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Vers un nouvel ordre universitaire ?
[jeudi 21 avril 2016 - 13:00]
Essais politiques
Couverture ouvrage
La destruction de l'université française
Éditeur : La Fabrique
180 pages
Résumé : Un tableau du processus d’assujettissement croissant de l'Université aux injonctions du marché.

L’ouvrage de Christophe Granger fait suite à une série de travaux récents sur l’Université française, faisant état de sa situation dégradée et partageant une même tonalité pessimiste . Le point de vue adopté par l’auteur diffère néanmoins pour au moins deux raisons de ces travaux.

D’une part, alors que nombre de travaux abordent la question de la situation de l’Université par le prisme de son public, ses évolutions, sa composition scolaire et sociale ou encore la thématique de l’abandon en premier cycle, Christophe Granger porte la focale sur les enseignants chercheurs, la transformation de leurs conditions de travail et de la définition de leur métier. D’autre part, contrairement aux thèses dominantes actuelles, l’auteur considère que les difficultés rencontrées par l’Université ne sont pas les conséquences d’un mal congénital, lié aux spécificités de son fonctionnement par rapport aux autres formations d’enseignement supérieur (absence de sélection, académisme des formations, etc.) mais sont au contraire causées par des attaques venant de l’extérieur. Ce n’est donc pas que l’institution universitaire serait par nature désajustée aux attendus du monde actuel et du public des étudiants, mais bien qu’une série de réformes ont contribué à sa fragilisation. On assiste donc à une « destruction » de l’université plutôt qu’à sa « crise » .

Au final, dans son ouvrage, Christophe Granger dresse la chronique de la perte d’autonomie de l’Université à l’égard du monde économique et, partant, établit l’existence d’un processus d’assujettissement croissant aux injonctions du marché. D’une part, les enseignants chercheurs et les chercheurs apparaissent de plus en plus soumis aux impératifs d’une recherche commandée par et pour l’extérieur et non pensée par et pour la science (développement massif de la recherche par contrat, transformation du métier de chercheur par la nécessité de répondre à des appels d’offre). D’autre part, le temps des études n’est plus envisagé comme un « temps suspendu » qui place les étudiants hors du monde, mais l’on assiste au contraire à un double mouvement qui renforce en amont le lien entre les appartenances sociales et le type de filière suivie par l’accentuation de la segmentation de l’enseignement supérieur et qui en aval ajuste toujours plus les formations à la demande économique, par la professionnalisation des enseignements et par l’augmentation de la valeur accordée à certaines disciplines comme la gestion.

 

Les conditions de possibilité d’un nouvel ordre universitaire

 

L’ouvrage est construit selon trois parties et suit une logique cumulative pour démontrer que la situation actuelle de l’Université n’est ni le produit de processus contingents ni le résultat de failles inhérentes au modèle universitaire. Au contraire, la thèse de l’ouvrage de Christophe Granger est que la situation dégradée de l’Université répond d’une logique destructrice sciemment conduite et finement orchestrée par les promoteurs d’un nouveau modèle de production et de diffusion du savoir, connu sous le nom d’« économie de la connaissance » et qui s’est fortement développé depuis une vingtaine d’années.

Dans la première partie du livre, l’auteur propose une généalogie de la précarisation de la profession d’universitaire pour soutenir l’idée qu’on assiste à un processus de dérégulation interne progressif et durable qui affecte considérablement la définition et l’exercice du métier. Il montre clairement que la situation actuelle de l’Université n’est pas le résultat de phénomènes conjoncturels, comme par exemple les épisodes de massification auxquels on impute pourtant souvent la cause de la fragilisation et de la dévaluation de l’institution, mais qu’elle est bien le fruit d’une politique déployée depuis le début des années 2000 et qui remet clairement en cause l’autonomie de l’institution .

La seconde partie consiste à montrer que le désordre qui touche actuellement le métier d’universitaire est non seulement orchestré mais aussi programmé. Surtout, ce désordre organisé constitue la condition même de possibilité des réformes. D’une part, en ce qu’il permet le déploiement d’un discours de la crise qui affaiblit l’Université et qui oblige et justifie la refondation de l’institution. D’autre part, parce que ce désordre constitue en réalité l’ordre normal de fonctionnement du nouveau modèle universitaire, fondé sur la flexibilité.

