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Pour l'iconographie : entretien avec Jérôme Baschet
[lundi 23 juin 2008 - 09:00]
Jérôme Baschet est historien, maître de conférences à l’EHESS depuis 1990, il enseigne également à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristóbal de Las Casas (Mexique). La parution de son nouvel ouvrage, L’iconographie médiévale, paru en mai 2008, est l’occasion de revenir sur son travail d’historien de l’image.


nonfiction.fr : Éric Vigne, directeur de collection chez Gallimard mène une politique de publication d’ouvrages inédits directement en format poche. Vous venez de publier votre nouvel ouvrage, L’iconographie médiévale, dans la collection "folio histoire inédit" : est-ce Gallimard qui vous a proposé ce format ou faut-il y voir expressément de votre part une volonté de rendre votre livre très accessible ?

Jérôme Baschet : L'initiative en revient à Éric Vigne et Martine Allaire qui m'ont fait une proposition à laquelle je n’aurais pas songé moi-même ; mais elle rejoint mes propres préoccupations d’une diffusion aussi large que possible du travail de recherche. Je n’ai pu que me réjouir de cette initiative et l’accepter évidemment.


nonfiction.fr : Vous qualifiez le terme d’"iconographie" de "désuet, sinon provocant à force d’être rétrograde", et justement, au lieu de le rejeter, vous vous l’appropriez et le placez en titre de votre ouvrage. Vous croyez donc dans les possibilités de l’iconographie, dont vous voulez "renouveler la pratique". Pourquoi pensez-vous qu’il est important aujourd’hui de redéfinir ce terme, quelle richesse y voyez-vous pour notre capacité à déchiffrer les images ?

Jérôme Baschet : On peut dire que le terme d’iconographie est désuet. Il renvoie notamment à l’œuvre fondatrice, et déjà ancienne, d’Emile Mâle. Depuis, des travaux comme ceux de Hubert Damisch ou de Georges Didi-Huberman ont renouvelé l’histoire de l’art et ont mené une critique - à mon avis légitime – de l’iconographie traditionnelle, qui divise fâcheusement l’œuvre visuelle entre un aspect signifiant, que l’on cherche en fait à établir à partir de sources textuelles, et une dimension formelle, conçue comme un simple habillage assez indifférent à la production du sens.

Le terme d’iconologie, proposé par Aby Warburg et diffusé surtout par Erwin Panofsky, est plus "distingué". Mais l’œuvre de Panofsky, qui cherche finalement la clé des énigmes figuratives dans les textes, n’échappe pas à la critique mentionnée à l’instant. Bien entendu, la question n’est pas celle du terme que l’on choisit, mais celle des types d’analyse que l’on met en pratique. Reste que je récuse la dualité iconographie/iconologie, car il serait absurde de dissocier le travail sur les images en une approche élémentaire et purement descriptive, d’une part, et une interprétation de haute volée, d’autre part. Et, pour réunifier le champ de la recherche, j’opte pour le terme le plus simple, peut-être par réaction contre une tendance universitaire par laquelle chacun tend à revendiquer une terminologie marquant le plus haut raffinement théorique. Il me semble plus judicieux de s’en tenir à des termes simples dont il convient de repenser la signification, afin de repenser surtout - et c’est l’enjeu du livre – l’approche des images.


nonfiction.fr : Tout au long de votre ouvrage, que ce soit dans les chapitres théoriques ou dans les chapitres qui analysent précisément des images, vous insistez sur la qualité "non-dualiste" de la conception chrétienne du monde. Corps et âme ne sont pas dans un simple rapport de dualité, au contraire, la religion catholique s’efforce constamment de les lier, vous dites que l’Église se donne pour mission de "spiritualiser le corporel". Pourquoi l’affirmation de cette non-dualité vous paraît-elle si centrale ? Considérez-vous qu’elle n’a pas été suffisamment affirmée jusqu’ici ?

Jérôme Baschet : Pour expliquer les conceptions de la personne au Moyen Âge, faite d’un corps et d’une âme, je parle de dualité non-dualiste. J’essaie de transformer l’image que l’on se fait en général des conceptions chrétiennes, et qui réduisent celles-ci à un simple dualisme (le corps, mauvais, serait une prison pour l’âme, qui n’aspire qu’à s’en échapper). En réalité, les conceptions médiévales sont beaucoup plus complexes. Certes, la personne humaine est faite d’un corps et d’une âme, qui sont deux entités complètement différentes, mais plutôt que de poser la nécessaire séparation de ces deux éléments, les théologiens et les clercs médiévaux cherchent à les articuler. Ils conçoivent la personne humaine comme une association positive de l’âme et du corps, dont l’union est nécessaire au salut et même à la pleine béatitude paradisiaque (du fait de la résurrection finale des corps). Pour Thomas d’Aquin, la séparation de l’âme et du corps est contre-nature ; ce qui est normal, c’est l’unité du corporel et du spirituel dans la personne.

