Psychologie

Du bon usage de la régression. A propos de trois rêves de Descartes.

Couverture ouvrage

Bertram Lewin
Gallimard , 128 pages

Interprétation de 3 rêves de Descartes contre Freud
[mercredi 22 fvrier 2017]


En 1958, Lewin ambitionnait de renouveler l’interprétation de trois rêves de Descartes, et d’apporter ainsi une clé de son dualisme.

On rencontrait encore dans les années 50 des textes peu connus de Freud ; la lettre de 1929 en réponse à une demande du juriste français Maxime Leroy est de ceux-là. L’inventeur de la psychanalyse y commente trois rêves de Descartes que le philosophe regarde comme décisifs pour sa propre pensée. Nous sommes le 10 novembre 1619, Descartes a 23 ans, il fait trois rêves auxquels il doit – pense-t-il - la « révélation » que les mathématiques permettraient de déchiffrer le livre de la nature. Freud prévient M. Leroy : « le fruit de mes recherches vous apparaîtra sans doute beaucoup moins important que vous n’étiez en droit de l’espérer ».

En 1958, le psychiatre et psychanalyste américain, Bertram D. Lewin, décide pourtant d’exhumer cet extrait de la correspondance de Freud et de rouvrir le dossier de l’analyse des rêves de Descartes. Peu connu en France où aucun de ses ouvrages n’avait été traduit avant 2016, Bertram D. Lewin a joué un rôle important dans le paysage analytique de l’après-guerre aux USA. Il n’est pas isolé parmi les psychanalystes américains à n’avoir pas fait parler de lui en France et l’on s’étonne de l’audace du responsable de la collection, Michel Gribinski, qui a fait le choix d’éditer un auteur du milieu du 20ième siècle relevant d’une tradition aussi déconsidérée. Le sujet de la conférence de Bertram D. Lewin séduit, et l’on aborde la lecture Du bon usage de la régression en faisant crédit à son auteur de pouvoir nous offrir une jolie surprise.

Né aux USA, Bertram D. Lewin a exercé aux Etats-Unis entre 1927 et 1961 après une formation rapide à Berlin. Il fut Président de l’Association Psychanalytique Américaine en 1946 et Président de l’Institut de Psychanalyse de New York de 1960 à 1967. Il fut aussi l’un des membres influents de l’Emergency Comittee Relief and Immigration (Comité d’aide d’urgence à l’immigration) dont l’historienne des psychanalystes hongrois, Judit Mészaros , considère qu’il a donné son visage à la psychanalyse américaine de la seconde moitié du 20ème siècle. La septième Conférence des Freud Anniversary Lectures lui a été confiée, et Bertram D. Lewin entreprend d’interpréter à son tour les rêves de Descartes à partir de sa réélaboration de la théorie des rêves. Pour Bertram D. Lewin en effet, le rêve pourrait être regardé comme une suite de représentations visuelles projetées sur un écran « blanc », avec pour fonction principale de répondre au « désir de dormir » signalé par Freud dans sa Traumdeütung (ou L'interprétation des rêves).

 

Les rêves de Descartes selon Bertram D. Lewin

Laissons aux lecteurs du Bon usage de la régression le plaisir de découvrir le récit des rêves de Descartes à travers les larges citations qu’en fait Bertram D. Lewin, et attachons-nous à la thèse centrale du psychanalyste américain, formulée dès avant sa démonstration : la séparation de l’esprit et du corps postulée par le philosophe est précisément l’état qui est recherché dans le sommeil. Le rêve est réussi, explique Bertram D. Lewin à la suite de Freud, quand il parvient à tenir en silence les sensations corporelles du rêveur. Or cette nuit-là, la série de rêves que fait Descartes l’aurait introduit à sa découverte. Autrement dit, la représentation dualiste du monde dont Descartes est en train de jeter les fondements renvoie à l’expérience onirique de chacun d’entre nous et plus particulièrement à celle de Descartes lors de la fameuse nuit du 10 novembre 1619.

La thèse de Bertram D. Lewin repose sur sa lecture des rêves de Descartes : les deux premiers rêves auraient correspondu à des tentatives (échouées) d’entretenir le sommeil du dormeur malgré des sensations douloureuses. Bertram D. Lewin fait l’hypothèse que le philosophe, longtemps maladif, a dû connaître une maladie physique dans les jours qui avaient précédé cette nuit et qu’il souffrait peut-être alors de migraines. Selon le psychanalyste américain, l’intense activité mentale qui suivit ces deux premiers rêves aurait permis au philosophe de connaître un certain apaisement. De là, le troisième rêve, beaucoup plus agréable, où Descartes rencontre un personnage avec lequel il parle science, poésie, philosophie, etc.

