LE JT DE SOCRATE – Qu’est-ce que rire (des petits candidats) ?
[vendredi 21 avril 2017]

Asselineau, Poutou, Cheminade, Arthaud… On les appelle les « petits candidats » ; et comme souvent de ce qui est petit, on a coutume d’en rire. S’il est un point commun entre les candidats de l’UPI, de FO, du NPA et autres « petits partis », qui se rangent d’un extrême à l’autre du spectre politique, c’est bien cette réaction du corps et de l’esprit qu’ils suscitent souvent : un rire parfois cathartique, comme cela a pu être le cas sur le plateau de BFM-TV, mais le plus souvent moqueur et non dénué de cruauté, comme ce fut incontestablement le cas sur le plateau d’On n’est pas couché.

Depuis longtemps, les philosophes se sont évertués à comprendre cette réaction étrange qu’est le rire : de quoi, et pourquoi, rit-on ? La présence et le sort inédit de ces « petits candidats » est l’occasion de revenir sur ces grandes questions, et sur les réponses philosophiques qui nous permettront, peut-être, de donner davantage de sens à ces spasmes électoraux plus ou moins incontrôlés. Où la philosophie du « rire » débouche sur l’analytique de la « catastrophe ».


 

On les présente comme des « petits candidats ». Petits, car les sondages leur reconnaissent des intentions de vote faibles voire, précisément, « dérisoires ». Cela leur vaut certes d’avoir une présence médiatique inférieure à celle des candidats crédités de plus d’intentions de vote ; mais cela leur vaut aussi une attitude plus désinvolte de la part des animateurs du débat télévisuel. C’est ce qu’exprimait la réplique de Philippe Poutou à son intervieweuse irrévérencieuse : « C'est pas parce que je n'ai pas de cravate qu'il faut m'interrompre ». Et surtout, c’est ce qu’exprime cruellement le rire sans retenue d’un Yann Moix face au même Philippe Pouttou sur France 2 – rire dont le chroniqueur, chargé de provocation par la nature même de son engagement médiatique, a depuis exprimé le regret.

Dès le premier abord, ce rire avec lequel on reçoit souvent les « petits candidats » – et qui n’épargne en réalité aucun responsable politique – se présente comme le symptôme évident de la désacralisation de la figure du Président-Monarque de cette Ve République finissante. L’abolition de la révérence envers le souverain mis en scène rompt la distance qui le séparait jusqu’alors de ses sujets, et le ramène au niveau du parterre, dans lequel les signes de la majesté – non plus le sceptre et l’hermine, mais le costume et l’allure présidentiels par tous temps – font surtout l’impression d’un costume de carnaval revêtu au milieu d’une foule en habits de tous les jours. Et donc, on rit.

 

Comique et carnaval des fous

En arrière-fond de cette campagne se joue une autre sorte de carnaval, où Philippe Poutou excelle. Rien à voir avec la nacelle des fous de Jérôme Bosch, où les fous sont des sages qui siègent au milieu des affaires humaines. Rien à voir, non plus, avec L’éloge de la folie d’Erasme. Il se tient à l’écart de la bienséance des élections et ne défend aucun humanisme. Il se met en scène comme bouc émissaire, victime expiatoire, renvoyant à la figure christique de l’ouvrier. René Girard a largement développé cette thématique dans ses ouvrages, dont La violence et le sacré inaugure une longue réflexion sur le sujet. Jean-Pierre Dupuy, spécialiste de la question des catastrophes, écrit :

