Nietzsche et la musique, 2 : Nietzsche musicien
[jeudi 21 août 2008 - 12:00]
Musiques
Nietzsche musicien. La musique et son ombre
Florence Fabre
Éditeur : Presses universitaires de Rennes (PUR)
276 pages
Il est dommage en revanche que les exemples musicaux soient parfois entachés d’erreurs d’analyse qui nuisent au propos : c’est le cas du tout premier exemple, extrait de
Jesu, meine Zuversicht de Nietzsche (mes.1-9)
, ou encore du passage de
Schmerz ist der Grundton der Natur pour 2 pianos de Nietzsche (mes. 269-273), que Florence Fabre rapproche d’un passage du Prélude de
Parsifal de Wagner (mes. 39-43)
.
Mais Nietzsche musicien, selon Florence Fabre, c’est aussi Nietzsche philosophe. Ou plutôt, Nietzsche philosophe reste Nietzsche musicien : lorsqu’il parle de musique, "c’est en musicien qu’il s’exprime, non en musicologue ou en esthéticien – en musicien pour qui la musique est le noyau constitutif de sa personnalité et de sa vie."
C’est le
leitmotiv du livre
), amplement développé dans les trois derniers chapitres à partir de l’approche biographique et musicologique qui précède.
L’emprise du "démon de la musique" sur cet apprenti maladroit qu’est Nietzsche compositeur, loin de s’effacer progressivement au profit de ce virtuose de la langue qu’est Nietzsche philosophe, demeure chez ce dernier tout aussi active, seulement ce démon en Nietzsche s’exprime désormais de deux manières différentes : tantôt, de plus en plus rarement, sous sa forme première, musicale, "dionysiaque", mais c’est alors l’échec artistique ; tantôt sous sa forme dérivée, verbale, "apollinienne", et c’est alors seulement, dans le domaine littéraire, qu’il parvient à réaliser une œuvre véritable.
Autrement dit, non seulement Nietzsche est musicien en ce sens qu’il a composé, tant bien que mal, de la musique, mais plus profondément parce que toute son œuvre, livres et musique inclus, procède d’une disposition foncièrement musicale ; ainsi du
Nachtlied, mouvement lent de cette symphonie qu’est
Ainsi parlait Zarathoustra : "On évitera de suggérer vaguement que Nietzsche pratique une "écriture musicale" ; mais on peut affirmer que la genèse du texte nietzschéen passe par les étapes suivantes : chaos organique "harmonique" de caractère "dionysiaque", mélodie et rythme lancinants donnant progressivement naissance à des bribes de parole, qui s’articulent enfin en phrases poétiques. Le poème naît d’un vécu de type musical, il s’extrait d’une gangue musicale,
mais il n’est pas musique."
Florence Fabre tranche donc la question de l’antériorité de la musique ou de la parole en faveur de la musique : toujours présente chez Nietzsche de manière latente et diffuse, au moins sous forme de
Stimmung, c’est la musique qui féconde la parole et dont il tire sa pensée, son style, ses livres – et, avec moins de bonheur, sa musique.
Nietzsche musicien, c’est en somme la tentative d’une généalogie de la production de Nietzsche considérée dans son ensemble, comme un tout indissociable, et rapportée à un affect fondamental d’ordre musical, "dionysiaque", dont seraient issues à la fois les œuvres musicales, ratées, et les œuvres verbales, réussies. La thèse est intéressante, elle est discutable. Nietzsche aurait-il fait exactement l’inverse de ce que lui conseillait Hans von Bülow – mais en philosophie, non en musique : laisser le gouvernail à la musique sur l’océan des mots ?
* À lire également sur nonfiction.fr :
La critique du livre d'Éric Dufour,
L'esthétique musicale de Nietzsche (Presses Universitaires du Septentrion).
"Peut-on parler de Nietzsche et la musique sans connaître les rudiments du solfège et savoir lire (au moins approximativement) une partition ?" Par Julien Brun.
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