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Une histoire des rythmes
[mercredi 22 juin 2016 - 18:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Les rythmes au Moyen Âge
Éditeur : Gallimard
720 pages
Résumé : Dans le temps de l'Histoire, jamais le rythme n'est pure répétition ni simple régularité.

Grand spécialiste de l’histoire médiévale et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, Jean-Claude Schmitt a marqué l’historiographie par ses travaux inspirés et nourris par l’anthropologie. Paru en 2016, Les rythmes au Moyen Âge semble destiné à devenir un « incontournable ». Avec La Raison des gestes dans l'Occident médiéval , l’auteur avait déjà fourni une précieuse grille d’analyse pour qui s’intéresse à l’anthropologie historique. Son dernier ouvrage nous invite davantage à suivre le mouvement de l’histoire qui entraîne inexorablement avec lui les hommes.


Le langage : aux origines du rythme

 

« Le sens antique et médiéval du mot rhythmus est bien plus restreint que le ou les sens modernes du mot rythme. » . Durant le haut Moyen Âge, le terme de rhythmus, hérité du grec ancien, sert d'abord à désigner la poésie alors rythmée et chantée. La liturgie chrétienne va récupérer cette manière de rythmer un texte à l’oral. Cela se traduit par l’apparition d’une nouvelle forme de notation dite « neumatique ». Servant d’aide-mémoire aux clercs, les neumes sont placés dans la marge des manuscrits et permettent d’indiquer aux officiants les rythmes des chants liturgiques. Ce n’est qu’au cours du Moyen Âge central que la notion de rythme va s’étendre à un ensemble varié de domaines : mesure du temps et des poids, astronomie, anatomie, architecture…

 

La notion de rythme entretient dès son origine un rapport étroit avec le langage oral – et par extension avec le chant et la musique – mais aussi la littérature. Dans ce cadre, à partir de la fin du IXe siècle, la littérature vernaculaire fait du rythme une de ses composantes essentielles. Il faut rappeler que celle-ci était destinée à être chantée devant un public captivé. Un de ces plus anciens textes, le Ludwiglied (880-882), met en scène un épisode où des combattants entonnent le Kyrie eleison. Au moment où l’histoire était déclamée, « pourquoi même ne pas imaginer [l’auditoire] dansant sur le parvis de l’église ? » . Dans la même veine, les chansons de gestes, à l’image de La Chanson de Roland (1100-1120), sont composées dans le but d’être avant tout de véritables performances orales. La musicalité des mots et la cadence des phrases sont donc savamment pesées : pour qu’un récit ait du sens et soit mémorisé, il se doit d’être rythmé.

 

Mais la notion de rythme ne se cantonne pas au domaine du langage. Bien vite, elle est appliquée à l’architecture et à l’ornementation. C’est sous les termes de varietas et de diversitas que le rythme peut pleinement se déployer. Au sein des édifices religieux les ornementations, les couleurs, les métaux, les gestes liturgiques, les chants, les objets, la lumière, l’ondulation des flammes des cierges forment un tout complémentaire nécessaire pour « orchestrer le culte rendu à Dieu » .


Le corps à l’épreuve des rythmes



Comme le rappelle Jean-Claude Schmitt, « tout est mouvement, c’est là l’horizon fondamental de la pensée du rythme au Moyen Âge » . À ce titre, les mouvements du corps que l’on pourrait trop simplement penser comme étant arbitraires sont en réalité le fruit d’une culture rythmique héritée et transmise. S’il marche vers son Salut, l’homme médiéval compte ses pas tout au long de ses journées au rythme primaire ou originel de ses pieds, « Le rythme est originellement un rythme des pieds » disait l'écrivain Elias Canetti.  La cadence n’est pas la même d’un homme à l’autre. Le messager peut parcourir jusqu’à 60 kilomètres par jour tandis que le paysan marche au milieu de ses blés. Mais, au son d’une vielle, tous s’arrêtent et entrent dans la danse. L’Église s’inquiète face à ce changement brutal de rythme favorable aux gesticulations incontrôlées. Le diable, grand casseur de rythme, aime danser et faire se rapprocher les corps jusqu’à inciter au pêché de chair. Cela n’empêche pas aux hommes de se tenir par la main pour tourner en rond dans une joyeuse carole. L’enjeu pour les clercs va être de trouver le « bon » rythme au bon moment. Aussi, aiment-ils à rappeler lors des danses liturgiques que le roi David, lui aussi, avait l'habitude de danser. Dès lors que les mouvements du corps sont pesés, mesurés et contrôlés, le bon rythme l’emporte.

