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Critiques artistiques

Psychologie

Retour sur la fonction paternelle dans la clinique contemporaine

Couverture ouvrage

Louis Sciara
Erès , 352 pages

Le Père à l’heure de la PMA
[jeudi 11 mai 2017]


Les bouleversements sociaux remettent-ils en question la grille de lecture de la psychanalyse ? La «fonction paternelle» à l’épreuve.

Louis Sciara s'était fait remarquer par un premier ouvrage original sur les enseignements de plusieurs années de pratique psychanalytique en banlieue. Après Banlieues. Pointe avancée de la clinique contemporaine (éErès, 2011), il vient de publier un second ouvrage dont le titre, Retour sur la fonction paternelle dans la clinique contemporaine, pose d’emblée le programme. Le psychiatre et psychanalyste fait « retour » sur une notion lacanienne (la « fonction paternelle »), comme Lacan a pu « faire retour » sur les apports théoriques de Freud, et en a explicité la logique pour la dépasser. A ceci près que, dans le cas de Louis Sciara, ce sont les évolutions sociétales qui le conduisent à proposer cette relecture de la « fonction paternelle ».

L’enjeu est de taille, car la question du père est au cœur de la relecture de Freud opérée par Lacan. Or une des tendances des recherches psychanalytiques en France est de contester la pérennité de la « fonction paternelle » telle que Lacan l’a dégagée. Pour certains tenants de la « clinique contemporaine », les évolutions sociétales remettraient en question la pertinence d’une grille de lecture structurale fixe. Elles expliqueraient aussi les difficultés que rencontrent les psychanalystes d’aujourd’hui à mener les cures analytiques. Tel est le dossier qu’ouvre Louis Sciara, en trois grandes parties.

 

Du père à la « fonction paternelle »

En psychanalyse, au-delà de l’instance réelle et concrète (le père), ce qui intéresse, c’est la « fonction paternelle ». Freud, en invoquant le Père à travers des mythes, avait précisément donné à cette figure une dimension dépassant ceux qui pouvaient occuper cette position dans la réalité. Au niveau individuel, avec le complexe d’Œdipe, il avait institué le père comme un agent intervenant dans l’organisation psychique de l’enfant. Au niveau collectif, dans Totem et tabou, c’est un scénario, aujourd’hui regardé comme une sorte de « mythe », que Freud a inventé autour du père de ce qu’il appelle la « horde primitive ». Le meurtre de ce père jouissant de pouvoirs et de droits d’exception fonderait la loi sociale en introduisant la culpabilité chez les fils et en posant l’interdit de l’inceste . C’est donc en recourant au mythe que Freud reconnaît au Père une dimension précédant et outrepassant celui qui l’incarne.

Dans son « retour » sur l’œuvre du fondateur de la psychanalyse, Lacan a théorisé l’incidence de l’instance paternelle en introduisant la « fonction paternelle » en référence aux lois mathématiques f(x) écrites par Frege. Le père est l’« agent » - variable -, le (x), d’une opération que Lacan décrit en 1955 comme la « transmission » de ce qu’il appelle le « phallus symbolique ». En reprenant le terme de « phallus » employé incidemment par Freud, il cherche à sortir de l’opposition réductrice entre les hommes et les femmes autour de la possession du pénis, car les femmes, elles aussi, sont concernées par le phallus. Pour autant, les hommes et les femmes ne sont pas à la même place, et c’est la transmission du phallus par le père qui permet à l’enfant de s’engager dans son destin d’homme ou de femme marqué(e) par une identité sexuelle qu’il ou elle assume. Mais l’enjeu de la « fonction paternelle » ne s’arrête pas là, car l’opération dont le père est l’agent a aussi pour effet de faire entrer l’enfant dans les lois du langage, autrement dit de l’introduire à l’arbitraire du lien signifiant/signifié tout en lui garantissant, par son énonciation, que le discours peut avoir un sens.

