La guerre reste l'un des thèmes les plus abordés pour l'époque moderne mais son approche par la cartographie demeure limitée. Un Atlas remédie à cette lacune.

L’époque moderne s’est construite par la guerre, comme en témoignent la guerre de Trente Ans (1618-1648) et la guerre de Sept Ans (1756-1763). L’ensemble des continents ont porté des innovations et repensé la place de la conflictualité dans le système politique par le recrutement, puis le financement. Les éditions Autrement consacrent un tome à cette thématique et l’historienne Caroline Le Mao, qui a co-dirigé l’ouvrage, revient ici sur quelques spécificités de la guerre entre les XVI et XVIIIe siècles.

Le thème de Terminale portant sur la guerre et à la paix consacre plusieurs heures aux conflits du XVIIIe siècle. Il est important de pouvoir replacer la guerre de Sept Ans, puis les guerres révolutionnaires et impériales dans le temps long.

 

Nonfiction.fr : Deux projets collectifs ont récemment proposé une synthèse, en plusieurs volumes, de l'histoire militaire à l'échelle de la France ou du monde. Comment est né votre projet à 6 mains et quels sont les atouts d'un atlas pour aborder le fait guerrier ?

Caroline Le Mao : Ce projet est né à l’initiative des éditions Autrement, qui depuis bien des années produisent des atlas dont la qualité ne se dément pas. J’ai donc accepté de participer à cette aventure avec beaucoup d’enthousiasme. Le projet est né du fait que les ouvrages proposés jusqu’alors par les éditions Autrement sur ce sujet étaient en fait une traduction des livres de John Childs et Jeremy Black, où une large place était faite au texte mais où, finalement, la partie cartographique était relativement limitée.

En outre, ces dernières années, l’histoire militaire de l’époque moderne a été profondément renouvelée par d’importants ouvrages. On citera par exemple les travaux d’Olivier Chaline sur la marine de guerre ou ceux d’Hervé Drévillon sur les forces terrestres, mais les publications sont nombreuses. Pourtant, trop souvent, et pour des raisons éditoriales, ces ouvrages ne comportent que de trop rares cartes, à quelques exceptions près.

Dès lors, aborder le fait guerrier par les cartes nous a semblé une évidence, d’autant que cela se prête à de multiples approches. Parmi les plus classiques, on trouvera bien sûr dans ce volume des cartes de synthèse des grands conflits de l’époque moderne et si certaines sont attendues, comme celles concernant les guerres de Louis XIV ou les grands conflits du XVIIIe siècle. D’autres cartes, plus difficiles à trouver habituellement, rendront d’importants services et permettront de renouveler l’approche des guerres de l’époque moderne. La carte permet aussi de faire un focus sur certaines batailles, mais également de représenter des méthodes de combat tant sur mer (guerre de course, guerre d’escadre) que sur terre. Un fil rouge de l’ouvrage est par exemple l’évolution de la guerre de siège et des méthodes de fortification durant toute l’époque moderne.

 

Le second XXe siècle a été marqué par le débat historiographique sur une « révolution militaire » à l'époque moderne.  Au-delà de son existence ou non, les historiens divergent sur sa localisation dans le temps et l'espace : l'Espagne des tercios, les Provinces-Unies des Nassau, voire la France de Louis XIV. Qu'en est-il de cette question aujourd'hui ?

Ce débat a en effet été lancé par Geoffrey Parker. Dans un article de 1976, il répond à une conférence présentée par Michaël Roberts en 1955, ce qui initie une controverse encore animée aujourd’hui : y a t-il eu une « révolution militaire » à l’époque moderne ?

Pour M. Roberts, qui est spécialiste du XVIIe siècle suédois, le fait est avéré et se produit entre 1560 et 1660 : les princes de Nassau et le Suédois Gustave Adolphe redécouvrent les mérites des formations linéaires et les réformes tactiques qu’ils mettent en œuvre combinent le choc et le feu.

