Alors que l’on a parfois de quoi désespérer quand on lit la trop diversifiée production littéraire homosexuelle actuelle et son message insipide,
Homosexualité au cinéma vient nous redonner courage ! Oui, il existe encore quelques auteurs capables de réfléchir sur l’homosexualité sans sombrer dans l’idéologisme militant ou l’esthétisme
queerisant, bref, capables de décoller des "bonnes" intentions ! Cette étude sur le cinéma homo-érotique universel, aussi imposante soit-elle (750 pages quand même…), est une mine d’or pour le cinéphile de l’homosexualité. Elle ne constitue pas une pâle copie du
Celluloïd Closet (1981) de Vito Russo : elle s’appuie au contraire sur une observation critique, pertinente, concrète et très documentée des films traitant de l’homosexualité depuis le début de la naissance du cinéma
. Pour le connaisseur de la culture gay, c’est un réel cadeau qu’a offert Didier Roth-Bettoni en écrivant ce livre. Même si on ne peut pas cautionner toutes les critiques personnelles formulées par l’auteur concernant tel ou tel film (des goûts et des couleurs…), il est difficile de ne pas souscrire fréquemment aux avis, préférences et classement proposés. Roth-Bettoni a su la plupart du temps se mouiller pour défendre un point de vue personnel (il lui arrive de qualifier certains films d’ "épouvantables", d’ "exécrables", de "détestables", ou de "nuls" s’il le faut
!), et parvient même de temps en temps à nous faire décrocher un sourire tant son regard est juste, impertinent et humoristique… parfois sans le faire exprès quand il dévoile l’intrigue pourtant bien cachée de quelques films en nous racontant leur fin en une phrase ! (Il nous fait le coup pour au moins cinq d’entre eux –
Huit femmes (2002),
Tu marcheras sur l’eau (2005),
Les Voleurs (1995),
Yossi et Jagger (2003), et
Flying with one wing (2004) – tant pis pour ceux qui n’ont pas vu les films en question avant !).
Le livre de Roth-Bettoni est particulièrement bien construit, érudit et éclairant, avec des glossaires lexicaux pour les néophytes, énormément de photos, des encadrés thématiques tout à fait originaux (liste des personnages déguisés en vieilles dames, des personnages homosexuels pédophiles, des films de vampires crypto-gays, des "films de prison" ou "de couvent", etc.), des résumés clairs d’un grand nombre de films (y compris les téléfilms et les documentaires !). Il constitue donc, vous l’aurez compris, une précieuse banque de données, aussi bien pour un public gay que lesbien. Il est à ce propos assez remarquable de voir avec quelle ouverture et quelle curiosité a travaillé Roth-Bettoni. Alors qu’il est pourtant un homme et qu’il est français, il ne s’est pas cantonné à ne s’intéresser qu’à son petit pays ni à l’homosexualité masculine dans le cinéma : le lesbianisme occupe une très grande place dans
Homosexualité au cinéma, et ce genre de croisements d’intérêt est, il faut le dire, assez rare dans les études actuelles sur l’homosexualité.
La ritournelle queer de l’antitotalitarisme moralisantHomosexualité au cinéma a le défaut d’être à certains moments le produit de son époque, une époque qui croit avoir échappé aux anciens totalitarismes parce qu’elle les maudit sur pellicule, mais qu’elle a réintroduit dans leur version inversée : celle de l’antitotalitarisme moralisant, décrit à juste titre par Élisabeth Lévy comme le "fondement de la censure d’aujourd’hui"
. Cette nouvelle orthodoxie "antifasciste" impose une vision diabolisée du passé, une glorification de tout ce qui peut rompre avec les traditions dites "réactionnaires" de nos parents, une toute-puissance des médias sur les anciens pouvoirs politiques personnalisés, une mise en avant des minorités culturelles victimisées, et une conception libertaire, désincarnée, hédoniste et réifiante, de la sexualité.
