Trente ans d’interviews de Marguerite Duras où sont abordées éthique littéraire, esthétique et histoire de l’art…

JACQUES CHANCEL. – Êtes-vous consciente du fait, Marguerite Duras, qu’on vous adore ou qu’on vous hait ?
MARGUERITE DURAS. – Oui, oui, oui.



En 1969, à l’occasion de la sortie de Détruire, dit-elle, Marguerite Duras est l’invitée de la grand-messe de Jacques Chancel, « Radioscopie », sur France Inter. Quinze ans avant la parution de L’Amant, elle est déjà une vedette de la scène intellectuelle française, clivante et prolixe. Elle peut affirmer, non sans snobisme : « Nous nous sommes toujours dit, Robbe-Grillet et moi, que le jour où nos livres auraient du succès, cela voudrait dire que nous commençons à faire de la mauvaise littérature. »

 

En 1976, un article des Nouvelles littéraires annonce : « Marguerite Duras est partout. Pourquoi s’arrêter là ? » En effet, partout dans la presse écrite et audio – elle n’évite que la télévision –, Duras parler de ce qu’elle sort au cinéma, au théâtre, en librairie, dissertant volontiers sur son travail. L’importance quantitative des articles à propos de son cinéma, ainsi que les entretiens croisés avec ses comédiennes (étonnant échange avec Madeleine Renaud), rappellent à notre époque qui l’a quelque peu réduite à son œuvre de romancière, qu’elle était avant tout une artiste pluridisciplinaire ayant su sans complexe exporter ses préoccupations d’écrivaine hors de son champ premier.

 

En 1986, deux ans après le Goncourt, le succès fulgurant de L’Amant et un passage décisif chez Bernard Pivot à « Apostrophes », Marguerite Duras est débarrassée de l’étiquette d’artiste à la fois pointue et dispersée, elle a largué les amarres du Nouveau Roman auquel on voulait l’associer, et elle corrige ses interlocuteurs qui arrondissent les ventes de L’Amant à la baisse : « Non. Pas un [million], un et demi. Neuf cent mille dans l’édition normale et six cent mille avec les clubs. En France seulement. » Elle a toujours l’assurance d’une auteure sûre de sa valeur, et qui ne se laisse pas dépasser ni par le succès, ni par sa propre image. C’est ce qui frappe en parcourant les entretiens réunis par Sophie Bogaert dans cette édition soignée et éclairante. Au fil de presque trente ans de présence médiatique, certaines contradictions apparaissent, des rectifications d’histoires ; ainsi que de solides permanences. Surtout, comme un révélateur mélancolique, saute aux yeux ce qui a quasiment disparu du paysage de la presse généraliste : ces longues discussions où l’on aborde sans divertissement des questions d’éthique littéraire, d’esthétique, des points de vue argumentés sur l’histoire de l’art, avec simplicité, humour et profondeur.



Écriture, folie et suicide



Quand elle parle de l’écriture (« Est-ce que c’est du travail ? Ou une occupation ? »), Marguerite Duras est précise, et catégorique : « C’est vraiment le dernier des métiers », « douloureux, angoissant », à la place on pourrait « faire des folies, voyager, devenir fou. Pourquoi ne deviendrait-on pas fou ? ». Elle glisse facilement d’une question générale et récurrente à des considérations inattendues, qu’on sent réfléchies, au point que certains entretiens, rapprochés dans le temps, donnent l’impression d’être le laboratoire d’une idée autour de laquelle elle tourne pour s’en emparer, la dire, l’épuiser et ne plus jamais y revenir.

