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BANDE DESSINÉE – « Fun » de Paolo Bacilieri : la vérité entre les cases
[mercredi 20 janvier 2016 - 14:00]

Quand l’histoire des mots croisés se trouve au cœur d’une intrigue policière.

 

Cases des mots croisés, cases de bande dessinée : le parallélisme pourrait s’arrêter à une même dénomination reposant sur la seule identité de forme. Fun, l’album de Paolo Bacilieri édité chez « Ici Même », préfère explorer les points communs et les divergences de fonctionnement entre ces deux types de cases. Dans un récit qui entremêle deux trames narratives principales, l’auteur retrace l’histoire des mots croisés inventés à Manhattan en 1913 par Arthur Wynne pour le supplément dominical du New York World. Conjointement à une fresque historique en noir et blanc, des épisodes dont certains sont en couleurs relatent la vie de Zeno Porno, un auteur de bande dessinée milanais. Ces tranches de vie contemporaines se déploient aussi bien dans de courts intermèdes périphériques que dans une autre trame en noir et blanc se concentrant autour d’un professeur, Pippo Quester, spécialiste ès verbicrucistes. Les approches diversifiées jouent subtilement sur des jeux de correspondances à la fois analogiques et métaphoriques entre les cases.

 

L'art des métamorphoses

 

L’analogie visuelle se fait par glissements progressifs. Ainsi un préambule installe-t-il avec majesté son thème sur une dizaine de pages. En couverture, les petits carreaux bicolores des mots croisés remplissent les trois lettres du titre Fun dessinées en relief. Ils sont noyés au milieu des carreaux démultipliés des vitres des buildings de Manhattan. La précision de la ligne, ses ombres tout en hachures et croisillons, les rares aplats noirs des vitres transforment l’immeuble en grille de mots croisés en 3D. Au fil de la lecture, la pleine page où s’inscrit ce paysage urbain de gratte-ciel est scindée en deux cases, puis en quatre, huit et seize. Arrivées à vingt-quatre cases, celles-ci sont définitivement devenues l’agencement d’une grille de mots croisés dont certaines cases renvoient à des matières (neige, arbres, nuages…) juste avant que les alternances noires et blanches du damier n’évoquent, par sa disposition, la chute des flocons. Il pleut littéralement des cases blanches. Grâce au rythme de la composition de ces quelques planches introductives, le dessinateur excelle dans l’art de la métamorphose. La ville est devenue grille à remplir. L’histoire peut débuter.

Le fonctionnement par emboîtement de la narration renvoie à ce même processus de fragmentation. Si nous reprenons la scission des intrigues déjà évoquée, nous pouvons lui apporter des nuances. La vie de Zeno Porno, l’alter ego de l’auteur dans de nombreux albums, est dessinée en noir et blanc uniquement dans sa relation avec le professeur Pippo Quester (les deux protagonistes se racontent alors plusieurs histoires au sujet des mots croisés qui fonctionnent comme des micro-récits), mais elle est retranscrite en couleur dans son réseau plus familial et quotidien (au cours de six intermèdes, pour la plupart en bichromie). Aussitôt exposées ces pistes principales sont brouillées (l’histoire des mots croisés par exemple est parfois relatée par le professeur). Des passerelles transversales permettent donc de passer d’un niveau à un autre. Ainsi lorsque la mode du criptyc crossword  fait fureur en Angleterre à la fin des années 20, le professeur Quester évoque les mésaventures survenues à un auteur de mots croisés la veille du D-Day, à l’époque où les services secrets se servaient de concours de mots croisés pour recruter des agents destinés à déchiffrer les codes ennemis (Cf. le film Imitation Game). Les noyaux thématiques qui s’agencent constituent le principal fil narratif. Ces recoupements de motifs sont semblables aux lettres à l’intersection des définitions verticales et horizontales dans une grille.

