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Critiques artistiques

Philosophie

La Chasse de la sagesse

Couverture ouvrage

Nicolas de Cues Jocelyne Sfez
Belles Lettres , 320 pages

De l’art d’ignorer avec méthode
[jeudi 18 mai 2017]


Quand traduire le penseur de « la docte ignorance » revient à proposer une véritable explication de l’acte de traduire.

L’importance mésestimée de Nicolas de Cues dans l’histoire de la philosophie occidentale aurait été un argument suffisant pour justifier la traduction de la Chasse de la sagesse et autres œuvres tardives. Là ne s’arrête pas, cependant, l’intérêt du travail de Jocelyne Sfez : par son attachement aux mots du texte, aux concepts et aux images, au personnage historique que fut le Cusain, ainsi qu’à la somme de travaux érudits suscités par ce dernier, elle fait aussi de ce livre une véritable explication de l’acte de traduire.

Qui est, d’abord, Nicolas de Cues ? À l’époque de ces textes, ce Cardinal et évêque de Bressanone est un philosophe chrétien et un philosophe allemand : deux difficultés qui peuvent expliquer un certain oubli de celui qui fut pourtant lu de Montaigne, Rabelais et de tous les philosophes français du XVIIe siècle. Si l’importance de la philosophie allemande à partir du XVIIIe siècle l’a quelques temps éclipsé, dans un autre ordre d’idée, la nécessité de le lire au travers des dogmes religieux chrétiens a également contribué à son oubli. Le regroupement tardif de ses textes, à une époque où l’imprimerie n’existait pas encore, à fait le reste. Ce n’est qu’à partir de 1931 que le travail d’élaboration scientifique du corpus commence dans le sillage d’Ernst Cassirer.

 

L’ineffable se donne dans l’image.

Un des points de départ pour entrer dans l’œuvre du Cusain est sa critique des mots du langage, impuissants et incapables de restituer la science divine, du fait de la nature finie qu’est l’homme. À la différence d’Aristote qui recourt à la définition des mots pour appréhender la science divine, il part en chasse d’une autre méthode, à savoir celle de l’approximation ou des conjectures. Les raisons en sont d’abord d’ordre logique. Il est en effet impossible, si on conçoit Dieu comme invisible, de tenter de le définir, car ce serait faire accéder la raison humaine à l’infini, ce qui est tout simplement impossible : l’homme ne peut accéder qu’à un infini fini, l’indéfini... et donc à l’indéfinissable. L’impossibilité est finalement d’ordre ontologique : l’être de l’homme ne saurait voir l’être de Dieu, car l’être de Dieu ne saurait être vu dans les choses qui peuplent sa Création.

Refusant aussi la position nominaliste, Nicolas de Cues présente, dans Le dialogue à trois sur le Pouvoir-Est((texte publié en 1460, avant La chasse de la sagesse, publié en 1462)), un dispositif imagé et réfléchissant qu’il nomme « énigme ». Ce dispositif s’observe par exemple dans l’expérience de la toupie à ficelle, qui semble stable alors qu’elle n’est jamais plus dans la position de l’instant d’avant : son élan montre la coïncidence du temps et de l’éternité dans le mouvement.

L’énigme est un jeu d'esprit mettant à l'épreuve la sagacité de l'interlocuteur, qui doit trouver la réponse à une interrogation dont le sens est caché sous une parabole ou une métaphore. Elle donne à voir une difficulté, la vision coïncidant avec la capacité de l’homme à ne percevoir que les images de la science divine. « Mais cette recherche, qui est la nôtre, de la sagesse ineffable, qui précède [à la fois] celui qui impose les mots et tout ce qui est nommable, se trouve davantage dans le silence et la vue que dans le bavardage et l’écoute » écrit Nicolas de Cues . L’énigme donne à voir cet invisible qu’est Dieu, dans le visible : « même dans le jeu des enfants, la nature resplendit, et en elle Dieu » écrit encore le Cusain dans Le dialogue à trois sur le Pouvoir-Est . L’énigme est au-delà de tout nom et nous libère ainsi de la « disputatio » scolastique en faisant coïncider les contraires.

