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Critiques artistiques

ACTUEL MOYEN ÂGE – Fillon, le canard et le lion
[jeudi 09 février 2017]



Tous les jeudis, Nonfiction vous propose un Actuel Moyen Âge. Cette semaine, mettons en perspective historique le Fillon-gate et les dénonciations en justice, au Moyen Âge et aujourd'hui... Et si les lanceurs d'alerte étaient les lointains héritiers de leus prédécesseurs Vénitiens ?

Le candidat François Fillon est en mauvaise posture : il doit répondre ces jours-ci à des accusations assez sérieuses de détournement de fonds publics, d'abus de biens sociaux et d'emplois fictifs, qui impliquent sa famille… et qui risquent fort d’impliquer aussi sa campagne. Tout cela parce que le Canard enchaîné a lancé des dénonciations qui ont ouvert la boîte de Pandore.

Des dénonciations ? Au XXIe siècle ? Tout cela a un fort relent de justice médiévale… Et d’ailleurs François Fillon sait s’en servir à merveille, en se présentant comme une victime de la vindicte populaire, qui attaque son honneur d’homme public.

Pourtant, si on revient aux sources, on constate que les dénonciations n’ont pas été inventées pour faire la révolution, ni pour mettre la tête des nobles sur des piques. En fait, les dénonciations servent juste à maintenir la justice.

 

Engraisser le canard

Au Moyen Âge, la justice est en général extrêmement faible. Au plus haut niveau, on fait et on refait des lois, mais en pratique on peine à les appliquer. La loi concernant l’interdiction des armes en France, par exemple, doit être réaffirmée à de nombreuses reprises tout au long du XIIIe siècle – et c'est encore pire pour l'interdiction du football ! Car on manque de sergents, d’officiers, de juges… et donc on n’identifie qu’une partie infime des délinquants.

Comment faire pour améliorer la justice à moindre frais ? En appelant aux dénonciations, tout simplement. Les dénonciations font alors partie du système normal de la justice. D'ailleurs beaucoup de lois se terminent par une petite phrase : « et si le crime est connu par voie de dénonciation, que la moitié de l’amende aille à celui qui aura dénoncé ».

Si on l’appliquait aujourd'hui, ça ferait beaucoup d’argent pour le Canard enchaîné, non ?

 

Dans la gueule du lion

Évidemment les dénonciations ne sont pas perçues au Moyen Âge comme nous les percevons aujourd’hui. L’expérience passée et présente des dictatures n’est pas encore venue ternir cette pratique, qui est donc valorisée par les autorités publiques. En fait, il s’agit simplement de permettre l’application des lois, et de faire progressivement passer dans le domaine de la justice toute une série de crimes, grands et petits, qui relevaient avant du domaine assez opaque de l’infra-judiciaire. Résumons : au lieu de se mettre d’accord entre voisins, entre familles, ou entre villages (je te donne un sac de blé, tu me rends mon cochon…) on aura de plus en plus intérêt à passer par la justice. On retrouve donc les dénonciations à tous les niveaux de la justice, dans la société laïque comme dans les milieux ecclésiastiques.

L’exemple le plus connu de cette pratique reste sûrement les célèbres « bouches de la vérité » ou « bouches du lion », qu’on retrouve à Venise, essentiellement aux abords du Palais du Doge. Instaurées au début de l’époque moderne, au XVIe siècle, elles permettaient de glisser des dénonciations, cette fois anonymes. Ce qui est remarquable, c’est qu’une fois de plus ce sont les autorités qui prévoient un mécanisme voué à faciliter les dénonciations.

Les dénonciations sont donc admises, et même sollicitées, parce qu’elles fonctionnent selon une logique verticale : elles sont appelées par l’État. La comparaison avec le Moyen Âge s’arrête donc ici : parce qu’aujourd’hui, la logique s’est inversée, et personne au sommet de l’État ne souhaite favoriser les lanceurs d’alerte

 

Les couacs de la justice

En effet, depuis quelques décennies, mais surtout depuis le développement d’Internet, les dénonciations viennent le plus souvent de la société civile.

