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L'AGE DE NOS ADAGES - "Il ne faut jamais dire fontaine, je ne boirai pas de ton eau"
[mardi 18 avril 2017]

Nos proverbes, censés véhiculer des bouts de sagesse ancestrale, sont souvent incompris, considérés obsolètes, de moins en moins usités quand ils ne sont pas simplement oubliés. Certains, pourtant, nous paraissent bel et bien faire sens aujourd'hui. Aussi la chronique L'âge de nos adages se donne pour objectif d'en dépoussiérer quelques-uns pour en raviver l'actualité. N'hésitez pas en commentaire à nous suggérer des proverbes qui vous titillent, notre équipe se fera une joie de les décortiquer pour vous!

Cette semaine: "Il ne faut jamais dire: fontaine je ne boirai pas de ton eau"

 

On retrouve ce proverbe particulièrement imagé dans la plupart des pays de langue latine, pour signifier qu'on est sûr de rien, que le cours des choses peut faire fléchir les volontés les plus intransigeantes - ce que les pays anglo-saxons traduisent plus simplement par "Never say never". L'expression viendrait initialement d'un fabliau du Moyen-Age contant la fin tragique d'un ivrogne qui aurait déclaré qu'il ne boirait jamais d'eau, avant de tomber, une nuit de beuverie particulièrement corsée, précisément dans une fontaine où il but la tasse et se noya. Marquant la supériorité du destin sur les choix individuels, le proverbe incarne le tragique en même temps qu'il invite à la souplesse.

 

Tragique, car si la loi morale en nous, la capacité à se forger des principes et à s'y tenir, fait toute la spécificité et la grandeur de l'homme, quelle est la force, quelle est la réalité même de cette loi dès lors que des circonstances extérieures ou une émotion nouvelle suffisamment fortes suffisent à l'infléchir? Imaginons le dialogue suivant:

A: “Je ne bois jamais d'alcool fort, sauf quand j'en ai vraiment très envie.”

B: “Moi je ne prends jamais l'avion, sauf si je juge ma destination désirable et signifiante et que le trajet en train équivalent est plus de 5 fois plus long ou plus cher.”

C: “Oui, c'est comme moi, je ne frappe jamais mes enfants, sauf quand ils m'énervent vraiment.”

Ce dialogue un peu absurde met en scène trois positions différentes: A se fixe une loi par rapport à une pratique intime, qui le concerne lui et sa santé en priorité, et s'accorde une dérogation possible quand le plaisir qu'il en retirera lui paraît supérieur au plaisir qu'il éprouve à suivre la loi qu'il s'est fixée. Il n'y a donc pas nécessairement une inconsistance fondamentale, sauf si A finit par être opaque à lui-même, et à s'octroyer des dérogations quotidiennes. B quant à lui se fixe une loi de vertu environnementale, qu'il adoucit pour la rendre plus réalisable. Il se laisse par ailleurs seul juge de la désirabilité du voyage, une façon d'équilibrer ses devoirs envers autrui, médiés par un respect des écosystèmes, et ses devoirs envers lui-même. La règle de C, en revanche, parce que ses conditions de dérogation ne reposent que sur la prise en compte d'une émotion, la colère, alors même qu'elle affecte d'autres sujets, ses enfants, a du mal à susciter notre approbation.

 

Cependant la souplesse qui fait boire à d'autres sources que celles initialement considérées est une condition préalable à tout changement individuel autant que collectif, et aussi un prérequis indispensable à l'adaptation des sociétés humaines. Combien de nos pratiques actuelles ont été associées au mot “jamais” par nos ancêtres? “Jamais je ne monterai dans un bolide qui va à une telle vitesse” ont pu déclarer les contemporains des premiers chemins de fer, tandis que d'autres ont pu résister à l'extension des droits civiques aux femmes et aux minorités: “jamais ils ne seront mes égaux!”. Aujourd'hui, la plupart des Occidentaux pensent sans doute “Insectes: je ne mangerai jamais de ta chair”, mais qu'en sera-t-il dans une ou deux générations? Avec une prise de conscience renouvelée des impacts désastreux de l'élevage sur les écosystèmes, la diminution des ressources halieutiques et l'appauvrissement de sols épuisés, l'entomophagie sera peut-être une pratique courante dans quelques décennies.

 

Mais quid de celui qui s'en tient à ses principes, qui jusqu'au bout ne boit pas l'eau de la fontaine maudite pour ne pas déroger à une règle? Le fabliau peut aussi se lire comme une parabole: l'ivrogne périt par où il a péché. S'il avait bu un peu plus d'eau de la fontaine, justement, sans doute ne serait-il pas retrouvé ivre mort dans celle-ci.

Pour ne pas tomber dans l'un ou l'autre travers – excès de rigidité ou excès de souplesse - une démarche intéressante est alors sans doute de préciser explicitement un contexte considéré en amont, par exemple: je ne frapperai jamais mes enfants, sauf si leur état d'agitation me faisait craindre qu'ils soient un danger pour eux-mêmes ou pour les autres. Dans ce cas, mon principe, et par là la force de la loi morale en moi, est sauf, car la dérogation que je m'octroie ne dépend pas de l'intensité d'une émotion mais d'un choix réflichi et explicité en amont. De la même façon, en ces périodes électorales troubles, un citoyen peut se jurer de ne jamais voter pour tel candidat... sauf s'il se trouvait au deuxième tour face à tel autre candidat.

Face à des contraintes nouvelles pesant sur une décision, il est vrai qu'une rigidité de principe peut conduire au même résultat tragique qu'une trop grande souplesse. Seulement rappelez-vous: ce dimanche, vous avez encore le choix, et rien ne vous oblige à boire l'eau d'une fontaine dont vous ne voulez pas.

 

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