Roth-Bettoni obéit à ces dictats à la mode, en particulier dans son éloge d’un amour asexué
(qui consiste à dire : "Homosexuel, hétérosexuel, bisexuel, transsexuel, quelle importance ? Ce qui compte, ce sont les rencontres, les personnes, l’Amour."), dans sa manière de parler de Mai 68 comme d'un "vent de liberté"
, dans sa haine antisociale du passé et des institutions (il parle par exemple des "théories rétrogrades"
de la psychanalyse et de la société), dans sa défense du "droit à l’égalité"
pour les personnes homosexuelles (marotte rebattue du militantisme gay mondial actuel), dans son enthousiasme quasi systématique pour la culture
queer (il souligne par exemple le "bon goût du mauvais goût" du
Super 8 ½ de Bruce LaBruce qu’il n’hésite pas à qualifier de "grand mauvais film"
). L’auteur semble croire naïvement que le scandale est en soi un gage de contenu et de qualité, que le "sans concession", brisant des "tabous"
pourtant pulvérisés depuis des lustres, a encore sa vigueur
. Il applaudit au potentiel "révolutionnaire" de films
gay friendly faciles – tels que
Ma vraie vie à Rouen (2002),
In and Out (1997),
Boys don’t cry (1999),
Hedwig and the angry inch (2000)
,
My Beautiful Laundrette (1985),
L’Homme de sa vie (2006),
Satreelex, the Iron ladies (2003), etc. – et va même jusqu’à énoncer que les films pornos sont "politiques"
dans la transgression qu’ils proposeraient. On n’a pas dû voir les mêmes films…
On peut regretter également que l’auteur suive docilement le courant idéologique actuel qui, avec les meilleures intentions du monde, veut rêver que la société va vers toujours plus d’ "ouverture" quant à l’homosexualité : car d’une part, l’accueil cinématographique et les progrès des mentalités inscrits sur pellicule ne sont pas la réalité concrète
; et d’autre part, l’indifférence, tant chantée par Roth-Bettoni, n’équivaut pas à la reconnaissance des différences ni au respect des identités ; elle préfigure plutôt une haine homophobe larvée pour un temps par nos bonnes intentions et un déni de la réalité violente cachée par les étiquettes-écrans que sont "l’hétérosexuel" et "l’homosexuel" (créatures scientifiques, je le rappelle, déshumanisées apparues seulement à la fin du XIXe siècle).
On lit en filigrane la croyance de l’auteur au mythe de "l’homosexuel" : à diverses reprises, il parle du désir homosexuel en termes d’incarnation humaine, ou de "vérité" fondamentale "des" homosexuels
; il a par ailleurs tendance à qualifier toutes les images négatives de l’homosexualité d’ "homophobes"
sans expliquer en quoi elles peuvent avoir du sens et quels sont les mécanismes paradoxaux de l’homophobie. Il préfère réduire l’homophobie à une simple histoire d’homosexualité refoulée. Même s’il ne le dit pas explicitement, on voit qu’il est encore attaché aux trois piliers idéologiques sur lesquels reposent tacitement la communauté homosexuelle mondiale actuelle (la croyance en "l’homosexuel" en tant qu’espèce humaine particulière, la foi en la force d’amour du couple homosexuel, et la conviction que l’homophobie est fomentée par une société mondialisée dite "hétérosexuelle depuis la nuits des temps")… et cela biaise donc forcément sa perception des choses. Attaché à défendre ce qui pour lui sont trois "réalités" du désir homosexuel – alors que tous nos désirs ne sont pas des réalités ! –, il ne va pas jusqu’au bout de ses analyses, pensant peut-être avec angoisse que les images "négatives" de l’homosexualité ont le pouvoir de se réincarner… Il est vraiment dommage que le travail colossal que constitue
Homosexualité au cinéma desserve finalement une thèse essentialiste de l’homosexualité. Heureusement que chez Roth-Bettoni l’amour du cinéma a prédominé dans son étude, et que la défense de l’essence homosexuelle passe largement à l’arrière-plan de son livre, sinon, celui-ci aurait perdu une grande part de son intérêt. Mais malgré tout, le résultat final en pâtit…
Le nez collé à l’écranIl manque à
Homosexualité au cinéma l’analyse symbolique de la fantasmagorie homosexuelle, de tous les codes homosexuels faisant partie de la culture gay (antiquaire, mère possessive, coiffeur, amants criminels, viol, jumeau, fleur, nain, photographe, relation prof/élève, corrida, et j’en passe). Il est bien beau de faire le