C’est un modèle qui permet aussi de penser la société dans son ensemble, car la société médiévale est fondée sur une dualité entre les clercs, qui en forment la partie spirituelle, et les laïcs, qui en sont la partie corporelle. C’est l’enjeu de ce qu’on appelle habituellement la réforme grégorienne, aux XIe-XIIe siècles : il s’agit à la fois de distinguer aussi fortement que possible clercs et laïcs, mais en même temps de les lier au sein d’une unité positive, le corps ecclésial.

Ce modèle d’une dualité non-dualiste permet donc de penser la personne humaine, la société, mais aussi, je crois, le fonctionnement même des images. On pourrait dire que les images sont justement la preuve qu’il est possible d’articuler le corporel et le spirituel. Les images sont des objets matériels, mais qui ont une visée spirituelle, puisqu’ils cherchent à établir une sorte de communication avec le monde céleste, avec la divinité ou les saints. Si l’on recourt aux images dans la société médiévale, c’est précisément parce qu’elles conjuguent une dimension matérielle que des matériaux précieux rendent souvent éclatante (ce sont des "images-objets") et une forte valeur spirituelle, qui engage aussi l’âme et surtout l’imagination.

Voilà pourquoi cette idée d’une articulation non dualiste du spirituel et du corporel me semble être un élément central pour comprendre la société médiévale, et notamment le fait que les images y acquièrent une place croissante, donnant lieu à des usages et à des iconographies de plus en plus diversifiés.


nonfiction.fr : Vous prônez une "iconographie relationnelle et sérielle" - l’étude d’amples séries d’images ayant le même thème – et, à ce sujet, vous reprenez un article publié dans les années 1990 , dans lequel déjà vous faisiez allusion à la numérisation des images et à l’importance que cette numérisation avait dans la possibilité de former des corpus d’images de plus en plus exhaustifs. Une quinzaine d’année plus tard, où en est-on de cette numérisation et quelles nouvelles possibilités voyez-vous dans les moyens informatiques pour l’iconographie sérielle ?

Jérôme Baschet : La situation a radicalement changé depuis une quinzaine d’années. On devait alors constater qu’il existait dans les fonds des bibliothèques, des milliers de manuscrits dont les images n’étaient ni répertoriées ni cataloguées. Il s’agissait de massifs documentaires gigantesques, mais dont on ne pouvait utiliser qu’une part minime. L’idée de constituer des bases de données d’images est déjà ancienne, mais le mouvement s’est accéléré dans les vingt dernières années . J’ai un peu participé à ce processus, par la réalisation d’une base de données iconographiques sur les manuscrits de la Bibliothèque Vaticane . Aujourd’hui, de nombreuses bases de données, en cours de réalisation, sont déjà disponibles en ligne : outre celle de la Bibliothèque nationale, on peut signaler que l’Institut de recherche et d’histoire des textes (une unité du CNRS, dont on espère qu’il continuera à exister dans les années qui viennent) réalise un corpus des manuscrits enluminés de toutes les bibliothèques publiques de France. Grâce à de nombreux sites, en France et à l’étranger, on peut accéder désormais à des corpus iconographiques considérables . C’est un changement radical dans les conditions d’exercice de la recherche et il se trouve que cela recoupe la nécessité d’une iconographie sérielle !


nonfiction.fr : Alors, l’iconographie sérielle aurait-elle été pensable avant cette numérisation ?

Jérôme Baschet : Oui, je crois. L’histoire de l’art pratique certaines formes de sérialité depuis longtemps. Et l’iconographie sérielle que je défends a pu être menée avant même la multiplication des bases de données, notamment grâce à des outils bibliographiques classiques mais très précieux, et même si l’exercice était difficile, fastidieux. Aujourd’hui, les nouveaux outils techniques permettent de passer à une échelle supérieure, de généraliser ce type d’approche. Ce que l’on gagne en temps et en efficacité dans la constitution du corpus permet d’aller plus loin dans l’analyse, par exemple en associant traitement statistique et approche qualitative. Il y a aujourd’hui convergence entre une perspective méthodologique nécessaire et les moyens techniques qui en favorisent la mise en œuvre.

Disons que l’iconographie sérielle est une rupture par rapport aux conceptions d’Émile Mâle, qui pensait que l’art médiéval, strictement codifié, représentait les mêmes thèmes toujours de la même manière, parce qu’il ne faisait que traduire en image la doctrine des clercs. Dès lors, Émile Mâle a pu produire son livre pionnier sur l’art du XIIIe siècle et considérant essentiellement les grandes cathédrales du centre de la France, en reconstituant une sorte de programme iconographique idéal à partir d’un nombre d’œuvres assez limité .

