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Le sport, avec ou sans loisir
[mercredi 22 février 2017 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Sports et Loisirs: Une histoire des origines à nos jours
Éditeur : Gallimard
688 pages
Résumé : De la cité grecque à la mondialisation, les rapports entre sports et loisirs donnent à observer les normes et les valeurs des sociétés.

Il est impossible de se contenter de réaliser une « histoire » du sport – de l’Antiquité à nos jours – sans examiner les concepts centraux liés à une telle entreprise, au risque de procéder à une simple chronologie confondue avec une histoire. Si Laurent Turcot, professeur d’histoire à l’université du Québec à Trois-Rivières (Canada) en entreprend une, c’est justement parce qu’il a voulu simultanément poser le problème des acceptions différentes de ce que nous appelons, de nos jours, « loisir » et « sport », et qu’il a voulu dénouer les facilités que s’accordent certains en confondant loisir et sport à notre manière. De là un ouvrage qui, certes avec moultes détails concrets sur les pratiques historiques, ne cesse cependant d’interroger les manières d’être dans le sport et les manières de penser le sport et les loisirs, conjointement ou non.

Autrement dit, cet ouvrage peut faire l’objet d’au moins trois lectures conjointes : une lecture morcelée, picorant ça et là les descriptions auxquelles on s’intéresse (les jeux olympiques en Grèce, la chasse médiévale, le sport républicain,...) ; une lecture historienne (on peut y apprendre de manière organisée et synthétique – c’est le challenge conçu par l’auteur à partir de la bibliothèque mondiale portant sur cette question – quelles sont les pratiques diverses de ce type chez les Grecs, les Romains, à l’époque médiévale, à la Renaissance, etc.) et une lecture philosophique (on peut cette fois s’y confronter à des conceptualisations, des modalités de savoir qui exigent un affinement des concepts mis en jeu dans chaque contexte, une sorte d’épistémologie historique des concepts). Ajoutons que son mode de rédaction particulièrement souple rend cet ouvrage – par ailleurs inédit – accessible à tous ceux qui s’intéressent à ces deux dimensions du problème : le sport et le loisir. Encore convient-il de relever que l’optique est construite non seulement à partir de notre époque, mais surtout à partir de la critique des industries du loisir et de la culture de masse qui mettent en spectacle des pratiques et visent à faire des loisirs et des sports des produits à haute valeur ajoutée à l’ère de l’hypermarchandisation.

 

Linéarité et rupture historiques

Comment réaliser une telle synthèse, sans pour autant céder à une conception linéaire et continue de l’historicité et sans se rendre aveugle aux différences, ou à la dynamique évolutive des sociétés, voire à un processus de civilisation des mœurs avec pacification des attitudes et des émotions, selon l’interprétation que l’on veut suivre (la vieille histoire, Norbert Elias, les sociologues...) ? Telle est la première question, à laquelle l’auteur répond que la difficulté réside avant tout dans la manière dont notre époque impose à la recherche des mots (sport, loisir) qui n’émergent qu’à notre époque, au moment où s’accélèrent les pratiques d’organisation et de mise en scène des exercices physiques. Par conséquent, il ne transpose pas les termes « sport » et « loisir » de notre monde à toutes les époques. Il cerne plutôt les théories et les pratiques qui sous-tendent leur acception dans l’esprit des contemporains de référence (Antiquité, Moyen Âge, modernité), selon les significations culturelles et les formes de sociabilité.

C’est même l’intérêt d’une telle recherche que de s’obliger à cerner l’usage des termes des différentes époques, afin de déceler les marqueurs culturels différents, et de relever des pratiques divertissantes et des formes d’exercices physiques qui paraissent compatibles aux uns et incompatibles aux autres. De toute manière, sports et loisirs offrent un domaine profondément investi par les normes et les valeurs de la société de référence. Ils ne peuvent être pensés qu’à l’intérieur des grandes orientations d’une culture en matière de liens sociaux, de définition de l’espace, d’organisation du temps et de références symboliques.

 

L’articulation sport et loisir

Afin de délimiter encore le sujet, il convient de définir autant que possible les termes du débat, mais surtout leur articulation. À cette fin, l’auteur se contente, sans doute de manière un peu rapide, des définitions des dictionnaires actuels, non sans faire remarquer que ce qui lui importe est de mesurer la distance qui nous sépare d’autres manières de penser.

