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CHRONIQUES AMÉRICAINES (1) – The Chinese must Go !
[mercredi 16 mars 2016 - 10:00]

Les Etats-Unis s'apprêtent à élire leur prochain(e) président(e). Deux fois par mois, cet horizon sera l'occasion d’explorer, avec Pascal Mbongo, un pays dont les contrastes et les mutations ne lassent pas d'en agacer certains et d'en fasciner d'autres – parfois les mêmes.

En guise d'ouverture, le premier anniversaire de l’admission posthume de Hong Yen Chang au Barreau de Californie invite à faire retour sur l'histoire du préjugé de couleur aux Etats-Unis, qui est aussi celle des Américains d'origine chinoise.


La Cour suprême de Californie a rendu le 16 mars 2015 une décision vouée à rester dans les annales. La Cour décida d’admettre à titre posthume au Barreau de Californie Hong Yen Chang, un immigré chinois entré aux Etats-Unis en 1872 dans le cadre d’un programme d’éducation destiné à socialiser la jeunesse chinoise à l’Occident. Hong Yen Chang suivit une formation d’excellence aux Etats-Unis qui lui fit obtenir successivement des diplômes de Yale (1879) et de la Columbia Law School (1886). Après ces brillantes études, Chang forma une demande d’inscription du Barreau de New York. Malgré l’avis favorable à son exercice de la commission compétente, sa demande d’inscription fut rejetée en 1887 par la Cour suprême de l’Etat de New York pour défaut de nationalité américaine. Chang fut néanmoins naturalisé cette même année 1887 et, grâce à une loi de circonstance de l’Etat de New York, il put présenter une nouvelle demande d’admission au Barreau de l’Etat. En 1888, il devenait ainsi le premier avocat d’origine chinoise inscrit dans un Barreau américain.

Le California Gold Rush

Chang décida de « migrer » vers la Californie, afin d’y travailler pour l’importante communauté chinoise établie à San Francisco à la faveur notamment du California Gold Rush. Sa demande d’admission au Barreau de Californie fut néanmoins définitivement bloquée par la Cour suprême de Californie en 1890. L’inscription de Chang aurait dû être une simple formalité dans la mesure où une loi de l’Etat de Californie permettait l’inscription au Barreau de Californie de personnes déjà admises dans un autre Barreau américain lorsque les intéressés étaient citoyens américains ou avaient « de bonne foi » manifesté leur intention de le devenir. La Cour suprême de l’Etat opposa néanmoins à Chang des dispositions législatives fédérales interdisant expressément aux tribunaux de naturaliser des personnes originaires de Chine. Cette interdiction était posée, en effet, par le Chinese Exclusion Act de 1882 . Aussi la Cour suprême de Californie considéra-t-elle que l’acte de naturalisation édicté en faveur de Chang à New York était contraire au droit fédéral. Comme le requérant n’était pas citoyen américain, il ne pouvait donc pas devenir avocat en Californie.

Le 16 mars 2015, la même Cour suprême de Californie accède donc à la demande d’admission posthume formée par les descendants de Chang et par une association d’étudiants en droit d’origine asiatique. La décision de 1890, juge nouvellement la Cour suprême, a privé Chang du droit constitutionnel à l’« égale protection de la loi » (Equal Protection of the Laws). De nombreux autres impétrants d’origine asiatique au Barreau de Californie, concéda la Cour, furent empêchés comme Chang d’exercer pour des motifs tenant à la race et/ou à la nationalité. « Un chapitre sordide » de l’histoire et de l’Amérique, selon les mots de la Cour.

Sinophobie californienne et fédérale

L’histoire de Hong Yen Chang est intimement liée à celle de la Californie après la découverte de l’or en 1848. Une histoire faite de migrations intérieures de l’Est vers l’Ouest, ainsi que de migrations internationales ayant conduit dans l’Etat des milliers d’étrangers. Venus de la Chine même ou de Hong Kong, par leurs propres moyens ou au gré de contrats de travail d’entrepreneurs californiens qui pouvaient les employer y compris comme domestiques, les Chinois furent nombreux dans cette immigration. Or la Californie ne légifèrera pas moins que le Congrès fédéral contre ces immigrants d’origine chinoise. La loi californienne interdit alors aux « étrangers incapables de devenir électeurs de cet Etat » de pratiquer la pêche commerciale. La Chinese Police Tax californienne fut vouée pour sa part à lutter contre la concurrence de travailleurs chinois sur le marché du travail et à dissuader toute immigration illégale en Californie.

La sinophobie californienne fut même inscrite dans la Constitution de l’Etat. Préparée en 1879 par une convention constitutionnelle, la nouvelle constitution de la Californie adoptée par voie référendaire et entrée en vigueur le 1er janvier 1880 regorgeait de dispositions sinophobes, dont un article portant spécialement sur « Les Chinois » : impossibilité de voter aux différentes élections de l’Etat ; conditions restrictives d’entrée et de séjour dans l’Etat ; interdiction formelle aux entreprises ou aux institutions d’employer « directement ou indirectement » des Chinois.