L’interprétation que Descartes a faite de ses propres rêves paraît très allégorique à Bertram D. Lewin : pour le philosophe, les deux premiers rêves représenteraient les admonestations d’un mauvais génie et les remords qui avaient agité sa propre conscience ; le tonnerre sur lequel s’achève le second rêve est le signe que l’Ange de la vérité s’est révélé  à lui, et le troisième rêve renvoie à ce que sera sa vie future. Interrogé par M. Leroy, Freud regarde le rêve de Descartes comme un de ces « rêves d’en haut » sur lesquels le rêveur comprend déjà beaucoup par lui-même, le contenu du rêve étant très proche des pensées conscientes. L’inventeur de la psychanalyse avalise donc en grande partie l’interprétation que Descartes a lui-même faite de ce rêve comme d’un « conflit moral ». Certains éléments inattendus du rêve suggèrent que l’interprétation pourrait être reprise, explique Freud, mais lui-même ne peut aller « au-delà », faute de disposer de véritables associations par le rêveur.

Bertram D. Lewin avait ouvert sa communication en rappelant que la science n’avait pu se construire qu’après avoir éliminé la croyance dans les rêves (le moment fondateur serait le texte d’Héraclite, 500 ans av J.C.). Descartes, Newton et Galilée ont ensuite autorisé la compréhension scientifique d’un monde mathématisable en excluant le témoignage de ce que Bertram D. Lewin appelle le « spectateur ». Or le paradoxe, c’est que, au moment où il s’apprête à faire prévaloir une démarche a-subjective de compréhension du monde, Descartes accorde à son rêve une fonction décisive dans l’élaboration de sa philosophie.

 

Ce que le « désir de dormir » peut inspirer

Autant l’on peut savoir gré à Bertram D. Lewin d’avoir fait le rapprochement entre la théorie cartésienne et le rêve par lequel le philosophe croit devoir justifier son affirmation subversive, autant l’on peut s’interroger sur son orientation lorsqu’il affirme que le sommeil serait non pas l’une des tâches du rêve, mais la tâche du rêve. L’interprétation fondée sur la fonction physiologique du rêve que propose Bertram D. Lewin est effectivement beaucoup plus congruente à la conception scientifique et a-subjective du monde que ne l’était celle de Descartes...

En réalité, l’expression « désir de dormir » est un des points obscurs de la Traumdeütung, Freud écrivant « désir » là où l’on se serait attendu à ce qu’il parle de « besoin ». Dans le dernier remaniement de sa théorie (sa « deuxième topique »), Freud avancera à nouveau l’idée que le sujet cherche à faire taire les excitations dont il est l’objet, mais il parlera alors de « pulsion de mort ». Cette thèse, on le sait, sera négligée par un grand nombre de psychanalystes. Et Bertram D. Lewin qui participe lui aussi de l’oubli du concept de « pulsion de mort », n’hésite pas par ailleurs à réduire l’interprétation du rêve à l’idée – pourtant si confuse - de « désir de dormir ».

Erudit, polyglotte, convive charmant, Bertram D. Lewin était aussi poète à ses heures. Michel Gribinski choisit de faire suivre la conférence prononcée par le psychanalyste en 1958 par cinq poèmes déjà publiés en anglais. Manière, peut-être de faire contrepoids à l’orientation d’une conférence si profondément opposée à la théorie de Freud ? Les poèmes peinent pourtant à se lire se comme l’expression du style de l’homme, tant ils sont alourdis par de surprenantes références analytiques : « La vie est donc un rêve et à sa fin/On rencontre cet animal oriental/Dans un fantasme hypnopompal :/Pourquoi cela devrait-il être angoissant ? La question vient d’être posée/Par une société distinguée./Décision fut prise démocratiquement:/ Cette crainte est symptomatiquement/Une forme régressive de crainte/De castration » .    

Il y avait une certaine audace à éditer, en France, un auteur américain de la deuxième moitié du vingtième siècle qui avait promis en son temps une clé de lecture des rêves de Descartes là où Freud avait craint de ne pas pouvoir répondre aux attentes de son lecteur. Mais Bertram D. Lewin semble bien disposé à décevoir plus sûrement en réduisant le « désir » du philosophe français à ses besoins les plus triviaux et en rabattant le dualisme sur l’expérience du sommeil. On ne sait qui, de la philosophie ou de la psychanalyse, y perd le plus.

 

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