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Société

Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics

Couverture ouvrage

Collectif

Penser la démocratie culturelle avec humanités numériques
[lundi 26 juin 2017]


Une organisatoin des savoirs 2.0 pour affronter une question de politique culturelle qui pose, au fond, celle des mutatons de la dmocratie.

Le Publictionnaire est certes un instrument de travail particulièrement riche pour tous ceux qui réfléchissent à la question des publics à une époque qui impose à toute institution culturelle de se la poser. C’est aussi une Encyclopédie qu’on peut ranger dans le genre nouveau des « humanités numériques ». Celles-ci ont une signification assez confuse. L’expression est d'abord une traduction de l'anglais Digitals Humanities, or le passage d'une langue à une autre n'est jamais simple. En français, les humanités renvoient tantôt au sens de « faire ses humanités », tantôt à l’humanisme de la Renaissance en tant que somme de connaissances. L’un des effets du Publictionnaire est de clarifier par sa démarche celle des humanités numériques, sans les réduire à cet héritage. L’Encyclopédie rassemble diverses disciplines et croise les regards, dans un souci d’inachèvement constitutif du savoir : à cet égard, le flux incessant d’informations propre au web sert particulièrement bien l’illimité de la recherche, en la protégeant du risque que des bornes trop inamovibles ne la transforment en dogme. Car le savoir est ouvert, et en ce domaine, il ne s’agit pas de porter à l’absolu ce qui est conditionné.

 

Le numérique et l'ouverture des savoirs

« Placé sous la responsabilité scientifique du Centre de recherche sur les médiations, le dictionnaire est un projet collaboratif qui réunit plus d’une centaine de rédacteur.rice.s, choisis parmi les meilleurs spécialistes de leur domaine, dans une perspective interdisciplinaire pleinement assumée. » peut-on lire en introduction. « Audience, auditoire, consommateurs, clients, destinataires, participants, spectateurs, usagers…, autant de mots en lien avec le « public » qui attestent de l’imprécision, de la complexité et de la richesse de cette notion et laissent place à une indécision terminologique et théorique. Le Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics a pour ambition de clarifier la terminologie et le profit heuristique des concepts relatifs à la notion de public et aux méthodes d’analyse des publics pour, in fine, en proposer une cartographie encyclopédique et critique. »

Sur cette notion limitée des « publics », enjeu central des politiques et de l'économie culturelles de notre temps, il s’agit pour les auteurs de prendre en compte la difficulté à ordonner un flux d'informations et de permettre de construire une problématique sans s'en tenir à une collection de faits ou de définitions. L'enjeu est de conjurer la puissance exponentielle du Web à fournir des données dans lesquelles on finit par se noyer, par un travail de précision sur une question délimitée. Le désordre introduit par ce flux informatif appelle en retour une mise en ordre, qu'il faut penser et qui se construit au fur et à mesure. Cet ordre sera donc encyclopédique et ouvert : ouvert, puisque par définition les informations numériques sont infinies, voire indéfinies, et ordonné, car cet illimité impose d’inventer une organisation susceptible de leur permettre d’exprimer un sens.

 

Savoir, éducation, débat public

L'objet du publictionnaire - les « publics », donc - rejoint en réalité étroitement les enjeux qui expliquent le choix de sa forme. Il renvoie, par un jeu de miroir, à une réflexion sur les humanités numériques et à une nouvelle pensée de ce qui cultive l’humain. L'imprimerie coïncida avec la Renaissance et l'humanisme. Le savoir et l'ouverture sur l'inconnu étaient au cœur de la définition de l'honnête homme. C'est d'ailleurs à ce moment que surgit le mot « encyclopédie », associant l'avènement d'une nouvelle manière de penser à une réflexion sur la place de l'homme dans ce qui deviendra bientôt univers infini. Le second moment de regain du terme « encyclopédie » coïncida avec l'avènement des Lumières et la révolution française. Au l'invention du mot humanisme succéda l’invention du concept d'humain, celui des droits de l'homme. A l'éducation de l'honnête homme succéda l'éducation du citoyen. Le troisième moment de l'encyclopédie serait celui des humanités numériques. La « révolution numérique », comme on l'a dit, a introduit un rapport horizontal avec « son public », ainsi qu’une « interactivité » qui serait la forme promise du « débat public » à venir.

