INDE-PAKISTAN (6) - Une démonétisation hasardeuse
[jeudi 11 mai 2017]

L'Inde est le second pays du monde par la population, et la plus peuplée des démocraties. Ses entreprises assurent une part toujours plus grande de la production des biens et des services consommés en Occident. Les tensions qui animent ses relations avec son voisin pakistanais mettent face à face deux puissances nucléaires. La chronique Inde-Pakistan espère ainsi combler pour partie la lacune d'information sur cette région décisive du monde globalisé.

Pour ce 6e épisode : la décision du gouvrnement indien de "démonétiser" les billets de 500 et 1 000 roupies.

 

 

Le 8 novembre 2016 à 20 heures, le Premier ministre indien Narendra Modi s’est adressé à la nation. Ses concitoyens ont pris connaissance - avec stupéfaction - d’une décision du gouvernement central qui allait paralyser le pays durant plusieurs mois : celle que l’Inde désignerait sous le vocable de démonétisation, laquelle ordonnait le retrait de la circulation, ce même jour à minuit, des billets de 500 et de 1000 roupies (7,3 et 14,60 euros).

 

Une vie quotidienne dominée par une unique préoccupation

Suite à l’annonce de l’opération de démonétisation, la vie quotidienne dans l’ensemble du pays s’est soudainement interrompue. Les commerçants ont alors refusé des billets de banque qui seraient périmés trois heures plus tard. Les voyageurs qui empruntaient un taxi ou un rickshaw (véhicule à trois roues) ont éprouvé des difficultés à payer leur course, puisque les chauffeurs n’ont plus accepté ce qui était déjà décrit comme une ancienne monnaie.

L’auteure de cette chronique se trouvait en Inde, et n’était-ce le soutien d’amis, elle n’aurait pu sereinement observer le début d’une période où la population de ce pays a été rythmée par une unique préoccupation : échanger, après de longues heures d’attente (souvent inutiles) devant les banques, ses billets de 500 et de 1000 roupies contre des billets de 100 roupies dans un premier temps, puis de 2000 roupies (28,55 euros) enfin de 500 roupies lorsque ceux-ci furent émis. 

Les transactions quotidiennes en Inde se font en liquide (tout particulièrement, en zone rurale) ; et il n’est donc pas rare de transporter ou de garder chez soi des sommes qui apparaîtraient ailleurs déraisonnables - le pays n’a en effet jamais envisagé, du moins, publiquement, une réforme de son système monétaire. Quant aux personnes aux revenus modestes voire humbles, ils conservaient (jusqu’à la démonétisation) leurs maigres économies sous la forme de billets de 500 et de 1000 roupies. Au demeurant, les guichets automatiques ne distribuaient déjà plus guère de billets de 100 roupies .

En ce mois de novembre 2016, les billets de 500 et de 1000 roupies constituaient 86% de l’argent alors en circulation soit 258 milliards d'euros . La période était peut-être exceptionnelle, puisque comme à chaque fin d’année (alors que les températures étaient clémentes), les familles avaient coutume de marier les leurs. Les cérémonies fastueuses étaient, avec la libéralisation économique du début des années 1990, davantage encore la norme, et même les plus défavorisés s’attachaient à y répondre. A noter aussi la pratique de la dot, condition souvent sine qua non aux mariages des filles, alors que l’appétit des proches du futur époux s’attise face à une société de consommation de plus en plus attrayante. La dot, de toute évidence, se verse en liquide. Phénomène intéressant alors que la dot est officiellement interdite : au mois de novembre 2016, les familles qui en avaient reçu une l’ont, dans certains cas, rendue, tandis que dans d’autres, ils ont exigé des présents en nature tels une voiture ou un ordinateur. Les Indiens qui disposaient d’un compte en banque détenaient également chez eux des sommes importantes qui leur permettraient de régler la multitude de petites dépenses qui accompagnent tout mariage.

 

Les objectifs de la stratégie gouvernementale

Peu avant le lancement de l’opération, la Banque centrale indienne - la Reserve Banque of India - avait assuré le Premier ministre que l’opération avait été bien préparée, en dépit de la nécessaire confidentialité qui devait en garantir le succès.

