Viens chez moi, j'habite chez mon avatar...
[mardi 19 août 2008 - 10:00]
Psychanalyse
Virtuel mon amour. Penser, aimer, souffrir à l'ère des nouvelles technologies
Serge Tisseron
Éditeur : Albin Michel
200 pages
Qu’est-ce qui est vraiment nouveau ?
Tandis que ce livre est d’une part extrêmement précis dans l’emploi des notions psychanalytiques (telles que le déni, l’attachement, la fonction de pare-excitation, l’effondrement, l’objet partiel…), il introduit par ailleurs à des pratiques nouvelles en ce nouveau monde virtuel. Il différencie par exemple utilement le "
happy slapping" (se faire filmer en train de perpétrer une agression) et le "machinima" (création de petits films à partir de ‘images de téléphones mobiles). Ainsi ce livre, d’un auteur qui semble aussi féru et connaisseur des nouvelles technologies que les patients dont il narre les expériences, est avant tout une mine : pour ceux qui sont confrontés à des "problèmes d’ordinateurs" ou tout simplement pour ceux qui veulent comprendre les mutations contemporaines à l’oeuvre.
On pourra toutefois se demander ce qui est vraiment nouveau dans ce que nous décrit S. Tisseron. Certaines pratiques sont indéniablement étonnantes, et il convient de souligner que la fonction de leurre peut tuer, pour faire référence au suicide d’une jeune fille aux États-Unis en 2006, son avatar ayant été dupé par l’avatar aimé. Mais le rapport à "l’objet avatar" n’est rien d’autre qu’un rapport à l’objet, ceux de la "lathouse"
lacanienne et à l’ "objet a"
). Il semble qu’il n’y ait que le raffinement qui change, l’objet de la lathouse (ordinateur) se rapprochant dangereusement de l’ "objet a" par le truchement de l’avatar. Ca brûle !
Il ne nous semble pas pourtant que les écrans changent l’homme
. C’est plutôt l’investissement particulier de celui-ci vis-à-vis d’objets particuliers qui semble radical et venir témoigner d’une nouvelle forme d’engagement total. Il serait également intéressant d’éclaircir le "nouage réel-symbolique-imaginaire"
à l’œuvre dans le fonctionnement des internautes. La dimension perverse est effectivement très présente et cela rejoint en cela les analyses de Charles Melman sur la nouvelle économie psychique
. La piste que propose l’auteur en rapprochant l’avatar et le signifiant semble très fructueuse : on peut imaginer d’observer cliniquement les rapports qu’entretient l’avatar avec la lettre et le signifiant
; l’avatar pourrait alors constituer pour le psychanalyste un matériau à analyser au même titre que les rêves ou les dessins des enfants. La clinique du jeu s’avère être un champ très propice à l’investigation ainsi qu’en témoignait un colloque en ethnopsychiatrie récemment publié
.
L’ordinateur fait accéder à des mirages de plaisir et au plaisir des mirages : sa fonction quasi-anxiolytique est aussi une réponse à la "fatigue d’être soi" pour reprendre l’expression d’Alain Ehrenberg
. Mais sa fonction de jeu est ancestrale, et remplit les fonctions identifiées par Roger Caillois dans son ouvrage anthropologique sur "les jeux et les hommes"
: compétition, théâtre, stratégie, risque. La préconisation que fait l’auteur en conclusion est surprenante (prévenir des dangers virtuels en formant les enfants dès la maternelle aux jeux de rôles). Les enfants n’ont pas attendu la maîtresse d’école pour jouer (dès la crèche) au docteur, à papa et maman, et pour mimer "en semblant" leurs actes quotidiens.
La question qui se pose n’est-elle pas plutôt de savoir quelle est cette société qui se construit loin du charnel et qui semble bien désappointée en dehors du semblant ?
* À lire également sur nonfiction.fr :
- la critique du livre de Mickaël Stora,
Les écrans, ça rend accro..., par Marie Bonnet
- la critique du livre de Serge Tisseron,
La résilience, par Marie Bonnet
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