Dans un article qui concerne la démocratie culturelle, Christian Ruby écrit ces quelques propos qui donnent sens à la démarche du Publictionnaire en précisant l'enjeu démocratique qui point au-delà de la questiondes publics, en apparence plus délimitée :

« Mais il est possible de penser la démocratie culturelle autrement, en revenant sur la question du public culturel, en jeu ici. Cette autre démarche consiste à rappeler que la démocratie est moins un régime constitutionnel qu’un projet politique toujours à reconsidérer ; que le public n’existe pas sinon comme adresse de l’œuvre, qu’il est toujours à faire au droit des œuvres (quelle qu’en soit la nature) ; que le rapport entre la démocratie et la culture n’est pas d’identification mais de critique réciproque. »  

En matière culturelle, à l'idéal de l'honnête homme et à la multitude des citoyens succède la pluralité des publics, à ne pas confondre avec la masse définie comme manipulable. À ce propos, lisons un extrait du Publictionnaire, à la notice « masse », rédigée par Jean-François Tétu.

« Que les médias soient mobilisateurs ou anesthésiants et aliénants, la réflexion met l’accent sur leur production, alors qu’un autre courant de recherches, postérieur, déplace cet accent vers leur réception par un public qui est considéré désormais comme actif ou co-producteur des messages (Stuart Hall). La dénomination du Center of Contemporary Cultural Studies de Birmingham en 1964 montre ainsi le passage d’une réflexion de la « communication » à la « culture » de masse, qui permet de situer la culture au sein des autres pratiques sociales (Morin, 1962). Dans le même temps, le courant structural linguistique, illustré en France par le Centre d’études transdisciplinaires, de la VIe section de l’École pratique des hautes études (Centre d’études transdisciplinaires. Sociologie, anthropologie, sémiologie), devenu Centre d’études de communication de masse à l’École des hautes études en sciences sociales, et sa revue Communications montre le rôle du lecteur-récepteur dans la production du sens d’un texte comme de tout message. »

« Ainsi est-on passé de la vision d’une communication unidirectionnelle en direction du public vers l’analyse de plus en plus fine des interactions. Cela marque la fin d’une pensée des déterminismes (techniques notamment) vers une pensée des usages, très marquée en ce qui concerne le cadre socio-technique des machines à communiquer contemporaines, qui est au cœur de la revue Réseaux.» 

 

Savoir encyclopédique et érudition

L'usage commun du mot encyclopédie le réduit bien souvent à une collection de connaissances, ce que cherchent à déjouer ici les créateurs du Publictionnaire. Néologisle composé sur la base de deux termes grecs, évoquant pour l'un « cercle » (kuklos ) – des connaissances – et la transmission du savoir (paideia), et reprenant la conception grecque de la formation idéale du cityen lettré tout en la déformant, l’« encyclopédie » inventée à la Renaissance n'est encore qu'un projet de mémoire collective pour une pédagogie, qui traduit un projet universel de maîtrise et d'organisation des savoirs valorisés par une civilisation. Alors que le « dictionnaire » est enfermé dans les structures d'une langue et de son lexique, l'encyclopédie est ouverte sur le monde. Le Publictionnaire, en cherchant à réunir ensemble à la fois la singularité de la langue et l’universalité de la réflexion, cherche à dépasser ce clivage.

Malgré d'indispensables nuances, ce travail pose ainsi à nouveaux frais la problématique de la Renaissance du XVIe siècle, lorsque celles-ci questionnait les limites du monde. Entre le XVe et le XVIe siècle, on découvre par exemple de nouveaux territoires, de nouvelles sources d'information. Ces ressources, on va tenter de les rassembler. On doit à Rabelais d'avoir introduit le mot encyclopédie dans Pantagruel. Au chapitre XIII, Thaumaste déclare de Panurge qu’il lui a « ouvert le vrai puits et abîme d’encyclopédie ». Le terme désigne le savoir complet que possède Panurge, à l’exemple de son compagnon Pantagruel, et résume en un mot l’idéal d’étude dont, au chapitre VIII, Gargantua avait défini les principes en traçant à son fils Pantagruel le programme pédagogique qu’il le désirait voir suivre afin d’admirer en lui « un abîme de science ». Ce n'est pas le lieu de s'interroger sur sur l'ironie de Rabelais vis-à-vis d'une certaine conception de l'encyclopédie. Si Thaumaste, en grec, renvoie à l'émerveillement, ce dernier ne protégera pas si bien Panurge et ses moutons - on connaît l’histoire. À trop suivre l'émerveillement devant les connaissances, on risque de mal finir.

