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Histoire

The Great Transition. Climate, Disease and Society in the Late-Medieval World

Couverture ouvrage

Bruce M. S. Campbell
Cambridge University Press , 485 pages

Le climat et la Peste
[vendredi 20 janvier 2017]


Ce que le climat nous apprend de l'histoire sociale et démographique de la fin du Moyen Âge.

Le Petit âge glaciaire, qui a caractérisé le climat mondial du XVe siècle jusqu’à la révolution industrielle, est bien étudié, et bien connu du grand public. En France, Emmanuel Le Roy Ladurie y consacrait dès 1967 l’essentiel de son Histoire du climat depuis l’an mil .

Mais la période de fluctuation climatique qui l’a précédé, aux XIVe et XVe siècles, reste moins bien connue : quelle part ont joué les modifications climatiques dans l’importante mortalité et la désorganisation sociale des sociétés d’alors ? Emmanuel Le Roy Ladurie tranchait en faveur de la peste . L’évolution de la paléoclimatologie permet de tenter un tableau plus complexe des relations entre climat, accès des hommes aux ressources et épidémiologie.

 

 

Un système socio-écologique dynamique

Bruce M.S. Campbell, spécialiste de l’économie anglaise, choisit de traiter de la période de la peste noire du XIVe siècle en interrogeant le rapport entre climat et société. Loin des méthodes et des objectifs d’une histoire du climat telle que l’envisageait E. Ladurie, il s’inscrit davantage dans la continuité des travaux anglo-saxons en histoire environnementale. L'enjeu étant clairement de chercher les liens entre contraintes environnementales et choix des sociétés, en évitant toutes les formes de déterminisme. Dès 1997, Jared Diamond invitait à placer les « germes » sur le même plan que les pistolets et les ressources naturelles . L'auteur va encore plus loin : il propose de considérer les liens entre les sociétés humaines et le climat sous l'angle de la synergie, avançant le modèle d'un « régime socio-écologique » composé du climat, de la société, de l'écologie, de la biologie, des microbes et des humains. Tous ces éléments sont « semi-autonomes » et forment un système toujours dynamique, qui peut être rapidement bouleversé.

Sans être jamais explicitement engagé, l'auteur tisse des ponts avec le présent par ses choix de vocabulaire. Comme le terme de tipping point, ou seuil critique, notion issue de la sociologie qui est aujourd’hui de plus en plus utilisée pour évoquer le phénomène d’emballement du réchauffement climatique auquel contribuera la réduction de la banquise, et qu’il applique lui à l’emballement des transformations environnementales et sociales, à la veille de la guerre de Cent Ans. B. Campbell insiste avec force sur l'idée qui est au cœur de l'histoire environnementale telle que la pratique William Cronon : la nature est, autant que les hommes, un acteur des changements historiques.

L'auteur brasse une imposante littérature secondaire, et utilise notamment trois techniques. La dendrochronologie est l’examen des cernes produits annuellement par les arbres, dont la largeur varie entre autres selon la température et la pluviométrie. Les forages de glace aux pôles permettent de connaître la composition de l’air emprisonné dans la neige accumulée par le passé . Enfin l’analyse chimique des stalagmites, stalactites et autres spéléothèmes apporte des informations entre autres sur les précipitations et leur constitution. Ces techniques, croisées avec les sources écrites, l'archéologie et l'analyse ADN des corps humains , permettent d'écrire une nouvelle histoire climatique du Moyen Âge, à une échelle mondiale, dans la mesure où les transformations atmosphériques sont connectées et ne peuvent se comprendre de manière régionale.

 

De l’optimum climatique...

Ce qu'on appelle le petit optimum climatique médiéval, du Xe au XIIIe siècle, se serait manifesté en Europe par une augmentation des températures. La période a connu en effet une radiance solaire maximum, qui a affecté les trois phénomènes atmosphériques majeurs : l’oscillation Nord-Atlantique, la mousson en Asie, et le phénomène El Niño dans le Pacifique.