A contrario, j’essaie de souligner l’extraordinaire inventivité des images médiévales. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de type iconographique fixe et que les images, dans les différents supports qui se diversifient au fil des siècles médiévaux, ne cessent d’inventer des thèmes iconographiques nouveaux, des manières nouvelles de les représenter et de les combiner les uns avec les autres. On ne peut donc pas se contenter d’examiner un, ni même dix exemples d’un thème donné ; il faut constituer des corpus qui prennent en compte l’ensemble des représentations conservées, et élaborer des méthodes pour rendre compte de la multiplicité des variations et des transformations observables.


nonfiction.fr : Vous êtes historien et vous publiez dans une collection d’histoire, cependant, les auteurs par rapport auxquels vous vous positionnez (Mâle, Panofsky) sont plutôt considérés comme des historiens de l’art. De plus, vous revendiquez et refondez le terme d’"iconographie" qu’on aurait tendance à faire appartenir au champ de l’histoire de l’art. En deça de toute polémique ou de toute querelle de chapelle, comment définiriez-vous l’histoire de l’art, et le type d’histoire que vous pratiquez ? Y a-t-il une articulation à penser entre les deux ?

Jérôme Baschet : Je suis historien mais j’ai toujours travaillé principalement sur des sources iconographiques . Ce n’est pas un phénomène personnel, cela correspond à une évolution historiographique car, au cours des trente dernières années, les historiens ont été de plus en plus nombreux à s’intéresser aux images, soit de manière épisodique soit pour en faire leur "terrain" privilégié. C’est le cas par exemple de Jean-Claude Schmitt, qui dirige l’équipe de recherche à laquelle j’appartiens   . Entre les historiens de l’art et les historiens travaillant sur les images, il a pu exister une sorte d’incompréhension, nourrie de reproches croisés en partie justifiés. Sans verser dans l’irénisme, on peut dire que la tendance est désormais plus favorable et que des formes diverses de collaboration se multiplient.

De mon point de vue, être historien, cela signifie se poser un certain nombre de questions générales concernant le fonctionnement de la société que l’on a pris pour objet. Par exemple, on peut se demander à quoi tient et comment se déploie l’étonnante dynamique d’essor qui caractérise l’Occident médiéval (et dont la colonisation de l’Amérique n’est pas, à mon sens, l’effet le moins important). Travailler sur les images signifie entrer dans les méandres des œuvres et de leurs échos, pour mettre à jour la complexité propre de leurs modes de fonctionnement, la puissance et l’opacité de leur présence plastique, les réseaux situationnels qui se nouent autour d’elles. Travailler sur les images en historien ou être un historien qui travaille sur les images, c’est tenter de faire en sorte que ces deux perspectives se traversent et s’enrichissent l’une l’autre.


nonfiction.fr : Vous enseignez à Paris mais également au Mexique, et de cette expérience sont nés plusieurs ouvrages à la fois sur le Mexique contemporain  et sur le Moyen Age occidental (objet de vos cours là-bas), tel La civilisation féodale (2004). Dans ce livre, vous dites que les Européens sont partis à la conquête du Nouveau Continent encore pleins d’une mentalité féodale, à rebours de la conception qui situe la colonisation de l’Amérique à l’orée de l’époque moderne. Y a-t-il alors continuité aussi dans les images religieuses entre fin du Moyen Âge en Europe et colonisation catholique sur le continent américain ? Envisagez-vous de travailler sur l’iconographie mexicaine - ou plus largement américaine - du XVIe s. ? Comment faudrait-il appeler cette iconographie hybride qui porterait en elle ces racines médiévales européennes et les apports mexicains ou américains ?

Jérôme Baschet : Je ne me suis jamais lancé dans une étude sur l’art colonial au Mexique. J’aurais pu, cela aurait fait partie des bifurcations logiques dans mon parcours, puisque je suis un peu passé de l’Ancien au Nouveau Monde. J’aurais pu, d’autant qu’il est intéressant de souligner les continuités entre l’iconographie médiévale et celle de l’époque coloniale. Sans nier des transformations très importantes, Jacques Le Goff a proposé l’idée d’un long Moyen Âge, dont les structures essentielles perdurent jusqu’au XVIIIe siècle. Or, quels ont été les piliers essentiels de la colonisation de la Nouvelle-Espagne ? Fondamentalement, l’Église, et très concrètement les ordres mendiants. À San Cristobal de Las Casas, j’habite en face de la somptueuse façade de l’église des dominicains, un ordre fondé au début du XIIIe siècle. Bartolomé de Las Casas, qui a donné son nom à la ville, en faisait du reste partie. Plus largement, les structures institutionnelles et les représentations religieuses qui ont assuré la stabilité de l’ordre colonial s’inscrivent dans une continuité très forte avec le système féodo-ecclésial qui caractérise l’Occident médiéval. Pour moi, le Nouveau Monde conforte l’idée d’un long Moyen Âge qui se prolonge dans le temps et s’étend aussi géographiquement, en se transportant de l’autre côté de l’Atlantique.


nonfiction.fr : Un large Moyen Âge ?
 
Jérôme Baschet : Exactement. Un long et large Moyen Âge.


* Propos recueillis par Giulia Puma

* À lire également sur nonfiction.fr : la critique du livre de Jérôme Baschet, L'iconographie médiévale (Gallimard), par Giulia Puma. 
Giulia PUMA
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