C'est peut-être une des raisons qui conduit le Publictionnaire à se qualifier de critique : ce n'est pas un travail d'érudition, mais un travail de réflexion.

 

Du côté des Lumières

Le 1er juillet 1751 paraît le premier volume de l'Encyclopédie, précédé du Discours préliminaire de d'Alembert. Le projet est né six ans plus tôt du désir du libraire Le Breton de traduire la Cyclopaedia de l'Anglais Ephraïm Chambers, un dictionnaire illustré des sciences et des arts publié en 1728  . Le libraire soumet son idée à Diderot, qui envisage non plus une simple traduction, mais un « tableau général des efforts de l'esprit humain dans tous les genres et dans tous les siècles »... D'où son titre, Encyclopédie. Diderot s'associe les services de son ami, le mathématicien et philosophe Jean Le Rond d'Alembert. En octobre 1750, il expose son projet dans un Prospectus en vue d'attirer des souscripteurs. Pas moins de 2 000 répondent à l'appel. Si le succès de l'Encyclopédie est grand, très vite la censure s'abat sur elle. Cela conduira Diderot à publier les derniers volumes clandestinement.

L’Encyclopédie se présente donc comme une somme de connaissances rassemblées par un esprit libre, soucieux de délivrer au public des connaissances contribuant à son éducation citoyenne, dans la perspective d'une République éclairée. Cette somme n'est pas une simple collection de connaissances. Loin d'avoir un sens arithmétique, celui d'addition, elle aurait plutôt un sens géométrique de composition. C'est en ce sens qu'il faut entendre l'expression somme encyclopédique. Ce n'est plus l'humanisme qui guide la pensée encyclopédique mais les droits de l'homme. L'Encyclopédie comme lieu de discussion voire de polémique fait surgir l'idée de débat public. Si l'honnête homme de la Renaissance, est celui qui s'interroge sur le monde qui l'entoure, et cultive pour cela la lecture des livres il n'en demeure pas moins une faiblesse que Descartes pointera. Comme il écrira, il ne suffit pas de lire tous les livres pour être philosophe. Trop d'érudition peut mener à l'inverse recherché.

 

Publics et lutte des classes

La révolution industrielle du XIXe siècle, les guerres du XXe siècle, aboutirent à une remise en question de l'humanisme ainsi que la croyance au progrès. Mais il suffit de (re)lire Les cannibales de Montaigne, pour y trouver déjà une critique acerbe d'un humanisme qui n'accepte pas que l'on porte d'autres chausses que les siennes. Au XIXe siècle la machine à vapeur, comme dira Bergson, n'est pas une invention anodine. Elle va bouleverser l'organisation du travail, mais aussi la pensée philosophique, technique, militaire et politique.

La notion de public engendrant celle de discussion commune, crée un nouveau sujet : un sujet qui n'est plus atomistique, tout au moins en prend le risque. Ce sujet peut se constituer dans la relation à l'autre par l'intermédiaire du numérique, dans ce que l'on appelle peut-être le travail collaboratif. Le travail collaboratif crée une relation possible, le temps de ce travail. Mais le public actif, ce n’est pas la masse passive des « gens » ciblée par les industries culturelles :

« Un grand mépris s’est instauré dans notre société pour le public : on le dit « bête », inattentif, passif, bref, on le déconsidère, au point qu’on ne parle plus de public mais « des gens », adoptant les expressions des médias et des industries culturelles. » 

Le mépris pour le public est-il une métamorphose des concepts de la « lutte des classes ? » Sous l'espèces des « gens », son apparente unité n'est guère que celle de la masse des consommateurs repus, et d'autant plus disposés à consommer qu'on leur épargne le besoin de se former une connaissance des produits qu'on livre à leurs apétits. Mais l'enjeu de penser les « publivcs », c'est au contraire de penser une sorte d'égalité active fondée sur l'idée de dialogue, c'est-à-dire de penser une culture de soi ancrée dans l'idéal du Commun. Or, dès lors que le soi et le commun se cultivent l'un l'autre, le public ne saurait être une somme.

Nous parlions au début de ce travail d'une encyclopédie inachevée. L’Encyclopédie des publics laisse les questions ouvertes elles aussi. Au lecteur de réfléchir, de se faire lui aussi spectateur et acteur de son propre travail. La seule transmission qu'il y ait est celle du questionnement. Les Humanités Numériques nous offrent l’occasion de penser réellement par nous-mêmes. C'est aussi le but de Publictionnaire.

 

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