 

Une approche mimétique

 

Au niveau visuel, l’analogie entre les deux genres de cases ne peut fonctionner que si la dimension verticale est revalorisée dans la composition des planches. C’est ce qui est mis en avant dans la page qui contient le titre de l’œuvre où Fun n’est pas écrit de gauche à droite mais de haut en bas, accompagné sur la gauche par une grille plus longue que large. Les compositions en colonnes prolifèrent. Sur ce même principe, de nombreuses cases verticales permettent également d’échelonner les bulles qui s’égrainent de haut en bas. Mais il peut s’agir aussi d’une enfilade de petits carrés qui rythment, en formant une bande verticale autonome, une vignette de demi-page. La verticalité doit contrebalancer l’habituelle lecture horizontale du gaufrier classique non pas symboliquement mais graphiquement. Le point de vue d’une correspondance symbolique est une impasse brièvement évoquée par Zeno lors d’une discussion avec le professeur, auteur d’un livre intitulé Le vertige horizontal. Il lui parle alors du comic strip policier américain Dick Tracy créé en 1931. L’analyse du Dick Tracy de Chester Gould, dans une optique comparatiste entre bande dessinée et mots croisés, est une interprétation faussée, qu’il s’agisse de l’évocation du noir et blanc « net, sec, métropolitain » ou surtout de la « prodigieuse, vitalisme verticalité des inoubliables méchants de Chester Gould, fidèles jusqu’au bout à la force de gravité inexorable de leur nature criminelle » qui est « parfaitement perpendiculaire à la plate, prosaïque, bourgeoise horizontalité du détective » selon les propos de Zeno. Des jugements intéressants mais inopérants.

L’exploration de Bacilieri prend une tout autre voie. La tentative du dessinateur pour arriver à un traitement similaire entre grille et planche arrive à son acmé à la fin du volume. Lors de la tentative d’assassinat du professeur Quester, la page se compose de carrés dont certains sont entièrement noirs, d’autres manquants, d’autres à moitié esquissés dans un découpage de l’action qui ralentit le temps et focalise l’attention du lecteur sur des gros plans (visages, main qui tient le revolver). Ce traitement traditionnel de l’action est amplifié et dramatisé par la suspension des cases inachevées ou noires. Au revers de cet éclatement, la dernière page (avant une clôture au cimetière de Milan) synthétise l’expérimentation. On y voit la meurtrière, enfermée dans une geôle, assise sur son lit, faire une grille de mots croisés. Sa silhouette est centrée dans une case à moitié décadrée au milieu d’une planche qui comporte plusieurs autres fenêtres plus petites (découplées en haut, en bande en bas). Des lectures diagonales sont assurées par la disposition des bulles (la jeune femme réfléchit sur sa grille). Le déchiffrage met le lecteur dans la même position qu’un cruciverbiste dont l’œil naviguerait entre la prise en compte des définitions et le remplissage de la grille avec des petits chiffres inclus dans les cases comme relais. Par sa complexité et sa perspicacité analogique, Bacilieri semble avoir trouvé ici un point d’équilibre qui ferme ce premier tome. Une étape est franchie comme pour le clueling introduit en 1920 à New York par Margaret Petherbridge Farrar.

 

Des jeux de calques

 

Au début de l’album, un gnou traverse une rue de Manhattan au milieu d’un nuage de fumée : serait-ce juste une apparition métaphorique traduisant l’obsession d’Arthur Wynne, inventeur du word-cross puzzle ? Un gnou passe, c’est-à-dire un « genre de mammifères ongulés de la famille des bovidés » précise une bulle qui le désigne. Tout comme Wynne, les personnages principaux sont également à la recherche d’une définition : le professeur Quester tourne autour de celle des mots croisés, Zeno cherche la clef du rapport entre grilles et bande dessinée. L’irruption du gnou correspond-elle à l’instant de la découverte ? Ces rapprochements inattendus caractérisent les processus créatifs en jeu dans ce livre. Les histoires ne s’ajustent pas tout à fait dans leurs emboîtements, certaines sont abandonnées et deviennent anecdotiques, d’autres sont reprises et travaillent en filigrane l’ensemble des contenus. Le gnou apparaît et disparaît aussi vite que sa définition, il nous rappelle l’inventivité ludique et la recherche fantaisiste au cœur du mécanisme des mots croisés, à savoir l’activité intellectuelle qui les caractérise.

