On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Dans le contexte du récent conflit en Géorgie, Jean Quatremer, journaliste spécialisé dans les questions européennes, a publié dans la rubrique "Rebonds" de Libération, le 9 septembre 2008, un article intitulé "De l’ "Europe par la paix à l’Europe par l’épée" ", tiré d’un billet de son blog qui a suscité de nombreux commentaires.
Jean Quatremer prend le contre-pied du courant de pensée "néo-kantien" qui envisage l’Europe comme une union cosmopolitique. Jean-Marc Ferry, principal représentant de ce courant, a développé cette pensée dans son ouvrage de référence L’Europe, la voie kantienne . Celui-ci s’inspire du Projet de paix perpétuelle de Kant et de sa définition du droit cosmopolitique comme droit régissant les rapports entre un État et des ressortissants d’un autre État. Le droit est envisagé ici comme un vecteur de civilisation et le fondement d’une nouvelle citoyenneté, dans la lignée des travaux de Jürgen Habermas sur le patriotisme constitutionnel. Selon ce courant, l’Europe politique se trahirait si elle se construisait à partir d’une identité substantielle comme la nation. De la dissolution du lien entre la citoyenneté et le territoire national par le droit cosmopolitique émergerait une citoyenneté européenne reposant sur une identité juridique ou constitutionnelle permettant à chacun de faire valoir ses valeurs socioculturelles au sein de l’espace européen.
Construisant sa réflexion à partir des propos de Peter Van Ham et faisant implicitement écho au dernier ouvrage de Robert Kagan , Jean Quatremer pose la question de la nécessité d’un ennemi commun pour forger l’identité collective de l’Europe. La logique de l’exclusion primerait in fine sur celle de l’inclusion devenue désuète. Qualifiant la politique européenne du soft power de "vision du monde "woodstockienne" ", devenue subitement inepte avec l’invasion Russe de la Géorgie, le journaliste prône le retour d’une postmodernité illusoire et stérile à une modernité bien réelle. Il s'agirait de remettre l'Europe dans la voie hobbesienne, qu'elle aurait par égarement, depuis les années cinquante, quittée. L’anarchie de l’ordre international imposerait à la rêveuse Europe de prendre enfin son épée, ou du moins de la forger. Pour Peter Van Ham, il faudrait dépasser le simple objectif de l’Europe de la défense pour envisager son réarmement, voire même "collectionner des scalps" (sic), nécessité pour se faire respecter. Pour une Europe virile ?
En effet, on pourrait déceler dans ces propos un "complexe de virilité" qui semble affecter certains intellectuels européens depuis que Robert Kagan a rapproché l’Europe à Vénus (et les Etats-Unis à Mars) . Sans s’interroger sur la contradiction mortelle d’une Europe des États-Nations qui se construirait elle-même sur le modèle de l’identité nationale, Jean Quatremer en viendraient à remercier Poutine pour l’invasion de la Géorgie qui "va obliger les Européens à prendre plus rapidement leur destin en main".
L’article de Jean Quatremer offre une nouvelle illustration de l’impossibilité pour les intellectuels français de penser le politique en dehors du cadre de la nation. Or, la construction européenne renvoie à des schèmes différents de ceux de l’État-Nation et du droit public. La pensée française gagnerait à s'ouvrir aux travaux universitaires étrangers, notamment anglo-saxons et allemands qui contribuent depuis une dizaine d'années à un renouvellement majeur du constitutionnalisme![]()
* Jean Quatremer, "De l’ "Europe par la paix" à l’ "Europe par l’épée" ", Libération, 09.09.2008
* Le billet de Jean Quatremer sur son blog, "L’Europe par l’épée"
* À lire également sur nonfiction.fr :
- la critique du livre de Justine Lacroix, La pensée française à l’épreuve de l’Europe (Grasset) par Nicolas Leron.
Dans un ouvrage brillant et dense, Justine Lacroix présente la pensée française sur la construction européenne.
- la critique du livre de Bronislav Geremek et Robert Pitch (dir.), Visions d’Europe (Odile Jacob) par Caroline Pichon.
Sous la direction de B. Geremek et R. Picht, un ouvrage passionnant qui, par-delà le constat d’une crise de l’Europe, cherche à dessiner des perspectives d’avenir.
- la critique du livre de Robert Kagan, The Return of History and the End of Dreams (Alfred A. Knopf) par Alexandre Barthon de Montbas.
Kagan annonce le "retour de l'histoire" alors qu'il explore les relations interétatiques au sein du système monde.
3 commentaires
Byzance
Il existe un état européen qui perdurera car l'état est consubstantiel à tout territoire organisé. L'ONU est un embryon d'état mondial.
La recherche d'une identité européenne n'est pas le seul fait des intellectuels français. Je serais flatté qu'Eli Barnavi, Kryztof Pomian et Heinrich August Winkler soient français mais ils ne le sont pas. Ils consacrent pourtant une partie importante de leur travail aux questions de l'identité notamment européenne. De plus le fait que cette question soit sensible principalement pour les intellectuels français ne préjuge en rien de la qualité du questionnement.
Nicolas
C'est en cela que je dis que le débat français sur l'Europe s'articule autour de problématiques qui sont, en elles mêmes, trop réductrices, voire désuètes. L'Europe se construit dans un cadre conceptuel différent de celui de l'État. Il faut, selon moi, partir de là.
Je crains, en ce moment, un alignement un peu aveugle des intellectuels et des politiques sur la thématique du retour à l'ordre international classique.
En tout cas, un grand merci pour votre commentaire et, plus généralement, pour votre travail de fond sur la diffusion des débats européens.
Jean Quatremer
Mon article avait pour objectif de susciter un débat. Je suis content qu'il y parvienne. Simplement, je suis étonné que vous me cantonniez à une catégorie de pensée qui n'est pas la mienne (impossibilité de se projeter hors de l'Etat nation) alors que l'ensemble de mes écrits montre le contraire.
Mon point de départ, et celui de Peter Van Ham qui n'est pas Français au cas où vous ne l'auriez pas remarqué (;-)), est que l'Europe actuelle ne rencontre plus l'adhésion des peuples. Le mythe fondateur -"la paix éternelle" et la prospérité pour tous- s'effondre sous les coups de boutoir des référendums négatifs. C'est ce constat, difficilement réfutable qui m'amène à m'interroger sur la nature humaine: l'Homme n'aurait-il pas besoin pour donner un sens à sa vie, de s'affronter à l'autre? On trouve des pages intéressantes sur ce thème dans les écrits de Nietzsche... Je ne souhaite évidemment pas une telle évolution, mais on doit aussi se demander pourquoi, au fur et à mesure que le souvenir des guerres s'éloigne, l'Europe comme sphère de prospérité et de paix ne fait plus rêver les peuples. Est-ce un hasard si la défiance est maximale chez les jeunes? Cette crise identitaire interroge à tout le moins. Or, cette absence de sentiment d'appartenance représente un danger mortel pour la construction d'une puissance européenne selon moi. Ce n'est pas en baissant le prix du roaming ou même en parvenant au plein emploi que l'on y changera quelque chose.