 

Traduire : au-delà des mots, un choix ontologique

Dès lors, traduire les textes de Nicolas de Cues ne saurait se réduire à une simple transposition de mots mais à un véritable transport dialogué des concepts de l’œuvre, le transport renvoyant à une opération de transfert de similitude. L’acte de traduire en tant que dialogue avec le texte latin est, certes, passage du latin au français, mais il est bien plus que l’identification à un mot du dictionnaire : il est explication, au sens où en latin, expliquer correspond à un acte de déploiement du sens résultant du fait d’un passage « des créatures enveloppées dans la pensée divine (complicatio) à leur réalité concrète dans l’univers (explicatio) », comme l’écrit Jocelyne Sfez à propos de la création divine . Traduire consiste en ce passage de la « complicatio » à l’« explicatio », de « l’enveloppement», au « développement ».

Toute la difficulté étant de ressaisir cette multiplicité d’apparition du sens, dans l’unité d’un concept qui s’origine dans le texte latin. Car le français ne dispose pas nécessairement de l’équivalent, et la traductrice préfère parfois ne pas traduire, ou rester au plus près du latin pour ouvrir au questionnement. Ainsi en va-t-il du concept de « possest », le « pouvoir-est », un terme qui désigne Dieu comme celui qui enveloppe tout. Ce terme, difficilement traduisible, désigne le maximum de l’être et de ce qu’il peut être. « Curieusement, les traducteurs français du De Possest n’ont jamais jusqu’à présent traduit l’expression dans toute son extension, ou ne serait-ce que relever son ambiguïté », souligne la traductrice . Rien à voir avec un quelconque panthéisme, même si Dieu en tant que Possest n’est pas vide. S’il contient les choses « plus vraies que dans leur apparition sensible », il contient aussi le « non-être ». En effet il ne peut faire que si, dans le même temps, il peut ne pas faire.

Dès lors, pour éviter le risque de la réduction du sens, la traductrice explique, en introduction à son entreprise de traduction du texte du Cusain, ce qu’enveloppe le concept. La traduction se donne dans un travail de développement, au même titre que l’univers est le développement des « créatures enveloppées ». Elle associe au mot, le dépliement du sens par l’explication. L’art de traduire doit lui aussi faire coïncider les différentes lectures du texte. L’unité doit se donner à voir dans la multiplicité de ses apparitions.

 

Traduire renvoie à la docte ignorance

« La rose, pour reprendre l’exemple du Cusain, est, de la meilleure façon qu’elle soit, mais elle n’est pas tout ce qu’elle peut être », écrit Jocelyne Sfez. « Aucune chose n’est la réalisation parfaite de son espèce », ajoute-t-elle , expliquant ainsi la règle de la docte ignorance et l’appliquant à son propre travail de traduction. Il y a « coïncidence », mais non identité entre l’être et ce qu’il peut être. Une traduction est un travail pris dans la finitude ontologique. Mais cette finitude n’est pas tant vouée à faire échec au traducteur que d’ouvrir le texte à de multiples lectures et de ne pas en épuiser le sens. La puissance du fini est de toujours se parfaire. C'est une des raisons qui conduit l’auteure à entrer en dialogue avec les autres traducteurs, mais aussi avec ses propres traductions antérieures, non pas dans un souci polémique, mais plutôt de reprise d’un travail toujours à refaire.

On ne peut construire une traduction qu’à l’intérieur d’une œuvre. Pour le dire autrement, il faut une réelle empathie avec la pensée de l’auteur pour se livrer à un réel travail de déchiffrement, qui par essence restera lui aussi inachevé. On ne peut, de la même façon, bien traduire dans la solitude de ses certitudes, mais seulement en dialogue permanent avec les autres traducteurs. L’appareil de notes, les références érudites, ne sont que la manifestation de cette « docte ignorance » présentée par Nicolas de Cues. Cette présence à l’auteur et à son texte explique aussi le choix d’appeler Nicolas de Cues par son prénom – indépendamment du fait que ce soit une tradition de la philosophie médiéviste que de désigner par leurs prénoms les philosophes du Moyen Age – rejoignant l’inquiétante étrangeté freudienne, qui voit dans le familier comme une énigme qui doit nous interroger.