La démonétisation avait trois objectifs majeurs : inciter les commerçants et autres petits entrepreneurs qui conservaient leurs gains et économies dans des bas de laine à les déposer à la banque, consentant indirectement à ce qu’un jour prochain, l’Etat les contraigne à payer des impôts. Permettre au pays d’en finir avec l’argent illégal (sale ou noir selon les traductions de l’expression anglaise de black money) qui autorisait notamment les partis politiques à pourvoir à leur fonctionnement et campagnes électorales, et cela à l’approche du très important scrutin d’Uttar Pradesh (1 février-8 mars 2017). Ainsi le gouvernement central a-t-il affirmé, lors du lancement de la démonétisation, que le montant de l’argent sale pouvait constituer jusqu’à 20% du PIB . Mais ses détracteurs dénonçaient l’amalgame entre le flot d’argent sale et celui que les Indiens, peu familiers du système bancaire, devaient désormais déposer à la banque.

Troisième objectif de la démonétisation : libérer l’Inde de la fausse monnaie dont le Pakistan la gorgeait, selon la thèse du gouvernement Modi, y finançant à faible coût le phénomène terroriste, en particulier au Jammu et Cachemire 

Une nouvelle thèse destinée à saluer la décision jugée courageuse de Narendra Modi vit d’ailleurs le jour : les jeunes lanceurs de pierre du Cachemire qui récusaient, par ce pauvre moyen, la présence indienne ne percevaient plus 100 roupies indiennes (comme nombre d’observateurs l’affirmaient depuis le début du mouvement, en 2010) mais 500 roupies indiennes en fausse monnaie que le Pakistan avait imprimée. Ce dernier ne déboursait ainsi plus aucun denier. L’Inde, ne parvenant pas à étouffer un soulèvement qui avait repris au mois de juillet 2016, tentait (une nouvelle fois) de le discréditer, en récusant le caractère spontané. Quant aux lanceurs de pierre, ils étaient ainsi davantage payés tandis qu’en acceptant la fausse monnaie pakistanaise, ils contribuaient à ruiner l’économie indienne. En tout état de cause, les habitants du Jammu et Cachemire qui se sont rendus à la banque ont fait face à un contrôle sévère qui incluait, tout au moins pour les fonctionnaires, la nature de leurs revenus et le paiement de leurs impôts. Les Jammuites, pour leur part, ont tout d’abord applaudi à la démonétisation… avant d’en faire l’expérience quotidienne. Ils ont affirmé que c’était là la seule manière d’endiguer le financement d’un terrorisme qui minait le Jammu et Cachemire. De plus, ils se sont sans doute réjouis des difficultés que ne manqueraient de rencontrer nombre de dirigeants séparatistes cachemiris que la rumeur soupçonnait d’enrichissement notamment grâce à des fonds clandestins que le Pakistan leur avait fait parvenir. New Delhi, quant à lui, cherchait à détourner l’attention des violations des droits humains dont la Vallée du Cachemire était le théâtre, laissant entendre que les protestataires méritaient la juste punition que leur infligeaient les forces de sécurité indiennes.

 

Des stratégies de survie

Le train qui, de Jammu, nous a ramené à Delhi le 10 novembre était quasiment vide, un phénomène surprenant dans un pays où il faut réserver son billet bien à l’avance, en particulier lorsque les plus modestes voyagent en troisième classe. Le Premier Ministre, dans son discours télévisé du 8 novembre 2016, avait défini deux exceptions à la démonétisation : les hôpitaux et les différents transports qui devaient accepter les anciens billets de 500 et de 1000, tout au moins jusqu’à que le pays en dispose de nouveau en nombre suffisant. Certes, les chaînes de télévision et de radio, la presse écrite s’étaient faites le relais de l’injonction à ne pas paniquer. Néanmoins, elles n’étaient vraisemblablement pas parvenues à convaincre. Dès le 9 novembre alors que les banques étaient fermées jusqu’au lendemain, nombre de voyageurs ont fait la queue aux points de vente des chemins de fer et des compagnies d’aviation pour obtenir le remboursement de leurs billets lorsqu’ils ont pu renoncer à leur voyage. Nombre d’Indiens qui en avaient les moyens ont acheté des billets d’avion (parfois en première classe) pour des vols long courrier, en réclamant peu après le remboursement. S’agissait-il d’argent dont la source était inavouable ou d’une tentative, dans un Etat à la population de plus d’un milliard d’habitants, de parer à l’avenir ? Face à l’afflux des demandes, la compagnie nationale de chemins de fer et les lignes aériennes ont opté pour un remboursement par chèque.

Les stations d’essence ont le plus souvent refusé les anciens billets. Pire, des hôpitaux  et autres institutions médicales privées n’ont pas hésité à refuser toute assistance à des patients en danger de mort au motif qu’ils n’étaient pas munis de nouveaux billets.

