Newsletter

Pour s'abonner gratuitement à la newsletter hebdomadaire, indiquez votre adresse email :
ok

Rédacteur

Coordinateur des pôles Europe et Droit

La phrase

L'existence même de la réunion du 28 juillet sur les Roms était indigne d'un gouvernement qui se réclame de la République, les annonces faites par Brice Hortefeux sont dans la continuité.

Pouria Amirshahi, secrétaire national du PS aux droits de l'homme

Les idées sur le Web

Les Gracques
Un club de réflexion de centre gauche issu de la société
L’Union européenne, hyper-démocratie pour le meilleur ou pour le pire
[mercredi 20 août 2008 - 12:00]
Union Européenne
Couverture ouvrage
La pensée française à l'épreuve de l'Europe
Justine Lacroix
Éditeur : Grasset
140 pages / 10,36 € sur
Résumé : Dans un ouvrage brillant et dense, Justine Lacroix présente la pensée française sur la construction européenne.  
Page  1  2 

Justine Lacroix, professeur de sciences politiques à l’université libre de Bruxelles  , travaille sur la question de l’identité et de la citoyenneté au sein de la construction européenne. Après ses ouvrages Communautarisme versus libéralisme : quel modèle d’intégration politique ? (Éd. de l’ULB, 2003) et L’Europe en procès : quel patriotisme au-delà des nationalismes ? , elle revient sur cette problématique à travers une étude philologique de la pensée française sur l’intégration européenne. 

Elle distingue trois courants définis par leur approche particulière de la question de l’impact de l’Union européenne sur le rapport entre droit et politique et sur l’identité : identité politique menacée pour les premiers (Pierre Manent, Marcel Gauchet et Paul Thibaud), possibilité d’une identité cosmopolitique pour les deuxièmes (Jean-Marc Ferry, Francis Cheneval et Gérard Mairet), et espoir déçu d’un nouvel universalisme post-identitaire pour les troisièmes (Étienne Balibar, Yves Citton et Étienne Tassin). 

Justine Lacroix commence par poser le paradoxe ou la schizophrénie qui est au fondement de la construction européenne : d’un coté la prétention à un universalisme juridique, à une démocratie pure émancipée de la nation et du politique, et de l’autre, la nécessité d’une substantialité, d’une consistance politique pour se construire. C’est sur ce point précis que naît le pessimisme de Raymond Aron  pronostiquant l’échec d’un projet européen fonctionnaliste , et plus encore, concluant à l’impossibilité ontologique d’une Europe supranationale . L’Europe ne peut selon lui se passer d’un " pouvoir communautaire, animé d’une volonté communautaire, l’État et la nation, la collectivité humaine, consciente de son originalité et résolue à l’affirmer face aux autres collectivités " . Comment l’Europe pourrait-elle s’émanciper de la nation, sans se construire à partir d’elle ? Pour Aron, la citoyenneté multinationale ne peut qu’être un transfert et non une transformation de la citoyenneté nationale. Le projet européen souffrirait donc d’une aporie mortelle : l’impossibilité de dépasser la dichotomie entre État fédéral ou simple confédération molle. 

Le passage à l’Europe politique avec le Traité de Maastricht et les référendums négatifs français, néerlandais et irlandais de 2005 et 2008 ont renouvelé l’intérêt de la pensée française pour la construction européenne. Le débat est aujourd’hui essentiellement centré autour de la question du "lieu" de l’intégration européenne. Quelles en sont les frontières géographiques, mais aussi politiques et juridiques susceptibles de lui conférer la légitimité nécessaire ?


L’Europe comme catalyseur du mouvement de dépolitisation de la société par le droit


Les débats autour de la légitimité de l’Union européenne et de la définition de ses frontières s’inscrivent dans la controverse plus fondamentale de la place à donner au droit au sein d’un ensemble démocratique. Certains s’inquiètent du phénomène de dépolitisation des sociétés par le droit qui marquerait l’avènement d’une "religion du droit". Dans les années 1970, critiquant la conception marxiste des droits de l’homme comme instrument de la bourgeoisie tendant au repli des individus sur eux-mêmes, Claude Lefort a démontré que le droit contenait en lui une force propre qui institue un nouveau mode de relations sociales, procéduralise la société et la détache progressivement du politique. Le droit désincorpore le politique par la fondation d’un nouveau type de légitimité et d’un nouvel espace public 

L’Union européenne, construction éminemment juridique, est alors perçue comme un catalyseur de ce mouvement plus global de dépolitisation de la société par le droit. Des auteurs comme Marcel Gauchet ou Pierre Manent soulignent le risque de "dévitalisation" de la démocratie. Le primat des droits des individus, fondement de la démocratie, finirait par estomper les repères politiques qui avaient donné corps au processus démocratique moderne. L’Union européenne n’est pas accusée de déficit démocratique, mais au contraire d’un excès de démocratie. Elle serait une hyper-démocratie qui aurait poussé l’idéal démocratique jusqu’à s’émanciper de son enveloppe charnelle, c'est-à-dire de son corps politique, la nation. Elle serait " désincarnée". Justine Lacroix qualifie les protagonistes de ce courant de pensée spécifiquement français de "néo-tocquevilliens" dans la mesure où ceux-ci s’intéressent à la compréhension de la spécificité des sociétés modernes à la lumière de l’idée d’individualisme 

Prolongeant, voire radicalisant les propos de Claude Lefort, un deuxième courant de pensée emmené par Jacques Rancière et Étienne Balibar valorise la définition de la démocratie comme "lieu vide" en ce qu’elle établit un pouvoir politique qui n’appartient en droit à personne, contrairement aux régimes totalitaires ou oligarchiques qui capturent le pouvoir au profit d’une caste. Qualifié par Lacroix de "spinoziste" en raison de son intérêt pour le problème de la puissance (pas de droit sans force), ce courant pense la dépolitisation des sociétés par le droit comme le chemin nécessaire vers la véritable démocratie. Le droit, et particulièrement les droits conférés aux individus permettent la reconfiguration permanente des divisions sociales, empêchant ainsi le monopole du pouvoir par une élite auto-désignée. L’Union européenne constituerait alors l’espoir révolutionnaire d’une hyper-démocratie. Mais espoir manqué, car l’Union européenne actuelle ne ferait que réinventer de nouvelles barrières, tels que l’espace Schengen et la directive " retour " qui créent une nouvelle exclusion : le ressortissant d’un État hors UE. Ces auteurs fustigent l’"Europe forteresse", allant même jusqu’à dénoncer un "apartheid européen". 

Entre ces deux positions opposées, des auteurs comme Jean-Marc Ferry ou Gérard Mairet développent une approche médiane : la voie cosmopolitique. Ce courant "néo-kantien" s’inspire du Projet de paix perpétuelle de Kant et de sa définition du droit cosmopolitique comme droit régissant les rapports entre un État et des ressortissants d’un autre État. Le droit est ici envisagé comme un vecteur de civilisation et fondement d’une nouvelle citoyenneté. La citoyenneté s’émanciperait de son ancrage national, sans toutefois le renier. La citoyenneté cosmopolitique serait essentiellement une citoyenneté juridique et judiciaire, dont le champ des droits dépasserait l’État national pour recouvrir l’espace européen.

Titre du livre : La pensée française à l'épreuve de l'Europe
Auteur : Justine Lacroix
Éditeur : Grasset
Page  1  2 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

RECHERCHER

ok
> Recherche avancée