 

Une poétique métaphysique de la traduction

La chasse, en tant qu’art mécanique, était condamnée par nombre d’auteurs scolastiques, rappelle Jocelyne Sfez. Dans la Somme Théologique , Saint Thomas d’Aquin écrit par exemple : « L’emploi de similitudes diverses et de représentations sensibles est le fait de la poétique, qui occupe le dernier rang parmi toutes les sciences. User de similitudes de ce genre ne convient pas à la science sacrée ».

Raymond Lulle, une source avérée de Nicolas de Cues, au contraire, parlait lui aussi du philosophe comme d’un « venator sapientiae », un chasseur de sagesse pourrait-on dire . Mais le dire en latin, c’est là encore une façon de montrer que le mot ne recouvre pas la diversité des apparitions du concept, que le sens donné par Raymond Lulle à la chasse n’est pas celui du Cusain.

Et la traductrice de préciser que Platon, qui voyait dans la chasse l’art du sophiste prenant au piège de ses mots un public naïf, reconnaissait néanmoins à la chasse une dignité lorsqu’il identifiait « l’existence philosophique à la pratique de la ‘chasse à l’être’ » . En tant que liée à la docte ignorance chez le Cusain, la chasse est chasse par métaphore, ouvrant le chemin aux conjectures, du fait de la reconnaissance de l’impossibilité d’atteindre la vérité en soi . Cette vérité conjecturale est aussi celle que construit le travail de traduction de Jocelyne Sfez.

Le travail du traducteur n’est pas en effet adaptation mécanique. Il n’est pas semblable à celui de la poule qui « elle couve d’abord ses œufs et les anime par sa chaleur »  par instinct de conservation (pour reprend l’exemple d’Epicharme cité par Nicolas de Cues), mais acte libre et volontaire, au sens où il procède par choix justifié. De même que l’animal poursuit par nécessité ce qui lui est utile pour sa conservation, l’intellect poursuit lui aussi la sagesse, le vrai, voire le vraisemblable par l’outil logique, la nomination et la conceptualisation. Mais cela ne suffit pas. On n’accède à la science divine que par sa trace : on remonte la piste de la Création, mais la source nous échappe. Le chasseur, guettant sa proie, doit rester éveillé, les sens en alerte. Traduire, c’est traquer le texte dans ses retranchements… « L’être du monde est ce qui manifeste en soi ce pouvoir-faire qui l’a fait être ». Appliquons ce concept cusain au travail de traduction de Jocelyne Sfez. Faisons du texte de Nicolas de Cues l’énigme donnant à voir le sens de la traduction, comme la toupie mise en mouvement par l’enfant donne à voir la coïncidence des contraires : nous comprendrons alors que la traduction est approximation, passage du « pouvoir-être » au « pouvoir-être fait ».

 

Une lecture en miroir

Nicolas de Cues donne à la vision un rôle essentiel. Il écrivit d’ailleurs un Traité de la vision. « Tu es donc, mon Dieu, invisible à la vue de tous et l’on te voit dans tout regard. A travers tout être qui voit, dans tout ce qui est visible et dans tout acte de voir, l’on te voit, toi qui es invisible, détaché de tout cela, élevé dans l’infini. Il faut donc, Seigneur, que je franchisse ce mur de la vision invisible où l’on te trouve. » 

Regardons ce tableau de 1512 de Quentin Metsys, Le prêteur et sa femme.

 

 

Posé sur la table, il y a un miroir où on décèle une présence qui demeure dans le fond invisible : énigme du jeu de miroir… La traduction participe à – et de – ce jeu de miroir.

 

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1 commentaire

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Jacques Bolo

18/05/17 14:21
Rengaine de l'idéal de la mauvaise traduction (http://www.exergue.com/h/2006-08/tt/traductibilite01.html) justifiée par la théologie médiévale. Ce qui n'est pas traduisible est le non-être.

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