 

Ainsi, en 1967, deux entretiens remarquables se suivent : en août-septembre avec Hubert Nuyssen, puis « Pour me massacrer », en octobre, avec Jean Schuster dans L’Archibras, dans lesquels Duras s’attache à décrire sa nécessité d’écrire, vitale et mortifère en même temps, qu’elle rapproche de la folie, du suicide, d’un rapport altéré à la vie réellement vécue : « Mon être-pilote, mon être-écrivain me raconte ma vie et j’en suis le lecteur. Il modifie ce qui a été vécu hier en raison de ce qui a été vécu aujourd’hui, il classe, clôt les chapitres, en ouvre d’autres, les laisse en suspens en attendant ce qui sera vécu demain, etc. [Mon être-pilote] est tenu d’en passer par la distorsion afin que l’événement soit vivable par moi, pour moi, et qu’il puisse rejoindre la foule interne du moi, des événements du moi. » Le suicide est vécue comme une fatalité d’être aussi inextricable que celle d’écrire (Duras va jusqu’à rapprocher les statistiques du nombre de suicidés par pays au nombre de manuscrits reçus par les éditeurs) : « J’écris pour me déplacer de moi au livre. Pour m’alléger de mon importance. Que le livre en prenne à ma place. Pour me massacrer, me gâcher, m’abîmer dans la parturition du livre. Ça réussit. À mesure que j’écris, j’existe moins. La libre disposition du moi, je l’éprouve dans deux cas : à l’idée du suicide et à l’idée d’écrire. Le remplacement physique du moi par le livre ou par la mort. La solution de continuité, livre ou mort. C’est dans ce cas que l’on peut parler de charme. D’un charme qui agirait en délivrant. On peut aussi parler du coup de foudre, mais suicidaire. »



Une contemporaine intransigeante



Théorisante, certes, parfois irritante, se desservant elle-même à l’occasion, par exemple quand elle illustre ses déclarations d’intention par des saillies lapidaires sur ses contemporains – ici c’est la « faute des comédiens » si sa pièce n’était pas drôle, là c’est carrément le public qui confond tout et n’a pas compris son film – ceci dit « sans mépris » – plus cette propension à distribuer bons et mauvais points aux autres auteurs : elle sauve Bataille, Blanchot, Annie Ernaux, Brigitte Favresse mais elle accable la « scolarité d’écriture » des auteurs du Nouveau Roman qui « tournent en rond », « pénibles ». En général, les courants littéraires l’agacent. Elle en veut à l’exotisme, elle tordrait bien le cou au « social balzacien », et à « cette espèce de mode laconique de la pensée » dont elle attribue la paternité à Barthes. « Dire tout en trois mots, ça n’existe pas, c’est une des plus grandes mauvaises influences du temps. » On devine une aversion certaine pour les figures de proue, qui va jusqu’à lui faire dire que la seule chose « qui [l]’empêcherait d’écrire, c’est d’influencer les gens ». En ligne de mire, cible de piques répétées jusqu’à la provocation, Sartre qui « n’a pas écrit, il n’a pas su ce qu’était qu’écrire ». Mais ses classements lapidaires correspondent à une idée assez précise, et argumentée à force d’images, de la littérature, de l’acte d’écrire et l’engagement de soi dans cette pratique.



L’écrivaine et la sorcière



Le « panneau de l’écriture féminine », de la « féminité », puisqu’elle préfère le mot au « féminisme », elle ne l’évite pourtant pas toujours, pour le goût de la polémique ou de la posture. C’est en tant que femme qu’elle dit regretter le Moyen Âge, où « les sorcières écrivaient ». « Je suis de même inconsolable, ajoute-t-elle des années plus tard, de n’être plus cette sorcière brûlée “publiquementˮ sur la place du village, dans la gloire de sa différence. »

 

Provocatrice, elle va jusqu’à revendiquer son aliénation de femme, qui la rapproche de la folie qu’elle recherche dans l’écriture : « Elles n’ont qu’à se défendre. […] Oui, […] on l’est toutes [aliénées]. Mais dans cette aliénation, il y a plus de grandeur que dans la soi-disant clairvoyance de l’homme. Dans l’écrasement de la femme, dans cette espèce d’injustice fondamentale qu’elle subit il y a plus de grandeur, il y a plus de folie, il y a plus de génie que dans ce qui est édicté par l’homme. » Ce qui ne l’empêche pas de pointer, revancharde, les crispations de ses proches, ainsi que sa propre résistance : « Maison, cuisine, repassage et que je continue à écrire dans le noir. Je vais vous le dire : mes anciens amis et mes anciens maris, ils auraient voulu que je fasse une œuvre qu’on découvre en 2010. »