Les personnages sont d’ailleurs portés par leurs activités, essentiellement littéraires. Le professeur Quester travaille sur son livre, il recherche des documents historiques. L’auteur de bande dessinée tente de l’aider mais son questionnement est associé à son domaine de prédilection, ses occupations sont souvent liées à l’art (il visite de nombreuses expositions d’art contemporain avec sa fille et ses amis). L’un des personnages les plus mystérieux et ambivalent est celui de la jeune fille rattachée au mouvement transnational turbo-situationniste, un courant original inventé par Bacilieri. Mafalda essaye d’abattre le professeur. Ses motivations restent inconnues à la fin du premier volume, c’est néanmoins autour d’elle que se resserrent l’action ainsi que les personnages principaux. L’enquête policière prend le dessus, elle s’apparente au cryptage. La recherche tourne aussi bien autour de certaines occupations du professeur (de mystérieuses lectures à une femme alitée), qu’autour des zones d’ombre de Mafalda. Afin de résoudre le mystère, les correspondances entre les mots croisés et les intrigues sont des pistes privilégiées. 

Les inclusions sont récurrentes, elles imposent une forme spécifique de visibilité où les mots deviennent des objets disparus (cases blanches) ou occultés (cases noires). L’inclusion peut se faire dans deux sens avec des effets produits totalement différents. Soit le dessin intègre des grilles, soit les grilles laissent transparaître des dessins. Lorsque le dessin intègre des grilles, la mise en page peut être plus ou moins allusive. Les cases bicolores grignotent un ciel de guerre, elles se mêlent discrètement aux dalles d’un sol ou aux plaques d’un plafond, un cas particulier est celui des grilles placées à l’intérieur de phylactères lors de l’invention des mots croisés par Wynne. On décèle néanmoins une progression, motif à part entière dans les bulles, les damiers forment ensuite un motif décoratif de remplissage avant de s’estomper de plus en plus. Ils servent alors de simples rappels du sujet, comme un leitmotiv discret. Jouant sur les échelles, le fait d’inclure une image dans une grille inverse au contraire le rendu. Les deux visuels se superposent sans créer ni un premier, ni un second plan. Ainsi le portrait de Margaret Farrar en surimpression d’une grille suggère un brouillage et évoque les complications qui minent les mots croisés avant que cette journaliste n’opère leur simplification (cette impression de désordre est encore renforcée par l’entrelacs des bulles).

Dans les cases, il manque les lettres qui forment des mots. Le retournement du titre en couleur 3D formé de morceaux de grilles sur la couverture fonctionne et résonne comme une mise en abyme. Trouver ce à quoi correspond la définition est le but du joueur mais dans l’album les définitions sont fuyantes à l’image du parcours professionnel de Wynne. Qui est-il ? Arthur Wynne, né le 22 juin 1871 à Liverpool, a émigré aux États-Unis à l’âge de 19 ans. Il a été planteur d’oignons dans le Texas, chroniqueur sportif pour le McKeesport en Pennsylvanie, a joué du violon dans l’orchestre symphonique de Pittsburg et s’occupe du supplément dominical du New York World. Arthur vit à Cedar Grove avec sa femme et sa fille, il a 42 ans lorsque l’idée du word-cross puzzle surgit dans son esprit. Le lecteur n’en saura pas plus sur lui. Inventeur génial, il ne sera jamais reconnu. Être enclos dans une grille revient, comme les images finales sur demi-pages, à être enclos dans les noms et les dates d’une plaque funéraire. Les véritables espaces de circulation sont les phylactères qui zigzaguent entre les cases et leur confèrent un sens de lecture à angles variables. Les fumées godillantes s’élevant dans le ciel permettent la même échappatoire : un temps de réflexion au cœur de la jubilation réflexive du joueur de mots croisés.

 

En attendant l’arrivée de Georges Pérec dans le prochain volume, ce premier opus de Fun met en scène des individus mystérieux. Fortement référencés, Zeno en personnage récurent des œuvres de Bacilieri, la Mafalda de Quino, le professeur Quester au physique proche d’Umberto Eco, ces protagonistes font naviguer le lecteur sur une grille interprétative dont le fonctionnement, par ses nombreux échos avec les mots croisés, joue de ses décalages finement gradués avec la composition quadrillée des planches. Bien loin du statut traditionnel d’un inoffensif passe-temps, cette agilité d’esprit fait bouger les lignes et les cadres avec maestria. 

 

FUN, Paolo Bacilieri, Silvina Pratt (trad.)

Éditions Ici Même, 144 pages, 22 euros

 
 

Marie-Andrée DE SAINT-ANDRé
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