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Critiques artistiques

L'AGE DE NOS ADAGES - L'air de la ville rend libre
[mardi 16 mai 2017]


« L'air de la ville rend libre » : l'imaginaire de l'émancipation avant l'âge de la pollution.

Nos proverbes, censés véhiculer des bouts de sagesse ancestrale, sont souvent incompris, considérés obsolètes, de moins en moins usités quand ils ne sont pas simplement oubliés. Certains, pourtant, nous paraissent bel et bien faire sens aujourd'hui. Aussi la chronique L'âge de nos adages se donne pour objectif d'en dépoussiérer quelques-uns pour en raviver l'actualité. N'hésitez pas en commentaire à nous suggérer des proverbes qui vous titillent, notre équipe se fera une joie de les décortiquer pour vous!

 

« L’air de la ville rend libre ». Pas toujours facile de s’en convaincre lorsque les pics de pollution se multiplient. Et pourtant, la grande ville continue d'attirer... comme à la fin du Moyen Âge, l’époque dont date cet adage.

 

 

Certains sont plus libres que d’autres

Pour nous la signification de ce proverbe est plutôt d’ordre social et culturel. Aller en ville, c’est s’émanciper d’un certain nombre de contraintes et de pesanteurs, avoir à portée de main plus d’activités, plus de personnes, plus de possibilités. L’air de la ville nous rend plus libres.

Au Moyen Âge, la liberté ne se quantifie pas. Les hiérarchies sociales se marquent par des statuts juridiques différents : le serf, le paysan libre, le clerc ou le noble n’ont pas les mêmes droits. Les serfs sont liés à la terre qu’ils travaillent, ils ne sont donc pas libres. S’il leur arrive de déguerpir – le terme vient d'ailleurs de là –, leur seigneur peut tenter de les retrouver sur d’autres terres et de les réclamer. Mais pour ceux qui partent vers les villes, la situation est différente : ils ont une chance d’y devenir libres, pour de bon.

Les villes s’étaient résorbées avec la fin de l’Empire romain. Vers la fin du XIe siècle, elles commencent à se redévelopper, et vont prendre un vrai essor au XIIIe siècle. Elles apparaissent d’abord autour des lieux d’échange, et s’organisent vite comme des lieux de vie. Les populations des villes se dotent de conseils, qui peuvent élire des représentants, et négocier auprès des seigneurs une relative autonomie. Aux seigneurs une belle somme d’argent, aux villes la justice et les impôts.

Les villes vont donc relever d’un droit différent, et dès le début du XIe siècle, des chartes et des procès affirment que « l’air de la ville rend libre », c’est-à-dire que les seigneurs ne peuvent pas venir y chercher un serf qui leur appartenait. La formule est belle, mais tout cela ne serait que du vent si des procès et des statuts précis n’étaient pas venus encadrer cette liberté fragile.

 

Une liberté jamais acquise

Le proverbe nous vient du XVe siècle, mais il a un chemin bien plus long. Avant de devenir un dicton, il a d’abord été un slogan politique, assez contesté d’ailleurs. Les seigneurs n’apprécient pas que les villes accordent la liberté à leurs serfs, ce qui crée des conflits, des procès, et force les rois ou l’empereur à intervenir. La liberté des serfs déguerpis n’est acquise qu’au terme de bras de fer séculaires entre les puissants, dans un contexte où les villes, nouvel acteur majeur de l’Occident, se font lentement une place.

On finit par s’accorder sur l’idée que les serfs sont libres après un an et un jour de résidence dans une ville (c’est toujours le temps que vous avez pour récupérer votre parapluie aux objets trouvés.). Mais d’autres versions ont existé : aux Pays-Bas six semaines ont pu suffire, à Ratisbonne on a été jusqu’à dix ans . L’air de la ville rend libre, il doit aussi rendre patient.

Et si l’air de la ville rend libre, il ne rend pas non plus complètement anarchique. Il permet de changer de juridiction, mais on continue à payer des impôts, à débourser des loyers qui augmentent lorsque la densité des villes se fait plus importante, et on doit aussi des services variés. Les migrants qui arrivent en ville à partir de la fin du XIIIe siècle sont souvent poussés par une situation difficile dans les campagnes, mais il n’est pas dit qu’ils y trouvent une situation matérielle meilleure. Ils sont libres, mais pas à n’importe quel prix.

 

Les rêves de la ville

Le proverbe a tenu bon jusqu’à nous. Max Weber l’utilisait pour expliquer que les villes d’Europe du Nord auraient été un des laboratoires de la liberté, en rejetant les rapports de type féodaux . Il construisait ainsi un mythe : on sait que des innovations politiques comparables ont eu lieu ailleurs dans le monde, et que même en Europe du nord la féodalité était loin de s’arrêter à la porte des villes . Mais au-delà même de cet effet d’idéalisation, au cœur de l’expression de Max Weber, il y a aussi un saut d’échelle important : l’émancipation des serfs déguerpis a été étendue aux villes elles-mêmes. L’adage n’a donc plus grand-chose à voir avec son origine médiévale : la liberté dans la ville est devenue la liberté des villes.

Pourtant, en piratant ce proverbe médiéval, Max Weber met le doigt sur une des constantes du phénomène urbain : la fascination pour les villes. On sait que les hommes et les femmes du Moyen Âge trouvaient leurs villes belles, qu’ils en faisaient des représentations magnifiées, concentrées sur les bâtiments les plus symboliques, dont la pauvreté et l’exclusion disparaissaient volontiers. La fascination reste entière aujourd’hui lorsque l’on privilégie la skyline des megapoles aux quartiers enclavés et aux périphéries. Il y a quatre milliards d’urbains dans le monde, dont près d’un milliard vivent dans des bidonvilles  autrefois on se rendait en ville pour s’affranchir, désormais les villes génèrent de l’aliénation. Et pourtant le mythe demeure : celui d’une liberté des villes, intangible, rêvée, quelque chose qui flotte dans l’air.


 

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