La troisième partie poursuit la radiographie de ce nouvel ordre en insistant sur le rôle joué par l’existence de surnuméraires de la recherche et de l’enseignement. Contre l’unité et la continuité du corps des universitaires qui prévalaient jusqu’à la seconde moitié du vingtième siècle, Christophe Granger montre, avec de nombreux exemples à l’appui, que la production d’une armée de réserve d’universitaires (notamment par la création de nouveaux statuts et de nouveaux types de contrats de travail) ne constitue pas une scorie ou une simple dérive du nouveau modèle d’Université, mais participe de son mode structurel d’organisation. Lorsque Christophe Granger conclut sur la « fin de l’histoire », c’est bien pour signifier que l’impression d’inaboutissement que peut renvoyer la multiplication de statuts et de types de contrats nouveaux dans la profession ne doit pas laisser présager d’une stabilisation à venir. Bien au contraire, cette déstabilisation du métier constitue sa propre fin. 

 

La nouvelle temporalité universitaire

 

Au final, la destruction de l’Université française constitue une véritable rupture temporelle qui affecte aussi bien les conditions d’études, les conditions de la recherche que les modalités de la carrière universitaire.

Les formations universitaires, devant désormais répondre aux attentes du marché économique, sont sommées de s’ajuster. Dans ce nouveau paradigme, les étudiants ne sont plus considérés comme des citoyens en devenir mais des travailleurs en puissance. Les réformes pédagogiques transforment les cursus et les savoirs de façon à produire des diplômés prêts à l’emploi plutôt que des savants et/ou des diplômés prompts au recul critique. La professionnalisation des filières, la montée de la pédagogie par projets, l’approche par compétences constituent autant de mutations idéologiques qui participent à la formation d’exécutants plutôt que de penseurs. Le temps des apprentissages est morcelé (l’étude de cas prend le pas sur le cours marginal qui permettait le développement d’une argumentation complète) et aliéné (soumis à l’action plutôt que préservé des contraintes séculières).

Un autre changement temporel affecte les conditions de la recherche. Là encore, les impératifs de la rentabilité et de la compétitivité battent la mesure d’une recherche cadencée, ponctuée par les réponses aux appels à projets. La gestion administrative de la recherche commandée crée de nouvelles tâches et transforme le métier de chercheur. Le temps de la science est réduit à sa portion congrue, dans un métier toujours plus morcelé et bureaucratisé.

Enfin, dans ce modèle du taylorisme universitaire, le temps des carrières est fondé sur l’incertitude. Les contrats courts sont légions et l’armée de précaires employés pour faire la recherche ne peuvent se projeter dans un avenir professionnel ni personnel.  Ils interviennent sur des séquences d’une recherche découpée et ne voient souvent pas l’aboutissement de leur travail.

La force argumentative de cet ouvrage est de montrer le caractère global, systématique et systémique de cette nouvelle idéologie de la recherche, par une énumération d’exemples et de situations qui donnent le sentiment d’une entreprise inéluctable. Mais contre cette « fin de l’histoire », Christophe Granger oppose néanmoins le constat d’un certain nombre de résistances à l’œuvre (collectifs de précaires, etc.) et formule un certain nombre de propositions pour une redéfinition de l’Université, qui constituent comme une respiration bienvenue dans un état des lieux assez étouffant.

 

Tropisme universitaire

 

La difficulté qu’il y a à écrire sur l’Université est que le chercheur est pris dans son objet et son point de vue peut s’en trouver déformé ou altéré. Cela peut par exemple conduire au sentiment de vivre une période particulièrement vive de changements là où le détour historique donne à voir un processus  long et heurté. Ensuite, la focalisation interne peut faire oublier certains angles morts de l’espace considéré ou peut conduire à projeter sur les individus étudiés une partie de ses propres catégories de pensée. Si l’ouvrage de Christophe Granger a le grand mérite de replacer la situation actuelle de l’Université dans le temps long et d’user de la prise de recul historique pour analyser les changements qui l’affectent, il n’échappe pas à quelque tropisme universitaire qui le conduit à regarder l’enseignement supérieur « par le haut ».

D’une part, la vision duale de l’enseignement supérieur adoptée par Christophe Granger, opposant l’Université à l’ensemble des grandes écoles, conduit à en ignorer les lisières. Dans l’ouvrage, il n’est ainsi nulle mention des « petits supérieurs » que sont les Sections de techniciens supérieurs (STS), les Instituts de formations aux soins infirmiers (IFSI) ou encore les écoles du travail social, pourtant soumis et sommés depuis plus longtemps que l’Université à s’ajuster aux attentes du marché du travail et contribuant fortement à l’effort de démocratisation de l’enseignement supérieur.