Chae Chan Ping v. United States (1889)

La Californie ne conçut pas seulement de se doter de sa propre législation sinophobe. Elle entreprit de convaincre le Congrès de l’imiter. Ainsi, dans un mémorandum adressé au Congrès en février 1879, elle insista sur le fait que la présence chinoise avait désormais l’allure d’une « invasion orientale » d’autant plus menaçante que les immigrants chinois ne témoignaient « d’aucun intérêt » pour la culture et les institutions américaines. Et le mémorandum insistait sur le consensus dont son analyse faisait l’objet dans la société californienne, aussi bien entre les différents partis politiques qu’entre les différentes « classes sociales » et les différentes autres nationalités installées dans l’Etat. En réalité, le lobbying de la Californie était opportun, puisque la question de l’immigration chinoise était déjà inscrite sur l’agenda fédéral et que différents traités entre les Etats-Unis et la Chine datés de l’époque s’en étaient déjà saisis. C’est dans ce contexte proprement américain et de négociations avec la Chine que le Chinese Exclusion Act, avec ses restrictions plus ou moins extravagantes à l’entrée des Chinois et à leur exercice de certains droits, fut adopté par le Congrès (3 mai 1882) et promulgué par le président Chester A. Arthur (6 mai 1882).

Le Chinese Exclusion Act fut validé implicitement par la Cour suprême des Etats-Unis dans un arrêt du 13 mai 1889, Chae Chan Ping v. United States. L’affaire concernait un immigrant chinois de San Francisco allé en Chine en 1887 en ayant par devers lui un titre américain autorisant son retour aux Etats-Unis, une autorisation délivrée sur le fondement de la loi de 1882 telle que modifiée en 1884 et en 1888. À son retour en 1888, Chae Chan Ping fut empêché par la douane du port de San Francisco d’entrer sur le territoire américain, quand bien même était-il porteur d’un titre de réadmission. Les avocats de Ping plaidèrent en vain devant la Cour suprême fédérale que la loi du 1er octobre 1888, qui avait en substance posé un principe général de non-réadmission, consistait en réalité en une « expulsion » des Etats-Unis des travailleurs chinois qui pouvaient en être sortis avec un titre de réadmission valide. La Cour jugea que la faculté de révoquer les titres de réadmission aux Etats-Unis accordés aux immigrants chinois était inhérente à la souveraineté externe et interne de l’Etat.

Asian Americans et droits civiques

La disparition des législations sinophobes américaines a des connexions sociales et intellectuelles avec celle des droits civiques.

Ainsi, le Congrès abroge le Chinese Exclusion Act en 1943 et la Californie abroge les dispositions sinophobes de sa constitution en 1952 au moment même où se prennent les premiers « décrets » du président des États-Unis prohibant la discrimination raciale dans les forces armées, de la part des entreprises chargées de travaux publics, dans les programmes de logement recevant des fonds fédéraux ainsi que les premières décisions judiciaires condamnant la discrimination raciale . Il n’est pas indifférent non plus que ce soit en 1972 et en 1973 que la Cour suprême de Californie puis la Cour suprême des Etats-Unis ont jugé qu’il était inconstitutionnel d’interdire à des ressortissants étrangers de pratiquer le droit aux Etats-Unis.

La « repentance » californienne et fédérale vis-à-vis de la sinophobie américaine de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle fut encore ponctuée en 2012 par des résolutions de chacune des chambres du Congrès fédéral exprimant expressément des regrets pour cette histoire . La Californie en fit de même en 2014 , un an après qu’elle a édicté une loi prévoyant que des étrangers sans titre de séjour aux Etats-Unis peuvent parfaitement s’inscrire au Barreau de Californie. 

Le souvenir des discriminations à l’égard des Chinois est cependant aussi un point de tension intellectuelle et politique dans la période contemporaine. Une importante littérature essayiste oppose ainsi aux Noirs la success story des Américains d’origine asiatique en général et d’origine chinoise en particulier, alors que, soutient cette littérature, ce « succès » ne doit pas aux politiques et aux aides publiques. Avec des nuances plus ou moins importantes, cette argumentation est portée notamment par une catégorie de Noirs américains, les Noirs conservateurs (Ward Connerlly, Shelby Steele…) « invisibles » et non traduits en Europe du fait de la stéréotypie qui associe nécessairement les Noirs à la gauche américaine. Contournant cette discussion dans un article remarqué en 2013 ─ « Three Things Asian-Americans Owe to the Civil Rights Movement » ─ Scot Nakagawa montre la difficulté, voire l’impossibilité, d’écrire l’histoire contemporaine des Américains d’origine asiatique sans considération de ce qu’ils doivent directement au mouvement des droits civiques : la disparition des discriminations dans le droit d’entrée aux Etats-Unis, l’abrogation des discriminations dans le droit de vote, l’abrogation des interdits légaux en matière d’unions interraciales.


Pour aller plus loin :

- Charles J. McClain, In Search of Equality:  The Chinese Struggle Against Discrimination in Nineteenth-Century America, Berkeley, University of California Press, 1994.

- Ronald Takaki, Strangers from a Different Shore:  A History of Asian Americans, Little, Brown and Company, 2e édition, 1998.
 

Pascal MBONGO
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