Ces conditions auraient permis la croissance démographique de la population humaine, qui atteindrait vers 1300 un maximum de 329 millions d’habitants en Eurasie (avant de retomber à 167 millions en 1600). Pour ne prendre que deux exemples, la population de l'Angleterre passe de 1,7 millions en 1086 à 4,75 millions en 1290, celle d'Italie de 5 à plus de 12 millions . La croissance démographique aurait été particulièrement forte dans la Chine des Song (960-1279), soutenue par une culture massive du riz que permettait la régularité de la mousson. L’Inde et l’Europe auraient également bénéficié de situations favorables, et connu de fortes croissances démographiques, bien que l’Europe soit restée clairement derrière, entre autres à cause d’un retard technologique. En Europe, ces fortes densités auraient permis un phénomène que l’auteur qualifie de « smithian growth » : croissance urbaine, évolution vers une spécialisation de l’économie et, particulièrement en Angleterre, monétisation de l’économie.

 

...au Petit Âge Glaciaire

Cette période favorable a été suivie par une période instable, à partir des années 1250, qui bouleverse le climat à l'échelle du monde, provoquant notamment de fortes sécheresses en Asie du Sud-Est. A partir des années 1340, on rentre dans la période où se produit ce tipping-point, qui voit la réémergence de la peste, laquelle entraîne une recomposition radicale des systèmes socio-écologiques : c'est la « grande transition » inscrite au cœur de l'ouvrage. Enfin, à partir des années 1360, se font sentir les premiers signes d’un petit âge glaciaire, à l’origine d’un refroidissement des températures sur le globe jusqu’au début du XIXe siècle.

 

La Peste : avant, pendant et après

La période cruciale correspond donc à une réorganisation du climat mondial, dont on ne connait pas encore tous les enjeux . Les sécheresses s’espacent sur le continent américain, mais dans le même temps la mousson diminue en Asie, et l’Atlantique nord connait de fortes oscillations de températures, qui entraînent des tempêtes entre 1315 et 1318. Famines et disettes font leur retour en Europe, tandis que les migrants affluent vers les villes, et certaines villes telle Florence doivent mettre en place un système d’approvisionnement en pain garanti par l’État pour éviter la spéculation . Avant même la pandémie de la peste noire, plusieurs maladies du bétail frappent l’Europe et accentuent la malnutrition. L'évolution climatique est d'autant plus brutale qu'elle frappe une Europe habituée à de bonnes conditions : pour ne prendre qu'un exemple, l'auteur montre comment les communes toscanes ont, pendant la période d'expansion démographique, défriché les collines autour des villes. Lorsque le climat se fait plus humide, cette déforestation entraîne de grandes crues (Florence en 1333) aux conséquences économiques très lourdes .

Cette réorganisation du climat transforme aussi les conditions en Asie centrale, ou plus exactement sur le plateau tibétain de Qinghai, dont la peste noire serait originaire. Dès la fin du XIIIe siècle sa population de rongeurs, chez qui la peste était restée endémique depuis la peste de Justinien au VIe siècle, commence à augmenter, profitant d’un climat plus humide et plus chaud. Au contraire, dans les années 1320, de grandes sécheresses poussent probablement ces millions de gerbilles à quitter leurs hauts plateaux traditionnels pour descendre dans les plaines : la maladie se transmet alors aux hommes des caravanes qui traversent l’Asie centrale au cours des XIIIe et XIVe siècles. Or les conquêtes mongoles ont unifié ce vaste espace, permettant une circulation plus rapide des hommes... et des microbes. Alors que la peste ravage le Kurdistan, puis l'Irak, elle est rapportée par les marchands génois depuis Caffa en 1347.

La peste est donc un facteur supplémentaire, mais dont l’apparition est liée aux transformations climatiques, aux routes eurasiennes, et aux problèmes de malnutrition.

 

Société et environnement : des interactions non déterministes

La peste bouleverse le monde. En Europe, elle tue plus d'un tiers de la population en quelques années. C'est le point de bascule : « les changements et ajustements socio-écologiques qui s’ensuivirent garantirent que la vie dans le monde connu ne serait plus jamais la même » .