 

C’est ici que la femme quitte l’écrivain ; d’aliénation féminine, dans l’écriture, elle ne veut pas entendre parler ; en littérature pour elle, il n’y a plus de place pour se revendiquer d’une quelconque appartenance. « Tout comme si en faisant un livre, un film, une femme quittait le port des hommes pour rejoindre celui des femmes. Sachez-le, tout est faux de ce que j’ai pu dire là-dessus. C’est faux pour moi et pour toutes les autres femmes et pour tous les homosexuels et pour tous les écrivains qui se réclament, disons le mot, d’une aliénation originelle. […] Or, l’écriture est jaillissement intransitif, sans adresse, sans but aucun que celui de sa propre finalité, de nature essentiellement inutile. Ou bien elle est pornographique. »

 

En modèle, projection d’elle fantasmée, réconciliant et condensant ce qu’elle incarne, bon gré mal gré : la femme du Camion, la « madone des grandes surfaces ». « Elle est de ce coin d’Auchan, entre Plaisir et Les Clayes. Ce sont des hauts lieux du Portugal et de l’Afrique noire, c’est que ça. Et quand je traverse cette région, j’ai aussi le sentiment d’y régner, de l’avoir à moi. Mais on m’a dit souvent, cette petite bonne femme qui voyage, qui arrête des camions, c’est toi. Les gens m’ont vue comme ça aussi, me voient comme ça. Ça m’a beaucoup flattée ; c’est une des choses qui me restent, qui est peut-être la plus proche de moi de tout ce que j’ai fait au cinéma. C’est moi, la madone des grandes surfaces, oui… Il m’arrive aussi d’être la madone d’autres surfaces que de celle d’Auchan ; mais en général, en général, je suis la madone des grandes surfaces. [Sourire.] Des autoroutes aussi ; des voyages, quoi. »



Le dernier des métiers



D’une contradiction l’autre, qui signent également l’émancipation de ses tabous. En 1969, quand Pierre Bourgeade lui demande, à propos de son adolescence en Indochine, si elle s’est prostituée, elle répond, catégorique : « Sans prostitution. Aucune. » Aussi catégorique que lorsqu’elle affirme, quelques minutes plus tard, qu’elle fut amoureuse d’un Chinois, et que sa « mère a dit Chic, on va la marier ». Elle dira tout le contraire en 1984 : « Elle ne savait pas ! Elle ne l’a jamais su ! […] Ça aurait été pire encore si elle avait appris que sa fille couchait avec un Chinois. Pire que les barrages. » En 1991, nouvel ajustement, elle revendique le fantasme de la prostitution comme le moteur de sa relation avec le Chinois : « J’étais aussi fascinée par la prostitution. Il me semblait que les dames, dans la ville, les vraies dames, c’étaient les putains. Celles qui marchaient seules au milieu des trottoirs, celles qui étaient libres, c’étaient les putains », le plus vieux métier du monde, le premier et le dernier peut-être, celui où s’expérimentent la liberté et la mort, comme dans l’écriture.

 

Cette expression intrigante et forte qui donne son titre au recueil, le « dernier des métiers », Marguerite Duras y revient comme si elle était, elle-même, la dernière des écrivains. Au fil de près de trente ans d’interviews, on l’a vue se libérer de ses propres règles, de ses barrières, de ses certitudes, de ses confrères aussi. Se replier sur elle-même, s’isoler et espérer sans doute projeter son œuvre, son « être-écrivain », par ces interviews-fleuve qui la raniment en effet aujourd’hui, au-delà de son silence à venir

 

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