listing des films où par exemple apparaissent des coiffeurs : si ce n’est que pour moraliser ces "codes"
en termes manichéens pour briser l’interprétation, la moitié du travail est sabotée. Il aurait fallu que Roth-Bettoni souligne par exemple que le motif des coiffeurs gays, aussi stéréotypé soit-il (dans la réalité, tous les hommes qui exercent le métier de coiffeurs ne sont pas homos, bien évidemment !), montre une des caractéristiques du désir homosexuel (et non de la réalité homosexuelle) : le désir d’être objet, ou de pygmalionner l’autre en amour. On pourrait multiplier ainsi les exemples, mais ce n’est pas ici le propos. Seulement, j’essaie de dire que l’ouvrage de Roth-Bettoni est très enthousiasmant parce que très frustrant… et ça, c’est quand même bien dommage. Comme avec les jeux de dessins pour enfants, tous les points à relier pour voir la figure finale semblent indiqués… mais il nous manque les traits unifiants, les connexions de sens entre les différents motifs symboliques employés par de nombreux créateurs homosexuels, si bien qu’on se retrouve quand même au final avec l’impression d’avoir feuilleté un catalogue, certes bien illustré et agréablement personnalisé… mais un catalogue encyclopédique quand même ! Une chronologie a beau assurer une logique, elle ne constitue pas en soi un argument ; pas plus qu’un tour du monde n’est un gage de profondeur d’un message. Il ne faudrait donc pas, par rapport à l’épaisseur de l’essai de Roth-Bettoni, se laisser impressionner par l’apparent ordre des idées, la très longue bibliographie, et croire à l’exhaustivité. Le livre de Roth-Bettoni a beau être particulièrement fourni et sérieux, il est encore incomplet quant au travail d’interprétation des codes homosexuels survolés par-ci par-là par l’auteur. On attend avec impatience la publication d’un ouvrage qui fasse véritablement honneur à la culture "gay" et qui interprète de manière non causale, factuelle et moralisante, mais uniquement coïncidentielle, toutes les images employées par le désir homosexuel (et que la communauté homosexuelle a la fâcheuse habitude de baptiser "clichés" – homophobes et/ou homosexuels – pour éviter d’en dégager le sens et pour les mépriser/déifier
). Trop de militants ou d’auteurs actuels traitant de l’homosexualité s’approprient la culture "gay" pour la mettre sous verre, en occulter la richesse, et ne pas la questionner. Une caverne d’Ali-Baba n’est pas belle d’être simplement exposée : elle l’est surtout d’être expliquée !
Titre du livre : L'homosexualité au cinéma
Auteur : Didier Roth-Bettoni
Éditeur : La Musardine
5 commentaires
Salut
François de V.
mlle pile
A pile ou face
mlle pile
Boulou
Il est évident que la culture queer n'est pas toujours de très bonne qualité. C'est son côté autodérision, moqueur, délibérément kitsch, qui en fait parfois l'intérêt.
Nous savons faire la part des choses. Nous savons reconnaitre le côté jubilatoire et utile de la culture queer à certaines occasions, mais nous connaissons aussi bien ses limites et ses défauts. C'est une sorte de sous-culture, avec tout ce que cela comporte de drôle, de provocateur, de révélateur et de pathétique.
En critiquant sans arrêt la culture queer, tu lui donnes beaucoup trop d'importance.
Quand je lis aussi toute ton aigreur face à la communauté gay actuelle (qui est certes loin d'être parfaite), je me dis que tu es un enfant gâté. Tu jouis de la liberté d'expression que nos nouvelles libertés nous apportent tout en crachant dans la soupe avec ton discours moralisateur, passéiste et anti-mai 68.
Je me demande où en seraient les homos aujourd'hui avec les gens de ton style. Sans doutes la plupart seraient, comme autrefois, dans des mariages ratés, tristes et hypocrites, ou prêtres.
Parfois je me demande si ce n'est pas ce monde là que tu regrettes, tant tes écrits sont toujours tendancieux.
Ta posture anti-politiquement correct est aussi caricaturale que le politiquement correct que tu dénonces.
(l'extrême droite aussi exècre le politiquement correct et la morale de tolérance)
Sylvain