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Politique

Lettre ouverte contre linstrumentalisation politique de la laïcité

Couverture ouvrage

Christine Delory-Momberger Franois Durpaire ( dir.) Batrice Mabilon-Monfils
L'Aube , 192 pages

Contre l'utilisation frauduleuse de la laïcité
[lundi 20 fvrier 2017]


Un ouvrage d’intervention qui cherche à réhabiliter le sens authentique de la notion. Lecture recommandée.

Sans que nous n’y prêtions une suffisante attention, ces deux dernières décennies, le plus souvent à partir de la question du voile islamique, la laïcité est devenue en France un marqueur identitaire, une religion civile hostile à l’expression de l’appartenance religieuse dans la sphère publique. La neutralité de l’État, qu’instaure la loi de séparation de 1905, d’obligation pour les pouvoirs publics s’est transformée en contrainte pour les individus. La France, longtemps incarnation idéaltypique de l’universalisme des droits de l’homme, exprime désormais un inquiétant malaise devant l’altérité que les oripeaux « républicains » ne parviennent plus à dissimuler. On assiste ainsi à ce que Jean-Marc Ferry a suggestivement nommé la « disjonction de l’universel et du commun »  opérée par un « républicanisme de combat » (lequel confond sacralisation de la nation et amour de la République), qui invoque la laïcité comme un rempart contre le fondamentalisme alors qu’elle est avant tout l’expression d’une crispation francocentrée. Il est consternant que des idéologies d’exclusion profondément anti-républicaines témoignant de l’intolérance à la diversité visible, se réclament sans vergogne de la République, alors qu’au fond elles représentent une forme singulière de communautarisme.

La situation est d’autant plus préoccupante que cette laïcité identitaire est, avec des nuances, revendiquée aussi bien à gauche qu’à droite, imposant mezza voce l’idée d’une différence fondamentale entre « nous » et des populations, essentiellement définies comme musulmanes. C’est cette réalité que dénoncent les 18 contributeurs de cet ouvrage d’intervention dont l’unique préoccupation est d’alerter, tant qu’il en est encore temps, l’opinion publique. On ne trouvera donc pas dans ces textes, pour la plupart très brefs, une analyse en profondeur des causes de ce dévoiement, mais une déclaration d’amour à la véritable laïcité, celle qui s’abstient de scruter les intentions et de décider qu’elle a le droit d’interdire un comportement qu’elle soupçonne ne pas être librement choisi, se proposant ainsi de protéger les individus contre leurs propres erreurs.

Que peut, en effet, valoir le droit des uns de ne pas être exposé à la pression des jeunes filles voilées dans l’espace scolaire face à la restriction de liberté que d’autres subissent du fait de l’interdiction de le porter ? Si le simple fait que l’exercice d’une liberté représente un inconvénient pour les tiers en autorisait la suppression, nous ne vivrions plus dans une société libérale. Une laïcité tolérante (cette expression devrait être un pléonasme) exclut absolument de réserver le plein exercice de la citoyenneté aux seuls membres de la majorité religieuse et culturelle. C’est probablement là l’idée la plus forte de l’ouvrage.

Elle se retrouve clairement exprimée dans le texte d’ouverture signé d’Etienne Balibar. Ce dernier insiste opportunément sur la perversion consistant à faire de la laïcité un synonyme d’assimilation, les « populations d’origine étrangère (ce qui veut dire, en clair : coloniale et postcoloniale), étant toujours encore susceptibles, par leurs croyances religieuses de constituer un corps étranger au sein de la nation » . Ainsi que le souligne Philippe Blanchet, cela revient à transformer « une notion inclusive et non discriminante en une notion qui exclut et qui discrimine » . Ce qui se construit sous nos yeux ressemble ainsi de plus en plus à un « fondamentalisme républicain » (Pascal Blanchard) ou à une justification de « l’oppression du corps des femmes », telle qu’en avait ironiquement rendu compte Gayatri Spivak, évoquant la situation postcoloniale : « Des hommes blancs (européens) entreprennent de libérer les femmes de couleur (indigènes) de l’oppression que leur font subir les hommes de couleur (indigènes) » 

Défendre la laïcité devrait, au contraire, nous rendre attentif aux impératifs du pluralisme, comme le montrent Antoine Hennion et Pascal Tisserant dans leurs contributions , en écho avec la suggestive formule de Pierre Bourdieu en 2002   : « La question patente – faut-il ou non accepter le port du voile dit islamique – occulte la question latente – faut-il ou non accepter en France les immigrés nord-africains ? ». C’est d’ailleurs ce fil que tire opportunément Benjamin Stora.

Le titre choisi est parfaitement explicite : « D’une laïcité sans islam à une laïcité focalisée sur l’islam ». Son texte a le grand mérite de dégager sobrement l’importance de notre passé colonial, en particulier le fait que lorsque l‘Algérie était française, l’islam était folklorisé, « religion reléguée dans une sphère tellement peu visible de l’espace public qu’elle ne devait pas être traitée en tant que telle comme religion » . Désormais l’insistance sur l’islam est le signe d’un douloureux refus de l’altérité, lequel fait écho à notre indigne traitement des populations autrefois colonisées.

Au total, un livre de combat pour réhabiliter la laïcité et également en faveur de la tolérance dans son acception la plus authentique.