 

La « fonction paternelle » dans l’univers de la parentalité

D’après un certain nombre de cliniciens, on assisterait actuellement à des évolutions de la « fonction paternelle ». L’article de Lacan intitulé « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » est souvent invoqué à l’appui de cette affirmation. Nous sommes alors en 1938 et Lacan décrit l’évolution sociétale affectant la place du père et l’impact de ces transformations sur la clinique. En réalité, ce qui est déstabilisé avec la remise en question du patriarcat que relate Lacan, ce n’est pas tant que « fonction paternelle » que l’imago du père, autrement dit, ce que Lacan appellera plus tard sa dimension « imaginaire » . Il reste que la fragilisation de l’imago du père aurait des incidences sur l’organisation psychique des contemporains, au point que Lacan a pu parler en 1938 d’une « grande névrose contemporaine », « grande névrose » dont L. Sciara fait remarquer que jamais elle n’a été décrite plus précisément par Lacan.

Les changements relevés en 1938 allaient se poursuivre au cours du XXème siècle et au début du XXIème siècle, et c’est devant ces évolutions sociétales que certains psychanalystes se sont mis à décrire le déclin, non plus seulement de l’imago du père, mais de la « fonction paternelle ». L. Sciara propose un découpage de l’histoire de la famille à partir de la « famille patriarcale », suivie de la « famille paternelle », « conjugale », et enfin plus récemment de la « famille parentale ». L’introduction de cette dernière catégorie se comprend mieux à la lumière des mutations juridiques du dernier quart du XXème siècle. La loi du 4 juillet 1970, destituant la « puissance paternelle » au profit de l’« autorité parentale », constituerait un pivot. Elargie en 1987 avec le principe de l’« autorité parentale conjointe » des parents séparés, la référence à l’« autorité parentale » aurait alors glissé vers l’idée de la « parentalité », laquelle ne se contente plus de mettre sur un pied d’égalité père et mère : elle implique une symétrie des places, au nom de l’égalité des droits, tendant ainsi à neutraliser et à désexualiser les parents.

En réalité, le phénomène de la « parentalité » a déjà donné lieu à des prises de position de la part de psychanalystes comme J.-P. Winter ou J.-P. Lebrun. Et d’une façon générale, les interventions des psychanalystes sur la « différence des sexes » ont fait long feu dans le débat social. Mais Retour sur la fonction paternelle ne récite pas le catéchisme de la différence des sexes. L’apport de L. Sciara tient à la fois à l’intégration d’une dimension « phénoménologique » au sein de l’approche structurale, et au pas théorique qu’il effectue en proposant de différencier de ce qu’il appelle la « fonction paternelle primordiale » et la « fonction phallique » qui constitueraient deux temps corrélés de la « fonction paternelle ».

 

La fonction paternelle dans trois cas de la clinique contemporaine

L’enracinement clinique, pour commencer. Louis Sciara choisit trois cas issus de sa propre clinique : deux enfants (Michel et Valérie), et une adulte (Géraldine). Le cas de Géraldine rapporté par L. Sciara est particulièrement intéressant pour reprendre la question là où certains psychanalystes sont parfois accusés de dogmatisme. Lorsqu’elle se présente chez le clinicien, cette femme homosexuelle vient de se séparer. Elle s’interroge sur sa propre légitimité auprès de l’enfant qu’elle a élevée jusque là avec sa compagne, la compagne étant celle qui a porté l’enfant après avoir réalisé une PMA à l’étranger. La loi française ne reconnaissait pas l’adoption au sein des couples homosexuels, on le sait, en sorte que Géraldine n’a juridiquement aucun droit à revendiquer une position parentale que, dans les faits, elle occupe depuis la naissance de l’enfant.