« Au paroxysme de la crise sacrificielle, lorsque la furie meurtrière a fait voler en éclat le système des différences qui constitue l'ordre social, que tous sont en guerre avec tous, le caractère contagieux de la violence provoque un basculement catastrophique, faisant converger toutes les haines sur un membre arbitraire de la collectivité. Sa mise à mort brutalement rétablit la paix. En résulte le religieux dans ses trois composantes. Les mythes, d'abord : l'interprétation de l'événement fondateur fait de la victime un être surnaturel, capable tout à la fois d'introduire le désordre et de créer l'ordre. Les rites, ensuite : ceux-ci, toujours au départ sacrificiels, miment dans un premier temps la décomposition violente du groupe pour mieux mettre en scène le rétablissement de l'ordre par la mise à mort d'une victime de substitution. Le système des interdits et des obligations, enfin, dont la finalité est d'empêcher que se déclenchent les conflits qui ont embrasé une première fois la communauté. Ainsi se résout une des énigmes de l’anthropologie religieuse : la discordance entre les interdits de la vie ordinaire et les rituels qui mettent en scène leur violation. Si ces derniers représentent la transgression et le désordre c’est afin de reproduire le mécanisme sacrificiel. »

Cette situation de la catastrophe et de la violence qui la résout, n’est-ce pas aussi, un peu, ce qui se joue dans cette campagne ? Si on peut admettre que le rire fait parfois fonction d’arme, le schéma sacrificiel permet sans doute d’expliquer, au moins en partie, ce qui s’est passé sur le plateau de l’émission On n’est pas couché. Le désordre occasionné par le changement de Président, la vacance de l’autorité qu’il occasionne, sans omettre les nombreuses « affaires », est reporté sur un candidat… qui tire profit de la situation, et qui rassemble autour de lui en jouant de la réaction qui devrait le remettre à sa place – c’est-à-dire à l’écart. Ce que rend d’autant plus possible une évolution très nette du sens du sacrifice dans les sociétés modernes soulignée par le même Jean-Pierre Dupuy : « le mot « sacrifice » en est venu à signifier exclusivement le sacrifice de soi et non pas le crime collectif que constitue un sacrifice au sens anthropologique. »

 

Sacrifice et bouc émissaire

Philippe Poutou se tient à l’écart – son refus d’apparaître sur la photo de groupe lors du Grand Débat est, à ce titre, éloquent. Il place le spectateur dans une position embarrassante, car le rire qu’il déclenche est aussi destiné à l’ouvrier qu’il symbolise. Il ne cesse d’ailleurs de le dire : il est ouvrier, il est le porte-parole de cette réalité que les mots ont recouvert. A ce titre, le rire qu’il provoque est « du mécanique plaqué sur du vivant », si on reprend l’expression de Bergson dans Le Rire. Ou pour le dire autrement, si certains gestes des « grands candidats » nous font rire à force d’être trop répétés et trop attendus, il n’en va guère autrement de ce qui déclenche le rire chez un candidat populaire qui agit comme il est (trop) convenu qu’un homme du peuple doit agir. Là encore, Bergson le dit mieux que quiconque :

« Voici par exemple, chez un orateur, le geste, qui rivalise avec la parole. Jaloux de la parole, le geste court derrière la pensée et demande, lui aussi, à servir d’interprète. Soit ; mais qu’il s’astreigne alors à suivre la pensée dans le détail de ses évolutions. L’idée est chose qui grandit, bourgeonne, fleurit, mûrit, du commencement à la fin du discours. Jamais elle ne s’arrête, jamais elle ne se répète. Il faut qu’elle change à chaque instant, car cesser de changer serait cesser de vivre. Que le geste s’anime donc comme elle ! Qu’il accepte la loi fondamentale de la vie, qui est de ne se répéter jamais ! Mais voici qu’un certain mouvement du bras ou de la tête, toujours le même me paraît revenir périodiquement. Si je le remarque, s’il suffit à me distraire, si je l’attends au passage et s’il arrive quand je l’attends, involontairement je rirai. Pourquoi ? Parce que j’ai maintenant devant moi une mécanique qui fonctionne automatiquement. Ce n’est plus de la vie, c’est de l’automatisme installé dans la vie et imitant la vie. C’est du comique. » 

Ainsi le rire que déclenche celui qui se fond dans son rôle « a pour fonction d’intimider en humiliant », poursuit Bergson. Ce rire est moquerie – et chacun a bien compris que c’est précisément cela qui s’est passé pendant l’émission de Laurent Ruquier. Cependant la récupération par Philippe Poutou de cette « mise en ridicule » attend quelques éclaircissements. Pour cela examinons l’attitude des autres candidats.