Par « loisir », il entend donc le temps dont on dispose en dehors des occupations du travail et des contraintes qu’elles imposent. On comprend ainsi tout de suite que la récurrence de cette signification se révèlera impossible, puisque les Grecs, entre autres, distinguent le loisir moins par son rapport au travail (les esclaves en sont chargés) que par rapport à la formation du citoyen, enveloppant alors le sport (les palestres comme institution citoyenne). Ce sont justement ces relevés différentiels qui sont passionnants à suivre tout au long de l’ouvrage. Le travail de redéfinition des termes devient nécessaire pour chaque « époque » explorée.

Pour « sport », l’auteur nous renvoie aux sept critères dont la présence permet, selon Allen Guttmann, de qualifier le sport : le sécularisme, l’égalité des chances, la spécialisation, la rationalisation des pratiques, le bureaucratisme, la quantification des performances, la quête de records.

C’est ainsi que l’auteur peut cibler quatre grandes tendances d’articulation entre sport et loisir : l’articulation du sport et des loisirs par la religion, mais en même temps une tendance à s’en détacher ; des lieux et des établissements qui se spécialisent et s’organisent dans les cités afin d’offrir aux citoyens un cadre de vie ; l’organisation de grandes manifestations ponctuelles pour mettre en scène les prouesses physiques et littéraires auxquelles on convie le public de plus en plus nombreux qui veut être diverti ; les sports et les loisirs comme manifestations qui structurent et définissent, en fonction des catégories sociales spécifiques à chacun, les rapports de sociabilités urbaines.

 

Un sens général

Malgré tout, l’auteur a conservé par devers lui un idéal classique, qui mérite qu’on le signale ou qu’on s’y arrête. Il explique avoir été guidé au long de cette entreprise par le souci de raconter une histoire et de tisser des liens entre les périodes, afin de montrer que ce qui éclot au XIXe et au XXe siècle est le fruit d’une longue maturation.

Aussi ses analyses sont-elles prises entre deux obstacles : le simple catalogue différentiel qui permettrait plutôt de rédiger de nombreux ouvrages partiels – le sport et le loisir chez les Grecs, le sport et le loisir chez les Romains, etc. – et l’ancienne histoire téléologique qui se déroule au bénéfice de notre « époque », le dernier arrivé étant finalement le « meilleur » !

Pourtant, il nuance cette perspective en proposant une critique des liens du sport et du loisir dans nos sociétés. La société qui se dévoile en ce début du XXIe siècle, écrit-il, montre plus que jamais les liens organiques, sanctionnés par le « grand capital », qui se tissent entre les loisirs et les sports, puisque les pratiques sont désormais largement différenciées. Il décrit les entreprises qui associent les deux types de pratiques sous la forme de conglomérats (les grandes manifestations sportivo-ludiques) attachés d’abord à la rentabilité, aux profits à court terme et aux dividendes à verser aux actionnaires. C’est le vieux thème de la « société des loisirs » qui revient ici. Il repose sur l’idée selon laquelle ce n’est pas tant la société de consommation qui fixe les bornes du loisir que l’efficacité du temps qui la définit et qui donne de la valeur aux sports et aux loisirs. Tout le temps passé à vivre doit être « utile ».

Pour autant, affirmera-t-on que le jeu, sous quelque forme qu’il se présente, empêche l’opposition organisée au statu quo, et la révolte contre l’aliénation du travail ? Si tel est le cas, paradoxalement, ce qui pouvait apparaître au début de l’ouvrage comme une nécessité de différenciation (entre les cultures) se trouve désormais, en fin d’ouvrage, l’élément central d’une mondialisation du sport-loisir imposée à toutes les cultures de par le monde. Pourtant, on observe parfois, dans diverses régions de ce monde, des résistances à l’hégémonie d’un tel modèle : réémergence de sports oubliés, loisirs non commerciaux, jeux sportifs sans nationalisme, etc.

 

Christian RUBY
Titre du livre : Sports et Loisirs: Une histoire des origines à nos jours
Auteur : Laurent Turcot
Éditeur : Gallimard
Date de publication : 14/11/16
N° ISBN : 978-2070793785
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