Geoffrey Parker, pour sa part, conteste la périodisation et élargit l’empan chronologique. Il formalise sa pensée dans son ouvrage La révolution militaire. La guerre et l’essor de l’Occident, 1500-1800 (Gallimard, 1993   ). Son idée clé est que l’hégémonie européenne sur une grande partie de la planète entre 1500 et 1800 tient non seulement à sa révolution industrielle, thème bien connu, mais aussi à une révolution dans l’art militaire, thème moins connu. La généralisation de l’usage des armes à feu et de l’artillerie avec les bouleversements tactiques et stratégiques qui l’accompagnent, la rénovation de l’art des fortifications systématisée en France par Vauban mais commencée en Italie dès le début du XVIe siècle, ainsi que les perfectionnements apportés à la marine militaire, ont conféré un avantage décisif aux pays européens qui les ont initiés.

Si ces faits sont avérés, le concept est aujourd’hui critiqué, le débat portant sur la chronologie du phénomène et sur le terme de « révolution » pour un processus qui s’étalerait sur trois siècles. Sur le plan chronologique, certains historiens soulignement par exemple en contrepoint l’importance de la guerre de Cent Ans, lors de laquelle se produit un renouveau de l’artillerie lourde dans les armées d’Europe occidentale et orientale, et, plus largement, la diffusion de la poudre noire et du canon. La multiplicité des éléments produits dans le débat, loin d’affaiblir la thèse, témoignent d’un phénomène étroitement lié aux grandes mutations de l’époque moderne, qu’elles soient politiques, sociales, économiques, scientifiques, techniques, culturelles…

 

Les États modernent s'impliquent de plus en plus dans la guerre, ce qui entraîne une massification des armées, des coûts de plus en plus importants (en raison notamment de l’usage de la poliorcétique et de la guerre marine) et une nouvelle forme de recrutement. Comment les États financent-ils ces mutations de la guerre ?

Ici encore, cette thématique a profondément animé les historiens, qui ont lié la construction de l’état moderne et le fait de mener des guerres toujours plus coûteuses. Ainsi que l’écrit de manière éclairante Charles Tilly, « La guerre a fait l’Etat et l’Etat a fait la guerre ». De fait, à l’époque moderne, le nouvel art de la guerre devient de plus en plus coûteux. Il suffit pour s’en convaincre de considérer les puissantes fortifications érigées notamment en Italie, puis un peu partout en Europe. Il faut en outre recruter toujours plus d’hommes, les nourrir, les payer, les équiper… C’est à l’époque moderne que l’on passe progressivement d’armées composées de mercenaires sous contrat à des armées commissionnées par l’Etat. Tout cela nécessite un apport financier considérable au point que, progressivement, faire la guerre n’est plus à la portée des seigneurs. Seuls les Etats capables de se structurer pour lever des fonds et des hommes peuvent mener des guerres victorieuses.

De ce fait, la guerre a conduit l’Etat à se structurer administrativement, formant ainsi ce que John Brewer a qualifié d’Etat militaro-fiscal. L’analyse de cet historien est située dans le temps et l’espace, puisque son propos était de comprendre comment la Grande-Bretagne avait pu devenir une grande puissance européenne sur les plans naval, impérial et commercial, un phénomène qu’il situe entre 1688, date de la Glorieuse Révolution, et 1783, avec la fin de la guerre d’indépendance américaine. Cependant, la notion peut être reprise plus globalement pour examiner comment, à l’époque moderne, l’Etat se dote d’une administration pour satisfaire aux besoins de la guerre, sur les plans matériels, humains, logistiques, financiers. En prolongeant la réflexion, on perçoit plus largement le rôle structurant du militaire. La nécessite de lever des hommes conduit à un contrôle plus étroit des populations, par la conscription, le système des classes, les bannières chinoises…

 

Des conquêtes espagnoles au XVIe siècle aux batailles franco-britanniques en Inde, sur terre et sur mer, pendant la guerre de Sept Ans, en passant par l'insertion des Européens dans les traites africaines, vous montrez que les guerres européennes se pensent au-delà de Breitenfeld (1631) et de Fleurus (1794). Pourquoi cette dimension mondiale a-t-elle longtemps été oubliée ?