 

Messianisme et christianisme

Le carnaval se transforme avec les autres candidats. Le titre du livre de campagne de Jean Lassalle, Un Berger à l’Elysée, a de quoi faire penser à d’autres « campagnes », mais aussi à d’autres Jean : à celui de La Fontaine par exemple, mais aussi à l’apôtre Jean, appelé à guider les fidèles dans la tradition des Evangiles. Son axe de communication est un humour fondé sur « le mot d’esprit ». On ne cesse de resservir, sur le net, son intervention sur le permis de conduire, au risque de créer une lassitude. On en oublie de dégager le sens paternaliste et chrétien du discours du personnage. L’image du berger n’est pas vraiment démocrate, au sens conventionnel du terme, et possède aussi quelque chose de messianique déjà présent chez Philippe Poutou, mais aussi chez nombre d’autres « petits candidats ». François Asselineau joue au spécialiste de la finance (laissant entendre qu’il a été dans le secret des dieux), Jacques Cheminade se propose de nous envoyer sur la lune et sur Mars et conduit le peuple comme l’étoile du berger…

Du côté de Nathalie Arthaud, on ne rit pas. L’affaire est sérieuse. Jouant à l’ouvrier, elle a quelque chose de l’acteur brechtien, dissocié de lui-même dans le rôle qu’il incarne. Le ressort, ici, est moins comique que tragique : c’est le masque, le contrôle des affects. Il y a un effet mécanique qui provient de cette raideur de la candidate. Figure de l’ascèse, elle porte un message, telle l’Ange de l’histoire de Paul Klee ; à la différence duquel, soutenue par les légions angéliques de Lutte Ouvrière, elle ouvre la voie de la Rédemption. Au bord de la fin du monde, Nicolas Dupont-Aignan se déclare quant à lui le dernier gaulliste survivant.

 

De l’apocalypse des anciens à la peur des modernes

Objets de rire, les « petits candidats » ont ainsi pour autre point commun d’être les prophètes de diverses visions d’Apocalypse laissent place à toute une réflexion philosophique qui s’impose de nos jours : celle qui interroge la catastrophe. L’idée moderne de « catastrophe » apparaît à la fois en continuité et en rupture avec l’idée mythologique et religieuse d’apocalypse. A y regarder de plus près, les discours tenus par les susnommés « petits » candidats abritent en leur creux une conception catastrophique du politique. Ainsi Jacques Cheminade se présente comme un prophète. Il est celui qui apporte la sombre nouvelle.

L’expérience de la peur, à la différence de la parole apocalyptique (qui va devenir discours de la catastrophe), est une expérience qui fonde en raison le politique. C’est le propre de la tradition, depuis Hobbes, de montrer que le politique rassemble les citoyens pour trouver une solution à la peur, laquelle naît du risque. Pour Hobbes, la question est de comprendre comment parvenir à forcer l’homme à tenir ses engagements, compte-tenu de sa raison calculatrice qui ne cesse de le ramener à lui. La solution est de construire un lien social dont toute la force provient de la peur qu’il provoque, pour tenir en respect la peur de l’autre dans la société civile. Ce lien doit littéralement attacher. Et il n’est pas simplement social : il est d’abord politique. L’État doit faire peur. C’était tout le sens de la philosophie de Hobbes. Mais notre monde contemporain vit dans des peurs diffuses qui, au lieu de rassembler, éparpillent. De la peur qui cimente l’ordre politique, nous sommes passés à la catastrophe qui le délie.

Nathalie Arthaud s’appuie sur la peur de perdre son emploi pour annoncer la Révolution. Il y a « eux », que la perte du travail épargne, et il y a les autres, que hante le spectre du chômage éternel. Une communauté des « travailleurs-travailleuses » menacés dans leur existence s’institue, rejetant le discrédit sur le monstre « capitalisme » contre lequel se jouera la lutte finale. « Apocalypse sans dévoilement, la catastrophe devient la figure du mal sous toutes ses formes : injustice, souffrance et faute »  Il faut que la catastrophe soit le devenir et l’horizon politique pour que des solutions soient prévisibles. Les discours de la catastrophe suscitent les angoisses auxquelles ils se proposent d’apporter les solutions. C’est ce que l’on peut lire dans le livre de Michaël Foessel, Etat de vigilance.