Ce qui intéresse Louis Sciara à travers les cas dont il rend compte, c’est le rapport inconscient de ses analysants au père. Géraldine ne reprend pas un discours de discrédit du père au nom de l’égalitarisme ; elle n’est pas acquise aux technosciences et ne rejette pas toute idée de limite et d’impossibilité. Elle interroge la place qu’elle occupe sans pouvoir répondre autrement que par la négative aux questions posées par l’enfant sur le nom que celle-ci pourrait lui donner : « Je ne suis pas ton père », dit Géraldine à sa fille. Les autres cas rapportés par L. Sciara montrent eux aussi que la fonction paternelle, pour être masquée, n’en cesse pas pour autant d’être opérante. Valérie par exemple, qui – davantage que Géraldine – s’inscrit dans une famille marquée par la clinique contemporaine, mais pendant la cure, l’intervention du père dans la réalité a permis un tournant relevé par L. Sciara. Dans ces trois cas, on peut entendre que la référence au père tient toujours, et que le discrédit relève davantage d’une phénoménologie que d’un changement structural.

 

La « fonction paternelle » relève-t-elle d’un principe d’invariance » ?

Sur le plan théorique, L. Sciara pose la question de la pérennité de la fonction paternelle en se demandant si l’on peut parler à son propos d’un « principe d’invariance ». Avec l’« invariance » de la fonction paternelle, c’est la question de la psychanalyse comme édifice structural qui est posée à partir d’une référence aux sciences physiques et aux mathématiques là où Lacan s’était référé à la linguistique, à la logique, et à la topologie. L. Sciara parle de « principe d’invariance » plutôt que d’« invariance » à proprement parler, pour bien marquer le déplacement que constitue la reprise dans le champ psychanalytique d’une notion issue des sciences exactes.

Au fur et à mesure de l’évolution de son enseignement, Lacan a de moins en moins parlé de « fonction paternelle ». Pour autant, L. Sciara soutient que cette référence reste centrale, y compris après les élaborations de Lacan sur l’« objet a », les « formules de la sexuation », les « noms du père », etc. Ce à quoi Lacan renverra de plus en plus, c’est à une fonction qu’il nomme « fonction de nomination », prolongeant par là ses développements sur l’effet d’une parole qui introduit de l’altérité par rapport à la relation mère-enfants et qui nomme l’enfant à une place. C’est pourquoi, au regard des évolutions de la fonction paternelle chez Lacan, L. Sciara propose de différencier ce qu’il appelle la « fonction paternelle primordiale » et la « fonction phallique » et d’en faire deux temps de la structuration de l’enfant. Lacan ayant utilisé les expressions sans s’en expliquer, la distinction qu’établit L. Sciara est nouvelle, mais congruente avec l’évolution de la théorie de Lacan. Elle permet surtout de désigner distinctement deux « temps » corrélés de l’opération de la fonction paternelle : le « temps » de la mise en place de la « métaphore paternelle » et de l’inscription dans les lois du langage, et le « temps » de la « sexuation » qui aboutit à la formation du symptôme où se reconnaît le « caractère ». Au premier temps revient la possibilité pour l’enfant de se décoller de son aliénation primordiale (c’est cette opération qui échoue dans l’autisme de Kanner et probablement dans certaines formes de psychoses très précoces) ; au second correspond l’engagement du sujet dans son destin d’homme ou de femme marqué(e) par la différence des sexes.

Au regard de ses analyses cliniques, c’est essentiellement la « fonction phallique » qui, d’après L. Sciara, serait malmenée dans la clinique contemporaine. La « fonction paternelle » primordiale introduisant l’enfant dans les lois du langage continuerait quant à elle d’opérer. Ce qu’implique cette affirmation, c’est que les phénomènes caractéristiques de la clinique contemporaine seraient à situer essentiellement du côté de structures névrotiques. L’incidence des évolutions de la place accordée au père et à l’homme se traduirait donc moins par un bouleversement structural de l’organisation psychique des contemporains que par le fait que le père « fait symptôme » dans la société. Autrement dit, ce qui fait loi, ce sont moins les limites et les impossibles causés par notre situation d’êtres parlants qu’un imaginaire présentant la toute-puissance comme accessible.