Du canard enchaîné à Mediapart, les lanceurs d’alerte doivent passer par la presse, puisqu’aucune structure institutionnelle n’est prévue pour porter leur voix. Et encore, les médias qui leur donnent la parole sont rares. D’où de véritables risques personnels pour ceux qui rompent la loi du silence. Chelsea Manning ne sera pas libéré avant avril, Julian Assange et Edward Snowden sont en exil depuis des années, et personne ne parle de leur donner la moitié de l’amende prévue pour les crimes…

Cette constatation montre deux choses. D’une part, cela montre que la justice est toujours faible. Car au Moyen Âge comme aujourd’hui, lorsque l’on a besoin de dénonciations pour épingler les malfaiteurs, c’est que les accords infra-judiciaire et opaques sont encore trop répandus. Mais surtout, c’est un signe que les cercles du pouvoir sont de plus en plus puissants. Évasion fiscale, détournement de fond, dans certains cas viol... Les puissants n’ont plus peur de se retrouver dans la gueule du lion.

 

Pour aller plus loin :

- James Shaw, The Justice of Venice : authorities and liberties in the Urban Economy, 1550-1700, Oxford University Press, 2006.

- Élisabeth Crouzet-Pavan, Venise triomphante : les horizons d’un mythe, Albin Michel, 1999

- Martine Charageat et Mathieu Soula (dir.), Dénoncer le crime du Moyen Âge au XIXe siècle, Pessac, MSHA, 2014.

 

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3 commentaires

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Kirilov

25/02/17 17:07
Merci pour votre réponse. Vous avez raison de souligner la différence qu'on peut et doit faire entre dénonciation et délation. Bien sûr il y a des dénonciations légitimes, et c'est parfois le rôle des journalistes que de dénoncer des agissements illégaux ou contraires à l'intérêt public. Mais il m'avait semblé, à la lecture de l'article, que vous confondez le fait, pour un organe de presse, de transmettre une information qui lui est fournie "prête à publier" - démarche qui n'est pas forcément condamnable, mais qui pose tout de même problème tant le risque est grand de devenir l'instrument de l'informateur - et le fait d'initier et de conduire une enquête, de manière indépendante. L'affaire des électeurs fictifs du RPR, par exemple, a coûté des centaines d'heures de travail aux journalistes du canard, qui ont littéralement fait du porte à porte pour recouper leurs informations. Aujourd'hui rien n'indique que le dossier Fillon ait été livré aux journalistes par un "lanceur d'alerte". Jusqu'à preuve du contraire, ils ont travaillé, et par conséquent ils n'ont pas été instrumentalisés, comme le répètent inlassablement politiques et journalistes, quand ils n'affirment pas tout simplement qu'ils agissent de concert avec l'Élysée, etc. Opinion que l'article ici publié risquait de conforter à mon sens, alimentant ainsi le complotisme qui est au coeur de la défense de Fillon. Mais vos intentions ne sont pas en cause et je les comprends mieux grâce à votre réponse !
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Catherine Kikuchi

22/02/17 22:35
L'auteur de cet article étant absente, mais en ayant discuté avec elle, je me permets de répondre à sa place...

Je pense que vous avez mal compris le sens de ce parallèle. Dans notre culture française, "dénonciation" est tout de suite perçu comme quelque chose de négatif, la deuxième guerre mondiale étant passé par là. Mais le but de cet article était de montrer que dans d'autres société, la dénonciation était quelque chose de valorisé et souhaitable, et aussi utile, socialement et politiquement, que le travail d'investigation du Canard enchaîné.

Il ne s'agit en aucun cas de dévaloriser le travail que les journalistes ont réalisé, mais simplement de remettre les choses en perspectives. Les personnes qui ont averti le journal, les lanceurs d'alerte, jouent un rôle nécessaire dans une société où les puissants sont de plus en plus puissants et où la justice peine à les traquer.
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Kirilov

21/02/17 14:01
Votre article est intéressant, mais vous avez tort, me semble-t-il, d'associer le travail journalistique du Canard enchaîné à de la "dénonciation". Que Fillon parle de complot ou de coup d'État institutionnel, que les lecteurs du Figaro dénoncent un coup abject de l'Élysée, qu'on se demande au café du commerce si Rachida Dati est derrière tout ça - c'est sans doute dans l'ordre. Mais lorsque les journalistes et universitaires eux-mêmes se prêtent au jeu, et présupposent qu'un dossier tout ficelé est arrivé à la rédaction du Canard, qui ne sert que de vecteur parfaitement manipulable/utilisable répondant au calendrier des uns et des autres, ils montrent seulement quelle idée ils se font de l'investigation journalistique. Les principaux intéressés ont déclaré, quant à eux, avoir enquêté, leur source n'ayant au fond que confirmé leurs hypothèses. Ils ont cherché, posé des questions, vérifié et recoupé, établi un faisceau de preuves. Est-ce devenu inconcevable, même pour un journal qui ne vit que de ses ventes?

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