On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité : c’est bien de notre démocratie dont il s’agit tout au long de ce livre, celle des doutes quant à l’utilité du vote des représentants de la Nation, quant à leur légitimité, leur souci trop affiché du bien public et leur empressement à se dire détachés des querelles partisanes, qui ne trompe personne ; celle du doute aussi quant aux "experts" toujours plus sollicités, mais dont les modalités de nomination échappent aux citoyens ; celle encore de la démocratie de proximité, dont on ne sait jamais si elle signifie quelque chose de plus qu’une entreprise de communication des gouvernants, toujours plus près du peuple, et des "vrais" problèmes qui ne sauraient soi-disant jamais se décliner qu’au singulier.
Face à ces doutes, l’auteur présente une analyse éclairante de ces nouvelles pratiques plus ou moins silencieuses, afin de les mettre chacune en perspective, à partir d’un constat central : si la démocratie doit trouver la source de sa légitimité dans le peuple, laissons-lui au moins le choix des armes. Au lieu d’entretenir une frustration citoyenne liée à l’inachèvement de l’identification entre gouvernants et gouvernés – c’est toute l’histoire du désenchantement démocratique, qui selon l’auteur, trouve sa source dans cette illusion d’une indistinction possible entre gouvernants et gouvernés –, au lieu de s’entêter dans la recherche d’une procédure unique, visant à assurer l’exercice du pouvoir par un peuple par ailleurs "introuvable", démultiplions les outils d’exercice de ce dernier. Puisant dans cette grande idée de Condorcet, selon laquelle le pouvoir du peuple ne s’accroît pas tant par davantage d’exercice direct des citoyens, que par une complexité et une gamme plus grande de leurs modes d’intervention, l’auteur ne propose pas tant un programme, qu’une interprétation d’évolutions actuelles au sein de nos démocraties.
Le désenchantement démocratique : une histoire ancienne
C’est dès les années 1920 qu’avec le terme de crise de la démocratie, les conséquences inévitables de ce que l’auteur appelle un "impensé natif" surgissent, conduisant à un renouvellement du système de la légitimité de nos démocraties. La légitimité démocratique s’était imposée comme une évidence : elle signifiait la loi de la majorité. Cette loi, comme procédure, technique de décision, était alors pensée également comme principe de justification. Le plus grand nombre était tenu pour l’expression de la volonté générale, du bien public. C’était recourir à une fiction, à la transsubstantiation du nombre en qualité, de la plus grande fraction de la Nation à l’intérêt national en tant que tel. Si les fictions peuvent souvent être très utiles, il semble que celle-ci soit rapidement apparue comme encombrante. Sous la IIIe République, on voit encore certains députés être élus avec plus de 90 % des suffrages, ce qui renforce l’identification entre volonté majoritaire et volonté générale : le suffrage semble encore être la voix de l’unanimité. Mais dès la fin du XIXe siècle, le suffrage universel quitte la sphère de l’unanimité nationale pour devenir un moyen d’expression de la division sociale. C’est l’époque de l’anti-parlementarisme, et de la critique des partis, qui, de manière trop aisée, sont les boucs émissaires de l’opinion publique elle-même divisée. Le suffrage universel conserve sa force de légitimation, tirée de l’unanimité qu’il est censé exprimer, mais se réduit déjà à ce qu’il deviendra de plus en plus manifestement aux yeux de tous : le pouvoir du dernier mot.
2 commentaires
jean-michel
La démocratie a-t-elle des bases naturelles ? Des assises anthropologiques ? N’est-ce pas seulement une construction intellectuelle, un devenir et une aspiration d’organisation de la société que l’on dit aujourd’hui individualiste ? Y a-t-il une époque et un lieu comme le laisse supposé M. Rolland Verhille chez les Sumériens, d’une démocratie naturelle ? Ce qui pourrait sous entendre une taille de ces groupements démocratiques.
Il existe des hommes de bonne volonté, qui pourrait travailler sur ce concept en ayant une approche anthropologique. L’éthologie humaine est une science récente, certains comme Jacques Généreux y font référence dans leur démarche politique
Roland Verhille
Si les Sumériens ont longtemps pratiqué une démocratie naturelle avant l’irruption des rois chez eux vers 3 000 Av. J.-C., les Grecs semblent être les inventeurs de la démocratie institutionnelle. Déjà chez eux, ses difficultés de fonctionnement ont conduit assez rapidement, à l’échelle des temps, à son naufrage. La même chose s’est produite chez les Romains. Ainsi, « l’histoire ancienne » invoquée par Pierre Rosanvallon l’est moins qu’elle ne pourrait être.
L’auteur remarque pertinemment que la légitimité démocratique a été faussement fondée sur la loi de la majorité. C’est hélas encore vrai aujourd’hui. Il analyse les palliatifs à ses maux mis en œuvre, ce qui fait semble-t-il le cœur de l’ouvrage. On aurait préféré qu’il tente de percer le secret de cette malédiction de la démocratie. Mais là, peut-être faut-il une équipe pluridisciplinaire pour le faire. Pierre Rosanvallon, lui, aurait pu rechercher si la démocratie ne suppose pas la subsidiarité des pouvoirs des gouvernants face à ceux des gouvernés, et l’autonomie le plus possible préservée de ces derniers plutôt que leur dépendance toujours croissante des gouvernants. Mais que les démocraties tendent, semble-t-il, à toujours accroître les pouvoirs de gouvernants jusqu’à basculer dans des oligarchies suscite la question du rapport entre ce système politique et le peuple qui le fait vivre. Le peuple a-t-il suffisamment progressé pour pouvoir se saisir de cet outil d’organisation de sa société ? Quels caractères acquis depuis que des oligarchies se sont substitués à la démocratie naturelle des premiers Sumériens entravent encore les démocraties d’aujourd’hui, en dépit notamment de la révolution de 1789 ? Quels caractères humains animent les élus du peuple qui provoquent le dévoiement des démocraties ? Quoi dans leurs relations réciproques crée ce fossé entre les élus et le peuple ? Comment les immenses pouvoirs d’État ont-ils préparé le peuple à l’exercice de la démocratie ? Etc.
Oui, il reste encore beaucoup de secrets à percer en matière de démocratie, mais là, il faut non seulement des hommes de bonne volonté, mais aussi des hommes dégagés de l’emprise des idées reçues sur l’organisation des sociétés humaines.