 

Mais « le corps n’est pas isolé, il s’inscrit dans la totalité du monde et les rythmes du monde résonnent en lui » . En effet, les rythmes microcosmiques entretiennent en permanence des relations étroites avec ceux du cosmos tout entier. La rotondité du crâne humain ne fait qu’imiter celle de l’univers. Or le grand ordonnateur du rythme macrocosmique n’est autre que Dieu. La perfection avec laquelle les saisons se succèdent, les vents soufflent, les astres tournent, les éléments se conjuguent ne peut être que d’essence divine. Cette parfaite correspondance entre rythmes macrocosmique et microcosmique va toutefois connaître une évolution à partir du XIIIe siècle lorsque les premiers traités médicaux font leur apparition. L’approche scientifique du corps humain tend à prendre quelques distances avec des considérations théologiques ou morales. Le Régime du corps d’Aldebrandin de Sienne (1256) fait du corps humain une « machine » qui possède son propre rythme. Tous les organes entrent en correspondance avec le macrocosme et des remèdes peuvent leur être administrés afin de bien mesurer leur rythme.

 

Le rythme des corps ne peut être compris sans tenir compte des rythmes sociaux qui organisent et structurent la société médiévale. C’est par exemple le cas avec les rythmes des rapports sexuels qui dépendent de « nombreux facteurs biologiques, culturels et sociaux » . Les livres pénitentiels interdisent formellement l’union charnelle pendant les règles mais aussi durant une partie de la grossesse et pendant plusieurs dizaines de jours après l’accouchement. De même, l’acte sexuel est prohibé lors des fêtes chrétiennes, le mercredi et le vendredi. Finalement, sur une année, l’abstinence est prescrite durant près de 130 jours. Le nombre des naissances peut fournir à l’historien quelques indicateurs. La moyenne d’un accouchement tous les deux ans permet d’affiner l’analyse des rythmes sexuels. Toutefois « il serait hasardeux d’en tirer des leçons pour l’ensemble des catégories sociales » . Ainsi, les rythmes des corps sont-ils toujours en partie déterminés par des rythmes sociaux complexes que l’historien se doit d’examiner et d’appréhender avec finesse.


Rythmer le temps et l’espace

 

Comme le rappelle Jean-Claude Schmitt, précédé par Jacques Le Goff, « la question des rythmes est étroitement liée à celle du temps, mais elle ne se confond pas avec elle » . Aussi, « la grande affaire du christianisme fut la conversion du temps, ou plutôt des formes de temporalité, au service des contraintes liturgiques et de conceptions du salut professées et diffusées par l’Eglise » . Au Moyen Âge, le temps est essentiellement chrétien. Tous les rythmes qui vont le scander et le périodiser trouvent leur justification dans un savant mélange de culture chrétienne et de phénomènes naturels eux-mêmes christianisés. Les sept jours de la semaine trouvent leur correspondance avec ceux de la Création tout comme les fêtes religieuses sont le plus souvent organisées sur le cycle du soleil et de la lune. Deux grandes conceptions, l’une cyclique l’autre linéaire, viennent rythmer le temps chrétien. L’exemple du monastère rend bien compte d’une manière de penser rythmiquement le temps. Qualifié d’horologium, l’abbé a la charge de rythmer la vie de la communauté de frères qu’il dirige. Afin de distinguer les horae il peut s’aider de cadrans solaires ou de sabliers qui lui donnent une certaine mesure du temps. La nuit, c’est aux étoiles qu’il peut se fier. S’il doit détenir la maîtrise du temps, c’est parce qu’il doit faire en sorte qu’à la fin de la semaine, l’ensemble des psaumes ait résonné au sein de son abbaye. Le contrôle du temps répond ici à un impératif liturgique majeur.

 

Mais les rythmes du temps sont perçus d’une manière différente par d’autres groupes sociaux, moins cultivés. À partir du XIIe siècle, le temps de la journée commence à être divisé en 24 parts égales. Dans les villages, le paysan continue d’observer la course du soleil. Mais le véritable indicateur temporel n’était autre que la cloche perchée au sommet de l’église la plus proche. Celle-ci rythmait le temps social lors de diverses occasions : appel pour la messe, avertissement d’un danger imminent, fêtes religieuses, mariages… Véritable protectrice, la cloche pouvait également être sonnée afin de repousser les puissances diaboliques ou les orages trop menaçants. C’est dans ce contexte qu’une véritable liturgie rythmique s’élabore à propos de la fréquence avec laquelle les cloches doivent résonner. À partir du XIVe siècle, elle va être concurrencée par l’horloge qui individualise la conception et l’approche du temps. Si la cloche sonnait pour l’ensemble du corps social, l’horloge permet à tout un chacun de prendre la mesure du temps quand bon lui semble.

