage et de l’intelligence.


À lire également sur nonfiction.fr :

- Smart power, dans les "25 idées d'Obama", par Pauline Peretz

- Soft power, dans les "25 idées d'Obama", par Joseph Nye



À lire également :

- L'article du think tank Terra Nova au sujet de l’affirmation de l’Union européenne dans le nouvel équilibre mondial.
- Le rapport de Joseph Nye et Richard Armitage pour le Center for Strategic and International StudiesCSIS Commission on Smart Power”.
- L'article du New Yorker qui voit dans le smart power une synthèse des hard et soft powers.
- L'article du Washington Monthly sur le glissement sémantique du soft vers le smart power.
- L'article de Joseph Nye Jr., l’inventeur du concept de soft power, dans le Boston Globe.

 

Emmanuel AUBER
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1 commentaire

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VFA

13/02/09 15:16
Ce commentaire est pertinent . Le smart power semble "attractif". Transposable pour l'Union européenne ? cela est plus problématique, dans la mesure où la défense reste un des derniers piliers régaliens des Etats nations qui façonnent cet espace européen. Un smart power implique nécessairement une coopération et une intégration effective des moyens. Or, une Europe de la défense intégrée relève peut être de l'utopie...

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