On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.


Disons-le franchement : La guerre des astronomes est un titre malheureux. Un titre facile, trop facile. La métaphore guerrière trahit un marketing éditorial qui dramatise à l’excès une histoire qui n’en demandait pas tant. Il faut reconnaître cependant que ce choix peut se justifier par la confidentialité de l’histoire (savante) de l’astronomie (de l’histoire des sciences en général), pas forcément réputée pour son côté sexy… Mais passons vite sur ce détail qui ne prête pas à conséquence. Parce que l’essentiel n’est pas là. La guerre des astronomes que nous proposent Nicholas Jardine et Alain-Philippe Segonds est un travail considérable. La querelle sur le système géo-héliocentrique y est très précisément reconstituée. Elle confronte différents savants de l’Europe de la fin du XVIe siècle : Tycho Brahe ("Tycho" pour les intimes), Nicolaus Raimarus dit "Ursus", Helisaeus Roeslin, Johannes Kepler, sans compter quelques seconds couteaux. Le différend est à la mesure de l’enjeu, à savoir la priorité dans l’élaboration du système. La trame est en apparence très simple : Tycho la revendique et accuse Ursus, également prétendant, de la lui avoir chipée par d’obscurs moyens. Les deux hommes s’opposent par lettres et opuscules interposés, enrôlant au passage des alliés, parmi lesquels Kepler, assistant et défenseur un peu malgré lui de Tycho.
L’intérêt de La guerre des astronomes tient d’abord à l’édition critique de l’Apologia pro Tychone contra Ursum de Kepler (ca. 1600) et de divers documents utiles à la compréhension de la querelle. Les textes sont traduits, commentés, mis en perspective dans les deux parties qui composent le second volume. Les lecteurs intéressés par l’histoire de la "Renaissance scientifique" y trouveront largement leur compte. Le travail participe d’une historiographie récente qui s’emploie à réévaluer les cultures astronomiques du XVIe siècle . Au-delà, les profanes pourront y découvrir ce que la pratique de l’astronomie, c’est-à-dire une branche de la philosophia, pouvait alors signifier. L’intérêt de l’ouvrage réside aussi dans le questionnement des auteurs : dans le premier volume, ils identifient le cadre intellectuel, moral et culturel de la dispute. Loin de confiner le récit à la seule reconstruction rationnelle des arguments et des hypothèses astronomiques, La guerre des astronomes est une fable morale qui met en jeu l’autorité et la personnalité de faiseurs de monde : il indique combien le désir d’avoir (et de faire entendre) raison est une épreuve de force.
Refaire le monde par correspondance
Le système géo-héliocentrique de Tycho Brahe décrit le système solaire sur la base d’une combinaison des systèmes ptoléméen (géocentrique) et copernicien (héliocentrique) : la Terre y occupe un centre inerte de l’Univers autour duquel la Lune et le Soleil tournoient, tandis que les autres planètes accomplissent leur révolution autour du Soleil. Tycho s’emploie à monopoliser l’attention des astronomes comme des princes des grandes cours européennes. Son système est sa carte de visite, le signe de sa compétence. Mais les concurrents ne manquent pas. L’effervescence dans l’élaboration d’hypothèses est grande dans les années 1580-1590.
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