 

Au « cas par cas »

La force du propos de L. Sciara tient à son caractère extrêmement nuancé et à la rigueur d’une élaboration théorique qui reprend la théorie lacanienne étape par étape et permet d’établir des distinctions fines dans la clinique. L’ouvrage doit sa nécessité aux notions théoriques qu’il introduit et à l’abord phénoménologique qu’il prend en considération, pour autant qu’une lecture structurale en est faite. Mais c’est aussi son style, extrêmement pondéré, qui constitue la marque de fabrique de l’auteur de Banlieues. Pas une affirmation qui ne soit jaugée à l’aune des arguments qui pourraient lui être opposés et de la diversité des situations à envisager. Or, cette approche n’est-elle pas celle dont nous avons besoin pour nuancer des notions comme celles de « perversion sociale » et pour poursuivre une démarche de recherche plutôt que de reprendre les déclarations du maître jusqu’à la caricature ?

Soucieux d’ancrer sa réflexion dans une description clinique précise, l’auteur a pris le parti de la vignette. C’était déjà le cas dans Banlieues, mais cette fois-ci, L. Sciara justifie son choix par l’importance qu’il reconnaît à la clinique quand elle est lue à travers la relation transférentielle. L’auteur ne conteste pas les limites éthiques de ces relations de cas, mais il assume cette position. Cependant, l’usage qu’il fait des cas soulève encore d’autres difficultés : sa question concernant les incidences de l’évolution sociétale, L. Sciara examine les tendances contemporaines au travers de sa propre clinique afin de ne pas se contenter d’une observation de la phénoménologie. Une telle recherche vise à donner des outils pour distinguer ce qui, de la fonction paternelle, continue d’opérer, en particulier dans le rapport au langage et dans le crédit que l’on accorde – malgré tout – à la parole et au discours.

Mais de par la question qu’il pose, la méthodologie à laquelle a recours L. Sciara n’est pas sans rappeler celle des recherches en sociologie, juxtaposant une approche qualitative (les relations de cas de patients choisis pour leur relative typicité) et une description plus large des phénomènes observés. Bien qu’il ne convoque pas les outils dont s’entourent les sociologues pour s’autoriser à généraliser, L. Sciara n’en est pas moins scrupuleux dans sa prise en compte de la diversité des situations, tout au long du chapitre « Principe d’invariance et fonction paternelle dans la clinique contemporaine » en particulier . La difficulté tient plutôt à ce que le souci du « cas par cas » (et l’expression fréquente sous la plume de L. Sciara) butte à la fois sur une tension interne à la psychanalyse - entre son attachement à l’expérience singulière et son ambition scientifique - et sur le souci, chez un nombre croissant de psychanalystes, de ne pas renoncer à saisir des tendances sociétales. Tant il est vrai qu’il ne saurait y avoir de psychologie individuelle hors d’une psychologie collective traduisant le discours dans lequel baigne le sujet.

Pari difficile pour qui regarde la fonction paternelle comme pérenne en son principe bien que pouvant aussi ne pas opérer « au cas par cas » - dans les psychoses en particulier - et pour qui entend dans le même temps s’appuyer sur le « cas par cas » pour analyser des tendances sociétales. A proprement parler, les conclusions de L. Sciara étayées sur les relations de cas pourraient se donner comme révisables. Et en même temps, sur le plan théorique, l’ouvrage de L. Sciara aborde de manière si systématique les incidences de la fonction paternelle dans la clinique contemporaine qu’il s’impose comme une référence sur cette question.

Le fait est en tout cas que, en défendant le maintien de la fonction paternelle sans voiler les évolutions de la clinique, L. Sciara se donne la possibilité de tourner le dos au déclinisme. Comme dans son précédent ouvrage, loin du renoncement clinique qui parfois sourd derrière le discours des tenants de la « clinique contemporaine », il ne conçoit les avancées théoriques qu’au service de la clinique. Dans Retour sur la fonction paternelle, L. Sciara renouvelle son engagement dans une recherche tournée vers l’avenir.

 

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