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Critiques artistiques

Philosophie

Little Brother

Couverture ouvrage

Raphaël Enthoven
Gallimard , 128 pages

Le despotisme de la transparence
[vendredi 16 juin 2017]


La société de contrôle ? Des politiques en ont rêvée, les citoyens l'ont faite. Analyse des formes actuelles de notre autocontrainte.

Si 1984 n'était qu'un modeste roman, notre 21ème siècle marque le temps où la surveillance triomphe – à ceci près que le pouvoir n’est plus vertical, mais horizontal. Jadis, le pouvoir totalitaire conduisait le comportement des citoyens en leur enjoignant de nier leur sphère privée. Aujourd'hui, la société nous intime : « méfiez-vous les uns des autres ! » Plus personne ne redoute le retour de la dictature ou de l'ordre moral, peurs vieilles comme le 20ème siècle ; c'est bien plutôt le despotisme de la transparence qu'il nous faut dénoncer, la transformation de l'espace public en une cage de verre, où l'indiscrétion se fait délation. A l'époque de « Little Brother », l'information se dissout dans l'inconsistance du buzz : Internet et les réseaux sociaux relaient les polices politiques d'antan – la rumeur étant bien plus efficace que la calomnie, l'œil de Moscou, plus mielleux, devenant l'œil de métal d'un appareil numérique.


A l'ombre de Barthes

« Même si je la souhaite, qu'ai-je à faire d'une vérité qui ne doive pas pourrir ? Elle n'est pas à ma mesure et l'aimer serait un faux-semblant ». Ces mots de Camus ouvrent le dernier livre de Raphaël Enthoven et annoncent la couleur, ou plutôt la lumière, tamisée, en clair-obscur. Ce recueil de chroniques parues dans Philosophie Magazine dévoile ce que le quotidien a trop longtemps obombré – par paresse, par inertie, par habitude. Dès l’incipit cependant, l’auteur questionne le bienfondé de son entreprise. Certes, l’ouvrage se place sous le haut patronage de Roland Barthes. Pour autant, Enthoven n’est pas dupe et comprend le snobisme de son goût pour les Mythologies, essai incongru, sinon canaille. « J'adorais y croiser, au carrefour du banal, les mots de ''métaphysique'', d' ''archétype'', de ''symbolisme'' qui, eux, ne l'étaient pas. Je traquais l'apparition du syntagme savant comme un badaud espère une bagarre ». D’un côté, la nécessité d’éviter les facilités de la philosophie philosophante, qui se drape des moires conceptuelles et se replie dans « le magistère garanti par l'asile de l'abstraction ». D’un autre côté, Barthes lui-même mythologisé, mythifié en oblat de la concrétude, « épongeant la merde en gants blancs ». De là « l’intuition que les choses, transcendées par le lexique, valaient désormais plus qu'elles-mêmes, et que, par la grâce d'un style, rien de ce qui existe n'était plus tout à fait banal. » Toute chose, pour peu qu’on y porte le regard innocent de l’étonnement, dévoile sa nature ; toute chose, pour peu qu’on la fixe un quart d’heure, devient intéressante.

Or, note l’auteur, « Barthes s'en prend exactement aux imbéciles de mon espèce, qui (…) s'avouent ‘‘trop béotiens pour comprendre un ouvrage réputé philosophique’’. Stratégie du dénigrement par la feinte ignorance. Moi qui suis intelligent, laissent-ils entendre, je suis trop bête pour comprendre. » Si facile, ce refrain, vieux comme Aristophane, des philosophes égarés dans les nuées. Cette conception moderne de la culture, « permise à condition de proclamer périodiquement la vanité de ses fins et les limites de sa puissance », n’est pas sans rappeler les mots acerbes de Philippe Muray sur l’homo festivus, sans goût aucun pour la culture. L’homme moderne ne saurait respecter la « culture cultivée », accepter une infériorité vis-à-vis de normes culturelles, alors même que son mot d’ordre est : « tout est bon ce qui est en moi : opinions, appétits, préférences ou goût ». Or, le concède à mots couverts Enthoven, une culture sans recherche de vérité, sans concepts précis, sans normes de référence académique, sans autorité du passé, ne vaut plus grand-chose. Est-ce à dire que l’ouvrage comprend, en filigrane, un conservatisme dandy de bon aloi, comme peut l’attester le refus de traiter « le quotidien avec les égards du bourgeois repenti pour le prolétariat » ? Tout comme pour l’auteur des Mythologies, il s’agira ici d’une critique sourde, d’autant plus efficace qu’elle ne pose pas comme telle.