D’autre part, l’ouvrage se centre presque exclusivement sur les mutations du métier d’enseignant-chercheur et les transformations des conditions de travail des universitaires. Si l’objet de l’ouvrage n’était pas de proposer un point de vue exhaustif sur l’ensemble des personnels de l’Université, il convient néanmoins de ne pas oublier que la précarisation des personnels administratifs constitue également une condition de possibilité du fonctionnement du nouvel ordre universitaire et que les gestionnaires de laboratoire ou les secrétaires de composantes constituent également les variables d’ajustement de la nouvelle économie de la recherche, par la multiplication de tâches invisibles et non reconnues, par la bureaucratisation croissante de leur travail, et par le recours massif à des contractuels .

Indépendamment de ces quelques points critiques, l’ouvrage de Christophe Granger propose une lecture informée, éclairante et nécessaire de l’évolution contemporaine de l’Université et de la recherche publique.

 

 

À lire aussi sur nonfiction.fr :

- Christophe Granger, La destruction de l'université française, par Florian Besson

- Romuald Bodin, Sophie Orange, L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, par Benjamin Caraco

- Yves Dupont, L'Université en miettes : Servitude volontaire, lutte des places et sorcellerie, par Benjamin Caraco

 

 

 

 

 

Romuald BODIN, Sophie ORANGE
Titre du livre : La destruction de l'université française
Auteur : Christophe Granger
Éditeur : La Fabrique
Date de publication : 19/10/15
N° ISBN : 978-2358720762
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6 commentaires

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Jean B

04/05/16 10:12
On pourra lire également le compte rendu et l'entretien qui figure ici
http://zilsel.hypotheses.org/2380
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Pierre

27/04/16 10:38
@pyl : désolé, ne suis pas concerné par votre commentaire sur la classe d'âge, et quant à la "nullité" comparative de la génération que vous évoquez, je vous dirais d'autant plus facilement que votre argument est oiseux que je ne suis pas de cette génération !
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pyl

24/04/16 13:40
@jeff @Pierre (oui parce que mon petit doigt me dit que vous êtes de la classe d'âge en question ;-)

Un des principaux maux de l'université est générationnel (et secondairement genré)...
Les actuels PR mâles entrés dans les années 1990 quand les universités se sont massifiées et les postes démultipliés... et qui, trop souvent, sont des enseignants lamentables et des chercheurs nullissimes... à la différence des plus jeunes mais aussi des anciens mandarins désormais en retraite... Et rien à voir avec 68, hein, faites le calcul, ils ont aujourd'hui dans les 55-60 ans et sont presque tous des hommes...
Dans 10 ans, avec la relève tout ira mieux... Ouf! à condition bien sûr que l'université ne soit pas entièrement détruite d'ici là par les ministères particulièrement les nuisibles "socialistes" qui utilisent l'université pour aménager le territoire et maquiller les statistiques du chômage des moins de 25 ans...
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Pierre

21/04/16 17:27
@Jeff
Bien vu. J'avais oublié de mentionner le temps de travail du personnel administratif à l'Université, qui est de nature à rendre poujadiste le social-démocrate que je suis ! Ils diront certes sur le mode soviétique d'autrefois : "ils font semblant de nous payer, et nous on fait semblant de travailler"
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Jeff

21/04/16 17:07
@Pierre : je mise avec vous.

Ah le rêve d'une université sans étudiants... Ou avec des étudiants qui, comme les âmes du paradis, passeraient leur temps à admirer et chanter la louange du Seigneur... Le problème étant que les étudiants, eux, vont redescendre sur terre, avec des diplômes en toc qui feront bien rire les employeurs (moins les étudiants).

Pour mémoire, si un mois d'étude coûte 700 euros (500 de loyer + le reste, et je fais remise des billets de train, livres, ordi...), ce master aura coûté 700 x 12 mois x 5 ans, soit 42 000 euros pour "devenir citoyen". Ce qui est plus noble que se préparer à être un infâme "travailleur", mais pas donné quand même pour aller pointer à Pôle emploi. Au mieux "innocent" (j'espère!), au pire sarcastique.

Une question : y a-t-il à l'université des "chercheurs" qui ne soient pas "enseignants-chercheurs"? En-dehors du CNRS (et qqs autres institutions, Inserm, Inra, etc.), y a-t-il autre chose que des PU, MCF, ATER, contrats doc (enseignants-chercheurs) ou PRAG, PRCE, vacataires (enseignants tout court)? Si non, le problème commence dès le titre : le livre ne parle pas de l'université (lieu de formation et de recherche), mais de la recherche.

Les recenseurs ont raison de mentionner aussi l'existence et l'importance des personnels administratifs. Mais il aurait peut-être mieux valu en dire qu'il s'agit de véritables professions, auxquels les enseignants-chercheurs feraient bien de remettre certaines de leurs tâches. (Pour le reste, il n'est pas rare que des services soient pléthoriques, et mieux vaut ne pas rappeler les temps de travail dont bénéficient les personnels!)

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