 

« Si les phénomènes rythmiques s’ancrent dans le temps et font de lui leur vecteur privilégié, il s’inscrivent aussi et simultanément dans l’espace » . Les recueils qui décrivent les processions sont en réalités élaborés à l’aide de rythmes savamment calculés. L’objectif est de faire correspondre à chaque geste rituel un lieu approprié prêt à accueillir ce geste pour le rendre significatif. Le tout doit tomber à un moment précis du calendrier liturgique. Dans le même esprit, on peut évoquer les cortèges ou les entrées royales suivant des rythmes qui leurs sont propres. Ces parcours rythmés peuvent aussi bien investir des lieux à une échelle aussi vaste que celle des pèlerinages tout comme ils peuvent quadriller occasionnellement une ville. Mais on les retrouve aussi à des micro-échelles à l’image de cette « procession religieuse conduite par un prêtre autour des deux mâts du navire »  menant Joinville en Terre Sainte. En définitive, la notion de rythme fut savamment utilisée par les hommes du Moyen Âge dans l’objectif de prendre le contrôle du temps et de l’espace tout en tentant de créer du sens.


Un tournant rythmique au XIIIe siècle ?

 

Parfois, l’historien peut saisir l’apparition de nouvelles formes de rythmes qui investissent le champ social. C’est par exemple le cas de l’Université au cours du XIIIe siècle. De nouveaux rythmes liés à l’acquisition du savoir vont apparaître. L’apprentissage se divise alors en trois temps qui se suivent autant qu’ils se complètent. A partir du milieu du XIIIe siècle, il est de coutume d’introduire le cours avec une « question disputée » (quaestio) qui fixe le thème du débat. S'ensuivent les discussions argumentées ou responsio. Enfin, le maître reprend la parole et propose une synthèse que chaque étudiant reporte dans ses cours (determinatio). Cette nouvelle division ternaire du cycle de l’apprentissage universitaire rythme les « exercices auxquels l’étudiant est astreint, jusqu’à l’examen final et solennel qui fera de lui un licencié » . C’est aussi au cours de cette période que les « grandes vacances estivales » sont mises en place. Ce nouveau modèle du « rythme universitaire » qui émerge au cours du XIIIe siècle est encore celui que nous connaissons aujourd’hui.

 

A la même époque, s’amorce une individualisation au sein de la société dans son ensemble. Ceci est en partie visible à travers la piété, dont le livre d’heures signe bien un désir d’intériorisation de la foi chrétienne. Dans le même esprit, le chapelet pousse les individus à adopter de nouveaux comportements sociaux qui marquent un changement de rythme assez net. Désormais, « les mouvements des lèvres, les mots murmurés de la prière, le glissement des doigts l’un sur l’autre pour faire glisser les perles, les génuflexions alternant avec le redressement du corps, tous ces gestes contribuent au rythme caractéristique de la prière du chapelet » . Encore loin de s’imposer totalement, le rythme individuel est toutefois intégré aux rythmes collectifs.

 

Comme l’écrit Jean-Claude Schmitt, il ne s’agit pas de se livrer dans cet ouvrage à un exercice de microhistoire à proprement parler mais bien plutôt d’une histoire transversale englobant une très longue durée . Cette approche comporte à la fois des avantages mais aussi quelques inconvénients. L’ouvrage est une formidable introduction à l’histoire du rythme où l’auteur rassemble de nombreuses études de cas permettant à chaque fois d’illustrer unes des facettes de la notion de rythme. Mais cette variété jette parfois une certaine confusion. Le lecteur peine au final à cerner avec finesse ce que peut concrètement représenter la notion de « rythme » en histoire. Il semblerait qu’à certains endroits le terme de rythme ait été utilisé à tout prix alors que d’autres notions – à la fois proches mais plus adaptées – aurait pu davantage convenir. Pour autant, l’érudition de Jean-Claude Schmitt rend la lecture de l’ouvrage enrichissante à de multiples égards. Dans la continuité de La Raison des gestes, Les rythmes au Moyen Âge invite l’historien à s’intéresser à l’anthropologie historique s’il veut correctement aborder ces sociétés à la fois si proches et si éloignées, car les rythmes « traversent toute l’épaisseur des réalités sociales, les font vibrer sur des modes divers et restituent pour finir un surprenant concert » .

 

 

Yoann SOLIRENNE
Titre du livre : Les rythmes au Moyen Âge
Auteur : Jean-Claude Schmitt
Éditeur : Gallimard
Collection : Bibliothèque des histoires
Date de publication : 11/03/16
N° ISBN : 978-2070177691
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