Des Mythologies du XXIe siècle

Au gré de réflexions opportunes et drolatiques sur ce quotidien que nous croyons pourtant si bien connaître, ces articles évitent l'écueil de la ratiocination et le jargon pédant, pour porter son discours sur la particularité, pour ne pas dire la singularité de ses objets. L'auteur réussit le pari d'adapter un savoir, par nature centré et lourd d'immobilité, à un espace moderne, excentré, hypermobile. Mais quelle différence l’auteur fait-il entre « big » et « little » brother ? Sa paternité, tout bonnement. Ce n'est pas un affreux totalitarisme qui a engendré le « frère », figure de la surveillance permanente : ce sont les paisibles citoyens de notre démocratie libérale. Nous-mêmes, donc. Est-ce à dire que nous sommes responsables ? Non pas : nous le sommes tous, autant dire qu'aucun d’entre nous ne l'est vraiment. Loin d'être un réquisitoire contre nos turpitudes ou l'énième traité sur la banalité du mal, Little brother brosse bien plutôt le portrait, d'un œil neutre, des multiples petites entraves, des minimes mesures de contrainte que nous imposons à nous-mêmes sans qu'il n'y paraisse, et que, comble de l'esclavage, nous prenons pour des libertés. Non pas un pamphlet ; plutôt un constat.

L'analyse des selfies constitue l'un des nombreux exemples amusants et pertinents du livre. Contrairement aux attentes du lecteur, Enthoven ne s'attarde pas au narcissisme du selfie, mais plutôt à sa mise en scène, où le paysage est solidaire de celui dont le corps s’interpose. Autrefois, on était bête : on prenait en photo la tour Eiffel ou la muraille de Chine. Aujourd'hui, on est plus intelligent : on prend toujours ces photos, mais on se met au premier plan, feignant la décontraction – comme si l’objet photographié était toujours le point focal. De la même façon que le nain de jardin, aux qualités uniformes, peut se mettre dans n'importe quel jardin, nous sommes les nains de jardin de nous-mêmes, voyageurs tous semblables, interchangeables devant n'importe quel jardin-monument.


Une critique latente de la modernité ?

Ce style, court et plaisant, sert le fond du propos. La brièveté du verbe, sous des faux-airs sarcastiques, force le lecteur à se décider rapidement et fortement : soit je me contente du plaisir suscité par ces pages pleines d'esprit ; soit j'assume la piqûre du taon-philosophe, et j'approfondis plus avant la question pour réformer mon existence. Dans la continuité de Matière Première, Enthoven montre comment la servitude moderne débute par la démultiplication d'écrans miniatures, terrains de jeu de l'investigation philosophique. Pourquoi jalonnons-nous nos SMS d'émoticônes ? Comment le traditionnel journal télévisé a-t-il survécu à l'ère de l'information sur le web, à la carte ? Comment les braves sectateurs de Dieudonné qui font des « quenelles » tiennent-ils à montrer qu'ils ont le bras long ? Comment, en dépit de la sécularisation et du développement du savoir, l'idée saugrenue de fin du monde persiste-t-elle ? Plus largement, comment lutter contre un pouvoir sans tête, non seulement invisible, mais apprécié de tous ? L'ouvrage reprend ainsi la théorie américaine du « nudge », ou paternalisme libéral, qui ne veut en aucun cas restreindre ou interdire – du moins explicitement – les choix de chacun ; mais passe plutôt par des injonctions normatives dont l’efficacité réside dans la nuance.

Un finale conclut l'ouvrage, contre l'idée reçue selon laquelle « quand le sage montre la Lune, l'imbécile regarde le doigt ». Difficile d'échapper, face à l’événement que constitue l'existence même du monde et de ses objets bigarrés, au triste et vain sentiment de savoir. Que vaut en effet le savoir, certes général et théorique, mais incommensurable à la rugosité du réel ? Comment, en un mot, face à un monde qu'on voudrait familier, échapper à ce sentiment de savoir, certes rassurant, mais d’aucune utilité face à la douleur d’exister ? En gardant en tête que, contrairement à un topos philosophique, quand l'imbécile montre la lune, le sage regarde le doigt.

 

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1 commentaire

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Thierry Catrou

21/06/17 09:32
Ce petit livre n'est-il pas à l'image de notre époque, gentiment superficiel et rien de plus ? Pour l'avoir lu, je peux dire qu'il n'est pas déplaisant, pas difficile à lire, qu'il offre ici ou là quelques remarques "bien senties" mais rien, absolument rien nécessaire, juste un bavardage sympathique et pour l'auteur, sûrement un moyen de recycler ses articles dans un ouvrage à couverture Gallimard... Raphaël Enthoven est désormais un personnage connu,"people"qui appartient pleinement à notre société du spectacle dont il sait jouer avec habileté. Ici, cet arrière-plan compte au moins autant que le propos du livre. il est assez probable que cet ouvrage n'aurait pas été publié sans la notoriété de l'auteur...et paradoxalement c'est aussi cela qui est intéressant !

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