Je ne dirais pas qu’elle a été oubliée car toute étude sur ce qu’on appelle la première mondialisation ou sur les premiers empires coloniaux implique forcément de prendre en compte la dimension militaire. Le problème est qu’encore aujourd’hui, on peine trop souvent à proposer une histoire « à parts égales », pour reprendre une notion chère à Romain Bertrand. Ces guerres restent analysées du point de vue européen, sous l’angle d’une progression coloniale, et cette démarche s’explique notamment par un déséquilibre des sources disponibles. Le plus souvent, l’historien travaille avec des documents européens, émanant des fonds des ministères de la guerre, de la marine, des pièces aisément accessibles. En contrepoint, selon les espaces considérés, la mise par écrit des faits est inégale, et lorsqu’elle existe, il faut en outre considérer que les langues utilisées sont maîtrisées par un nombre limité de chercheurs.

 

Bien que l'Europe et les Européens occupent la majeure partie de l'Atlas, vous mettez en avant certains aspects de la guerre telle qu'elle se pratique ailleurs : le système des bannières sous les Ming en Chine, le développement de l'artillerie dans la Perse séfévide ou encore l'équipement de la cavalerie lourde afghane au XVIIIe siècle. Dans quelle mesure les puissances s’inspirent-elles les unes des autres ?

À l’époque moderne, une intense circulation des savoirs militaires est à l’œuvre, qui concerne aussi bien le matériel militaire que les techniques de combat. Souvent, cet apprentissage se fait dans la douleur. Quand on pâtit de la méthode adverse, on cherche à se l’approprier et c’est ainsi que les champs de bataille européens constituent une formidable école de la guerre. Les armes laissées sur place par l’ennemi ou les navires adverses capturés sont des sources d’information précieuses pour les nations belligérantes. Il y a bien sûr aussi des démarches proactives : songeons par exemple à Colbert envoyant son fils, appelé à lui succéder, observer les marines anglaise et hollandaise. L’espionnage industriel est déjà une réalité à l’époque moderne. En outre, à défaut de pouvoir produire soi-même, on peut commencer par acheter auprès des autres puis on tâche de débaucher des artisans qualifiés. Ces transferts sont particulièrement impressionnants lorsqu’ils mettent en contact des aires ayant des traditions militaires fort différentes. On sait ainsi que l’arrivée des Portugais dans l’espace asiatique a profondément bouleversé l’art de la guerre, par l’emploi de l’artillerie dans les batailles. Pour autant, ces transferts de savoirs ne sont pas simples à opérer. Par exemple, les peuples précolombiens avaient bien récupérés des armes espagnoles, mais ils ne surent pas les utiliser, faute de poudre noire et de formation nécessaire.

 

L’histoire moderne a contribué à rendre ses lettres de noblesse à l’analyse des batailles avec notamment le livre d’Olivier Chaline sur la bataille de la Montagne Blanche. En tant qu’historienne, quelle bataille vous semble le mieux illustrer la guerre à l’époque moderne ?

C’est une question à laquelle il est impossible de répondre ! De fait, les critères de choix sont si divers que toute bataille pourrait être retenue. Dans le présent atlas, nous en mettons en lumière quelques-unes. J’ai choisi pour ma part Breitenfeld (1631). Il s’agit d’un tournant décisif de la guerre de Trente Ans, mais mon choix a surtout été motivé par le fait que cette bataille était pour moi l’occasion d’incarner diverses mutations à l’œuvre. Analyser Breitenfeld, c’est faire le point sur la révolution militaire à la suédoise, portée par Gustave Adolphe, avec la mise en œuvre de la conscription, les évolutions en matière d’équipement, étroitement liées aux nouvelles manières de combattre, le principe de l’ordre mince. Etudier Breitenfeld, c’est aussi considérer à travers une bataille l’affrontement de grandes puissances militaires européennes impliquant plusieurs milliers de combattants, cavaliers, piquiers, arquebusiers, fantassins… Étudier Breitenfeld, c’est enfin envisager concrètement une bataille, sa durée, ses manœuvres, etc. D’autres batailles auraient pu être choisies, comme Lützen (1632), Wittstock (1636) ou Jankov (1645), qui toutes incarnent cette nouvelle manière de combattre et tendent à en démontrer la supériorité, mais il était tout autant possible de mettre en avant la Montagne Blanche (1620) ou Nördlingen (1634), qui démontrent que rien n’empêche des armées combattant à l’ancienne mode d’écraser parfois celles qui ont adopté la nouvelle tactique.