Les candidats ont ainsi chacun leur monstre : la finance mondialisée, le capitalisme éternel, la bureaucratie bruxelloise, la fin du monde rural, l’islamisme… Pourtant, si le risque appartient au monde de la contingence, il est à apprécier selon l’ordre de la réflexion et de l’expérience. La « prudence », nous dit Aristote, est la qualité fondamentale de l’homme politique, qui mesure justement les risques. Sommes-nous cependant encore dans le monde du risque ?

 

Une anthropologie de l’impuissance

Sous cet angle, un point de convergence du discours politique des « petits » candidats tient ainsi en une tentative pour cerner ce qui, selon eux, serait le prélude à une « catastrophe ». Or ce qu’ils disent implicitement par là, c’est l’impuissance de l’État. Mais surtout, ils confirment la puissance du discours à suggérer la catastrophe  ; ou encore, comme l’établit Jean-Pierre Dupuy, ils formulent l’aspiration à sortir de la société du risque et à refuser l’idée de responsabilité au nom d’une impuissance reconnue vis-à-vis d’une causalité qui nous échappe. Voltaire l’écrivait déjà à propos du tremblement de terre à Lisbonne :

« Philosophes trompés qui criez : ‘‘Tout est bien’’’ ; accourez, contemplez ces ruines affreuses, ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses, ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés, sous ces marbres rompus ces membres dispersés » 

Dire la catastrophe, rester « vigilant » (comme le dit Michael Foessel), c’est ce que répètent les petits candidats qui ont ceci de grand, finalement : c’est qu’ils nous donnent à penser ce que Walter Benjamin nommait la fatigue humaine, si différente de la condition misérable, ou finitude :

« La pauvreté en expérience : cela ne signifie pas que les hommes aspirent à une nouvelle expérience. Non, ils aspirent à se libérer de toute expérience quelle qu’elle soit, ils aspirent à un environnement dans lequel ils puissent faire valoir leur pauvreté, extérieure et finalement aussi intérieure, à l’affirmer si clairement et si nettement qu’il en sorte quelque chose de valable » .

A ce point, le carnaval révèle son essence tragique, et finalement christique.

 

 

A lire également sur Nonfiction :

Patrick Boucheron, Corey Robin, Renaud Payre, L’exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion, par Catherine Kikuchi

Patrick Boucheron, Conjurer la peur. Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images, par Pierre-Henri Ortiz

Carlo Ginzburg, Peur révérence terreur : quatre essais d’iconographie politique, par Pierre-Henri Ortiz

 

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1 commentaire

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vraiment triste d'avoir à vous

21/04/17 19:48
Le "journal de Socrate" vraiment, ce gloubi-bolga sans queue ni tête ?
Où la critique est désarmée par une succession de rapprochements à la va- comme-je-te-pousse... dont il faudrait montrer l'inconsistante presque à toutes les phrases.
Ainsi, où prenez-vous par exemple, c'est intéressant, que les fous de La nef des fous de Bosch seraient en fait des sages ?
On rit, bêtement peut-être, mais c'est un autre sujet, de la prétention affirmée de ces candidats à concourir dans une épreuve pour laquelle ils apparaissent peu armés (je laisse de côté les raisons de cette appréciation, mais dont la base objective apparaît peu contestable). Quel rapport cela a-t-il avec la désacralisation de la fonction présidentielle ? Il faudrait montrer a minima qu'on ne riait pas autant de ceux-ci précédemment, et expliquer pourquoi...
Reprenez-vous. Les lumières dont vous sembliez vous réclamer dans une autre édition, si Socrate n'y suffit pas, appellent une autre manière d'écrire et de raisonner. Pensez à Voltaire à Rousseau à Diderot... A la jeunesse qui pourrait vous lire et à laquelle il faudrait donner à voir ce qu'est un argument et ce qui n'en est pas un...

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