 

Des cafouillages

Le gouvernement a souligné que la pénurie serait courte. Les Indiens, durant les deux semaines suivantes, se sont contentés d’échanger ou de retirer dans les guichets automatiques un maximum de 4000 puis (à partir du 14 novembre) de 4500 roupies par jour ; à cette même date, le montant hebdomadaire total qui était autorisé passait de 20000 roupies à 24000 (285,44 à 342,55 euros). Quant au marché noir, il prélevait une commission, dans un premier temps, de 50% pour se contenter ensuite de 20 à 30% de la somme offerte. La population était libre de déposer (dans un délai qui ne cessa d’être repoussé) le reste du liquide qu’elle détenait sur son compte en banque, sous l’œil attentif de forces paramilitaires soucieuses d’éviter tout débordement.

Encore tous ne disposaient-ils pas, loin s’en faut, d’un compte en banque. En demander l’ouverture alors que les banques étaient surchargées de travail constituait une gageure, d’autant que la procédure était relativement longue. Au demeurant, le réseau bancaire ne couvrait pas l’ensemble du pays, en particulier en zone rurale. Et la capacité d’accueil des banques dans les villages  qui accueillaient une ou plusieurs banques était sans doute insuffisante, puisque l’on vit de longues queues se former dès minuit.

Pour résumer, le pays fut la scène d’une foire d’empoigne à qui serait le plus débrouillard. Dans un premier temps, les plus futés usèrent de différentes cartes d’identité dans la même journée jusqu’à ce que les pouvoirs publics aient connaissance de cette astuce et cherchent à y mettre un terme. Il est vrai que la situation était inquiétante. Les banques demeurèrent fermées le 9 novembre. Au matin du 10, elles n’étaient pas en mesure d’émettre des billets de 100 roupies, car elles en attendaient la distribution. Quant aux guichets automatiques qui ne distribuaient plus que des billets de 100 roupies, leur capacité de stockage était insuffisante. La taille du billet de 2000 roupies, quant à elle, ne permettait pas son insertion dans les automates qui devaient ainsi être soumis à ce que l’on qualifiait de « recalibrage ». Au demeurant, les commerçants le refusaient, car ils ne voulaient pas, en rendant la monnaie, se défaire de leurs billets de 100 roupies. De surcroît, la population s’émut de ce que le billet de 2000 roupies déteignait. Shaktikanta Das, Secrétaire aux Affaires Economiques (Economic Affairs Secretary) du gouvernement Modi trouva une explication originale, indiquant que ce phénomène s’expliquait par la teinture qui avait été employée ; c’était ainsi la preuve que les billets n’étaient pas des faux . Quant au nouveau billet de 500, il apparut enfin le 13 novembre 2016.

Il y eut des drames. La presse signala quelques suicides. Certains se crurent ruinés, parce qu’ils avaient converti leurs économies en billets de 500 et de 1000 roupies. D’autres, fatigués par une longue attente sous leur soleil, se sont écroulés, morts, ou désespérés car ils ont soudainement constaté que leurs économies avaient été volées. Quant aux travailleurs journaliers et aux petits vendeurs à la sauvette qui survivaient au jour le jour, ils ont été confrontés à un gouvernement qui, vantant l’intérêt national mais également son souci des pauvres, n’a guère prêté attention à leur sort. Les sections provinciales du Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du Peuple indien), lequel dirige la coalition gouvernementale au Centre (New Delhi), auraient pour leur part déposé tous leurs fonds peu avant le déclenchement de la démonétisation.

 

Un bilan officiellement positif

Le 24 mars 2017, la Reserve Bank of India a indiqué que la monnaie en circulation représentait 27% du niveau qui avait précédé le lancement de l’opération du 8 novembre 2016. . Quelques jours plus tôt (le 13 mars), l’Inde avait levé la limite imposée au retrait d’argent.

Le gouvernement Modi cherche à encourager l’usage de ce que l’on nomme en Inde l’argent plastique (plastic money), à savoir les cartes bleues et autres moyens de paiement virtuel ; il préfère ainsi limiter l’émission d’espèces. Toutefois, il ignore volontairement que ce mode de paiement constitue le privilège d’une minorité, à l’échelle indienne (les classes moyennes comprennent 267 millions de personnes).

Le Bharatiya Janata Party n’en continue pas moins de jouir d’une grande popularité en Inde. Il est vrai qu’il bénéficie du large discrédit qui frappe le reste de la classe politique aux échelles nationale et régionale, alors que le Premier ministre, Narendra Modi, au populisme incontestable, se targue avec succès de représenter l’avenir.

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