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12 commentaires

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Bernard

19/03/17 09:54
J'apprécie en général les comptes rendus de lecture d'A. Policar et la sûreté de son analyse mais je dois exprimer ma déception face au panégyrique auquel il se livre ici. J'aurais apprécié une lecture plus distante des positions exprimées dans ce livre et un effort de problématique totalement absent.Par exemple, la dénonciation par Balibar de la "laïcité d'exclusion" telle qu'elle s'exprime avec la loi interdisant le port du voile islamique à l'école et sa défense d'un "universalisme" articulé avec les communautés d'origine au nom de l'égalité des "cultures" est pleine d'apories qui mériteraient discussion...
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Stphane

11/03/17 11:29
"Que peut, en effet, valoir le droit des uns de ne pas être exposé à la pression des jeunes filles voilées dans lespace scolaire face à la restriction de liberté que dautres subissent du fait de linterdiction de le porter ? Si le simple fait que lexercice dune liberté représente un inconvénient pour les tiers en autorisait la suppression, nous ne vivrions plus dans une société libérale". Monsieur, la loi interdit le port de signes religieux ostentatoires à l'école pour tout un chacun, et pas seulement pour les jeunes filles voilées. Aussi, chacune et chacun, dans l'espace scolaire laïque qui est celui de notre Education nationale, a-t-il le droit "de ne pas être exposé à la pression des autres", sous quelques formes que ce soit, en particulier sur le plan religieux. Et a-t-il le devoir de placer la connaissance et le souci d'élaborer une collectivité et des valeurs communes en plaçant temporairement ses signes religieux ostentatoires en retrait. "Interdiction" et "suppression" donc temporaires. Je suis enseignant : j'ai et ai eu par exemple de jeunes élèves qui s'inscrivent remarquablement dans ce processus et remettent leur foulard islamique à la sortie de l'école sans que cela ait l'air de leur poser un problème particulier. Le "droit", en démocratie, et à l'école, n'est illimité pour personne ; il suppose des "restrictions", qui cependant peuvent être réformées ; il trouve sa limite dans la relation aux autres, par la responsabilité citoyenne, grâce auxquels s'élabore la liberté. Dans ma classe, on n'utilise pas non plus le téléphone portable, on veille à respecter autrui, on oeuvre à s'écouter, on construit, avec des règles, quelque chose qui s'appelle le vivre-ensemble, et l'éducation (du latin ex-ducere : être guidé vers l'extérieur, vers le monde, s'ouvrir à lui). L'école doit être cet espace qui, contre les ravages d'une "société" dite "libérale" et d'un individualisme triomphants, du communautarisme militant (autre forme d'individualisme), du "moi et mes droits d'abord et à tout prix", du consumérisme, privilégie le bien commun et la responsabilité dans le respect de chaque individu. Mission qu'affrontent avec courage, dans une école et un monde en crise, les enseignants. Avec ma considération distinguée.
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Gino

28/02/17 15:14
"mais une déclaration damour à la véritable laïcité,"
Mais laissez moi rire, Durpaire est un fanatique du modèle américain on l'entend moins depuis l'élection de Trump. D'ailleurs beau résultat la laïcité à l'américaine. Vous voulez lancer un débat sur la loi de 2004 ? Personne parmi les candidats sérieux veut l'abroger. Quand au traitement indigne des populations autrefois colonisés arrêtez un peu avec cette culpabilisation aller voir comment sont traités les étrangers en Algérie.
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Franois Carmignola

22/02/17 21:34
Alors que la notion de laïcité ne peut évidemment pas avoir une extension hors du cadre national, la vouloir étendre à toute l'humanité, et en faire un critère moral, c'est se situer délibérément dans le cadre d'un refus du national et donc dans la soumission au national des "autres", en l'occurrence des groupements politiques extra nationaux qui vivent littéralement de l'affaiblissement coupable de l'"intelligentsia" que vous représentez et qui ne réalise pas l'ampleur du problème.

Cet aveuglement peut générer, maintenant à brève échéance, des
conséquences graves depuis l'arrivée au pouvoir d'un parti extrémiste mandaté spécifiquement sur ce thème, ou plus soft, mais dont la nécessité est inquiétante, une condamnation publique de 50 % du religieux musulman présent sur notre sol.

Je me réfère à une enquête de l'institut Montaigne, publiée récemment. La moitié des musulmans français ne s'intègre pas dans le cadre républicain traditionnel et revendique une visibilité sociale de leur vécu religieux. Cela est REFUSE par la majorité de la population française qui va s'y opposer puissamment dans les années à venir.
Vos considérations moralisantes font fi de ces réalités et pourraient nous livrer à la violence. Je le redis, ces réalité sont de deux ordres: une volonté ultra minoritaire d'imposer par force des modes de vies autoritaristes et régressifs, et un refus ultra majoritaire sourd et profond de cela, qui s'estime trahi ou ignoré par des élites rejetées de plus en plus.
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Alain Policar

22/02/17 15:34
Réponse à Byzance :
La laïcité est, je pense, devenue, chez nombre de nos concitoyens, une façon de parler d'identité nationale dans un sens exclusiviste. Autrement dit, un marqueur de la différence entre "eux" et "nous".
Mon point de vue, à l'opposé, se veut cosmopolitique : il défend l'idée que notre allégeance morale fondamentale prend sa source dans le lien qui nous lie à l'humanité.
Je profite de cette réponse pour dire à quel point sont inaudibles ceux qui, tels F. Carmignola, se placent en position de surplomb pour dispenser des leçons de lucidité. En outre, je ne sus vraiment pas sûr de saisir ce qu'il veut dire dans son dernier paragraphe. Mieux vaudrait clairement nommer les choses et/ou les individus, surtout à destination d'un esprit égaré, tel que le mien.

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