Dans les années qui suivent, les sociétés réagissent différemment selon les régions. En Angleterre, la diminution de la main d’œuvre assure aux travailleurs journaliers agricoles une augmentation de salaire substantielle : la peste participe de la reprise économique. À l'échelle de l'Europe, le centre de gravité socio-économique se déplace des cités marchandes italiennes aux villes pré-industrielles des Flandres et des Pays-Bas. Par contre, au Groenland, l'épidémie, combinée au froid de plus en plus rude, fait disparaître les colonies des Vikings, beaucoup moins bien adaptés à leur environnement que ne l’étaient les Inuits. Adaptation : c'est l'un des maîtres mots de l'ouvrage. L'auteur montre notamment que l'agriculture chinoise, largement basée sur la monoculture intensive du riz, a plus de mal à s'adapter aux nouvelles conditions climatiques que l'agriculture européenne, plus variée. Il fait d’ailleurs de cette différence l’un des facteurs d’explication de l’avantage que prend l’économie européenne sur l’économie chinoise au début de l’époque moderne, ce qui lui permet d’expliquer que la « Grande Transition » aurait entraîné la « Grande Divergence », c’est-à-dire, selon l’expression rendue célèbre en 2000 par Kenneth Pomeranz, le développement accéléré de l’Europe au détriment de l’Asie .

 

Cette dernière partie, concernant les effets sociaux de la peste et surtout l’enchaînement entre cette période de destruction et le début des explorations océaniques au XVe siècle, est la moins bien maîtrisée par l’auteur. Il y juxtapose des morceaux de récits, souvent déjà très connus lorsque l’on quitte les questions climatiques. L'auteur insiste par exemple sur l’économie italienne, notamment dans ses rapports avec l’Orient, bien que ces pages-ci dépendent trop largement du travail d’Abu-Lughod . C'est d'ailleurs l'un des reproches que l'on peut faire à l'ouvrage, qui repose essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, sur une littérature secondaire – certes de taille, et très bien maîtrisée – en perdant un peu le contact avec les sources primaires. Dans cette histoire, les acteurs sont collectifs : on parle beaucoup de la peste, d'El Niño, des Flandres, mais peu des hommes et des femmes qui sont au cœur des sociétés humaines. L'histoire climatique, si elle introduit avec brio un nouvel acteur, risque d'amener à une histoire dépersonnalisée – et donc d'autant plus difficile à aborder pour des non spécialistes. Souvent technique, parfois difficile à suivre, l'ouvrage a également tendance à se répéter à de nombreuses reprises.

L'auteur est à son meilleur lorsqu'il se penche sur l'économie anglaise, son sujet de prédilection, dont la connaissance lui permet de livrer de très belles pages, pointues et riches en débats actuels sur l’évolution de différentes régions. Mais dès qu’il s’aventure ailleurs, les dates et les références se font plus floues, les explications causales plus relâchées. Difficile par exemple de soutenir que la perte des États latins, à la fin du XIIIe siècle, nourrit des conflits en Europe, par exemple la Guerre de Cent Ans  : le lien causal n'a rien d'évident, et la chronologie est quelque peu malmenée. De même, on a du mal à comprendre pourquoi les perturbations climatiques entraîneraient nécessairement un repli de la chrétienté latine à la fin du XIIIe siècle : après tout, les concurrents auxquels les Italiens de la Mer Noire comme les États Latins au Proche Orient étaient confrontés connaissaient les mêmes perturbations, aggravés par le choc des invasions mongoles.

Cette hésitation entre cadre global, lorsqu’il traite du climat, et cadre occidental, sinon seulement anglais, lorsqu’il s’agit d’évaluer les réactions des sociétés, fait la principale faiblesse de l’ouvrage. Contrairement à ce qu'annonce le titre, l'auteur ne s'intéresse guère au monde, sinon pour y trouver la trace – dans les crues du Nil ou les moussons de Chine – des événements qui touchent l'Europe. Ce manque souligne l’un des défis d’une histoire environnementale appelée à intégrer des apports scientifiques toujours plus nombreux : si elle veut véritablement être mondiale, cette histoire ne pourra s'écrire qu'en équipe.

 

A lire également sur nonfiction.fr :

Actuel Moyen Age : "Singulier climat", par Pauline Guéna

Cyril Dion, Demain : Un nouveau monde en marche, par Florian Besson et Pauline Guéna

Romain Felli, La grande adaptation : Climat, capitalisme et catastrophe, par Fanny Verrax

 

 

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