 

La mer devient, dès le début de la période, un terrain d'affrontement. Les évolutions tactiques et la croissance des moyens engagés y sont particulièrement significatifs. Quelles sont les caractéristiques d’une puissance navale ?

À l’époque moderne, l’une des grandes mutations en matière militaire est l’avènement de marines de guerre européennes pérennes. Disposer d’une flotte n’est pas nouveau, mais le problème est durablement celui de la constance de l’effort. Construire une Marine de guerre nécessite des moyens, notamment financiers, qui doivent être consentis par les peuples et/ou décidés par les souverains. En raison, en outre, de l’inertie propre à une flotte de guerre (si l’on peut renvoyer le soldat chez lui après un conflit terrestre, que faire des vaisseaux de combat ?), maintenir une telle arme impose une certaine continuité de l’effort. En d’autres termes, il faut que les Etats acceptent de payer même en temps de paix. L’inconstance de l’effort explique ainsi les fortes variations que l’on peut constater en nombre de vaisseaux disponibles. Songeons par exemple que si Richelieu a doté la France d’une première marine, il n’en reste quasiment plus rien sous Louis XIV, Colbert devant relancer l’effort.

Une autre mutation majeure est que l’on a désormais des flottes spécifiquement dédiées à la guerre, tandis que jusqu’alors, il n’était pas rare de convertir des navires de commerce en instruments de combat. C’est par exemple le cas de l’Invincible armada en 1588, qui réunit des galions et des caraques armées.

Enfin, une troisième caractéristique des puissances navales est de se doter des outils nécessaires à la construction et à l’entretien de ces flottes. On voit ainsi se développer en Europe des arsenaux de marine. La référence est bien sûr l’arsenal de Venise, qui s’est développé dès l’époque médiévale. Mais progressivement, l’Angleterre, l’Espagne ou la France se dotent d’établissements similaires, comme Toulon, Brest, Rochefort, Le Ferrol, Plymouth, Portsmouth…

 

Jomini, Napoléon, Clausewitz trouvent leur inspiration, entre autres, dans l'analyse de la guerre de Sept Ans et des guerres révolutionnaires. On a le sentiment que les guerres napoléoniennes (qui ne sont pas dans le cadre chronologique de votre étude) sont plus une continuité qu’une rupture. Partagez-vous ce sentiment ?

Étant pour ma part spécialiste du règne de Louis XIV, il m’est difficile d’apporter une réponse éclairée sur ce sujet, mais en réalisant cet ouvrage, j’ai dû appréhender le fait militaire sur plus de deux siècles, et la dialectique continuité/rupture fut évidemment une constante. Il faut y ajouter une autre dimension, trop souvent négligée : celle de la réactivation. Ainsi, de grands chefs militaires de l’époque moderne se sont inspirés de techniques mobilisées durant l’Antiquité. Le drill, mis en œuvre par exemple par Frédéric, n’est pas sans rappeler les phalanges macédoniennes, mais on ne peut guère ici postuler une continuité entre les deux. Cette logique de remobilisation des méthodes anciennes est une constante de l’histoire, car l’évolution globale des techniques et tactiques militaire fait qu’une pratique un temps dépassée peut redevenir pertinente. Cependant, cette remobilisation se fait au prix d’adaptations parfois si importantes, que cela relève plus de la rupture que de la continuité. Dès lors, pour la période napoléonienne comme pour les autres, il est difficile d’établir si on penche du côté de la continuité ou de la rupture. Mais il ne faut pas pour autant cesser de penser en ces termes, car ce faisant, on éclaire d’un nouveau jour l’histoire militaire.