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Critiques artistiques

Littérature

Article 353 du code pénal

Couverture ouvrage

Tanguy Viel
Minuit , 176 pages

ROMAN – « Article 353 du Code pénal » de Tanguy Viel
[vendredi 10 février 2017]
Un polar social dans une langue qui colle au corps à l'époque des promesses du socialisme et des désillusions amères qui les suivirent.

Pour son septième roman, Tanguy Viel, né à Brest en 1973, choisit à nouveau sa ville natale comme cadre d’un polar social. Le « meurtrier » ou plutôt devrait-on dire la victime, comme cela transparaît à travers la confession qu’il fait au juge, conte une histoire personnelle accidentée et irreversible, dans une langue qui colle au corps à l'époque des promesses du socialisme et des désillusions amères qui les suivirent.

 

 

Alors qu’il se trouve dans la camionnette des gendarmes, après avoir jeté Antoine Lazenec dans la mer à cinq milles de la côte, Martial Kermeur regarde « par la vitre arrière qui accueillait la bruine » : « on aurait dit que le ciel essayait de traverser le grillage pour se mettre à l’abri lui aussi, et ça faisait comme un rideau de tulle qu’on aurait posé sur la ville et qui ressemblait à notre histoire, oui ça ressemble à notre histoire, j’ai dit au juge, ce n’est pas du brouillard ni du vent mais un simple rideau qui nous sépare des choses »   Cette phrase légèrement bancale, qui termine le prologue de ce roman (qui est aussi son épilogue, ce qui permet de comprendre que le suspens sera ailleurs), indique par sa densité et ses images empruntées à l’univers maritime de Brest et de sa rade, qu’un seul homme peut porter une histoire collective, aussi implacable qu’un destin.

 

Parole d’un meurtrier, victime des circonstances locales

Car son histoire recoupe l’Histoire, celle de l’arrivée du socialisme au pouvoir en France le 10 mai 1981 – qui coïncide avec la naissance de son fils Erwan –, celle aussi de la faillite des promesses socialistes et du désenchantement économique des années 1990. Car l’arsenal licencie ses ouvriers, et le futur meurtrier, au lieu de s’acheter un Merry Fisher pour aller pêcher en mer, avec sa prime de licenciement de 400 000 francs, fait un chèque à un promoteur immobilier véreux qui promet de transformer le bourg en « station balnéaire » et d’en faire « le Saint-Tropez du Finistère ». Dans le bureau du juge, ce quinquagénaire floué revient ce qui l’a conduit à saisir les deux mollets de Lazenec pour le jeter par-dessus bord, essayant de trouver « la ligne droite des faits » qui est aussi « la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies » (comme acheter un bateau), et « l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire ».

Tanguy Viel fait de Kermeur et de sa vie minuscule pour un malheur majuscule un représentant de ce qu’on n’appelait pas encore « la France d’en bas » et de tous les processus de domination employés par les plus cyniques pour asservir les plus faibles. Sa confession s’enfonce dans les méandres des rapports de classe et de l’exploitation, poussée au pire, celle de soi par soi : « C’est une drôle d’affaire, la pensée, n’est-ce pas ? Ce n’est pas qu’il y ait long en distance du cerveau vers les lèvres mais quelquefois quand même ça peut vous paraître des kilomètres, que le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée pourtant ferme et solide et ruminée cent fois, elle préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable. En tout cas ce que je veux dire, c’est que dans les jours qui ont suivi, au lieu de dire clairement "non" comme ça se passait au fond de moi, au lieu de me laisser raccompagner à ma place de gardien avec le regard amical sur moi-même que je portais dans mon cœur, au lieu de ça, avec la voix d’un fantôme qui s’entend lui-même, j’ai pris le téléphone un soir et j’ai dit "Lazenec ?", j’ai dit "pourquoi pas ?" j’ai dit "je signe quand ?" » 

Le complexe immobilier ne verra bien sûr jamais le jour, et Kermeur s’enfonce dans le silence ou la bêtise, « si seulement on appelle bêtise les heures d’absence à soi-même », ce qui a de graves conséquences sur son fils : « Peut-être même que l’enfance, ça n’existe pas. Peut-être qu’à n’importe quel âge, on encaisse le monde comme il va et puis c’est tout. Et seulement certaines heures en s’écoulant font comme des marques noires qui vous construisent »  Kermeur se prénomme Martial, pourtant c’est un perdant, et il inspire de la pitié à son fils devenu adolescent, qui va faire justice à sa façon, devenir « le bras armé » des rêves de son père.

 

Une langue abrupte et très émouvante

Le roman adopte le point de vue de Kermeur, qui à sa façon bien à lui d’expliquer les choses, dans un style plein d’images et de métaphores, de décrochages qui pourraient entraîner vers l’incorrection syntaxique (comme les phrases qui commencent par peut-être sans inversion du sujet ensuite). Il s’agit d’une langue parlée, et écrite pour être entendue dans cette oralité bouleversante, véritable gageure stylistique après Céline, que Tanguy Viel soutient magistralement, en emportant son lecteur dans ce flot de paroles qui l’immerge dans la conscience de Kermeur, qui est aussi son corps mis en mots.

 

Un roman sous l’ombre d’une peine

On laissera au lecteur le soin de découvrir ce que stipule l’article 353 du code pénal qui donne son titre à ce roman puissant, qui explore aussi bien les relations sociales que les liens familiaux, qui mêle l’intime et le politique dans une langue cabossée et accrochée au corps du héros : « Et dans ma tête, c’était comme un cadre de fer avec des angles droits qui déchirait le temps » . Pas étonnant qu’autant de destins soient brisés, quand il est impossible que « dans nos vies s’enclenche la marche arrière », comme l’a fait la grande roue à Brest, le jour où Kermeur, suspendu dans le vide a failli mourir sous les yeux de son fils de sept ans dont les mains lui serraient les poignets. Toute cette mélancolie grise et humide semble baigner tout le roman et lui donne une dimension universelle : « Voilà ce qu’on découvre à dix-huit ou vingt ans. Qu’on aura le même père toute la vie. Que toute sa vie on la passera avec les mêmes fantômes. Les mêmes chanteurs à la radio. Les mêmes hommes politiques. La même enfance sur le dos » . La chute choisie par l’auteur, profondément humaine, en fournit un puissant remède.

 

 

Article 353 du Code pénal

Tanguy Viel

Minuit, 2017

176 p., 14€50

 

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