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CHRONIQUE UCHRONIQUE – 1733, Stanislas Leszczynski, roi de Pologne
[mardi 12 janvier 2016 - 10:00]

Deux mardis par mois, Nonfiction vous propose une Chronique uchronique. Aujourd'hui, et si la guerre de succession de Pologne avait tourné au désavantage d'Auguste III ?

 

 

Au début du XVIIIe siècle, la République polonaise entre dans une phase de déclin, et la mort du souverain Auguste II le 1er février 1733 débouche sur une crise de succession impliquant les puissances européennes. Stanisław Leszczyński, roi de 1704 à 1709 et beau-père de Louis XV depuis le mariage de ce dernier avec sa fille Marie Leszczyńska, entend reprendre le trône. Que serait-il advenu si son entreprise avait réussi ?

 

Ce qui s'est réellement passé

L'empereur germanique Charles VI ainsi que la tsarine Anna Ivanovna se prononcent ouvertement en faveur d'Auguste III, fils du défunt roi Auguste II. Mais un important parti favorable à l'élection de Stanisław Leszczyński prend racine en France et en Pologne. La France envoie d'ailleurs des millions de livres à la Pologne, par l'intermédiaire de l'ambassadeur Antoine-Félix Monti, pour acheter la voix des magnats et de la noblesse polonaise, mais aussi pour apporter un soutien militaire. Avec l'appui de la France, Leszczyński est élu roi de Pologne et reconnu comme tel par la diète le 12 septembre mais, très rapidement, les partisans d'Auguste III que sont la Prusse, l'Autriche et la Russie, placent le fils du défunt souverain sur le trône. Louis XV déclare la guerre à l'Autriche, et seulement à l'Autriche, car la France maintient durant tout ce conflit des relations cordiales avec la Russie (même si elle a tenté de faire intervenir la Suède et la Turquie contre les Russes)... Au plus grand dam de Leszczyński qui, assiégé à Dantzig par l'armée russe en février 1734, essuie plusieurs refus par Versailles alors qu'il réclamait, avec Monti, des renforts français. L'ambivalente et non moins versatile diplomatie française revoit sa position en mars car elle craint que la reddition de Dantzig n'entraîne un déferlement de soldats russes venant au secours des Autrichiens. Les trois bataillons français envoyés par mer subissent une défaite en mai et signent rapidement leur capitulation. Si les opérations contre les troupes impériales continuent ailleurs en Europe, le roi Stanisław se réfugie en Prusse puis en France, et se voit contraint de renoncer à jamais au trône polonais, laissant insidieusement celui-ci aux mains de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, et en proie aux ambitions des puissances étrangères.

Par ailleurs, le traité de Vienne et la Pragmatique Sanction redéfinissent les possessions françaises et autrichiennes, la Lorraine étant abandonnée par François III, époux de Marie-Thérèse d'Autriche. In fine, Louis XV remet la Lorraine en possession viagère à Leszczyński, lequel est de fait le dernier duc de Lorraine jusqu'à sa mort en 1766, le duché devenant à partir de ce moment-là un territoire pleinement français.

 

Une autre histoire de la guerre de Succession de Pologne

Il aurait fallu peu de choses pour que la situation prenne un autre tour, et que la couronne échoie à Leszczyński : il aurait suffi que les idées de Louis Germain Chauvelin, secrétaire d'État et garde des Sceaux, prennent l'ascendant sur celles du Cardinal de Fleury, particulièrement sceptique sur une intervention radicale en Pologne, laquelle aurait mis à mal selon lui la promesse de neutralité des puissances maritimes hollandaise et anglaise. Au contraire, Chauvelin revendiquait la nécessité pour la monarchie française d'un allié oriental pour prendre en tenaille les Habsbourgs. En lieu et place des quelques bateaux envoyés à Dantzig en 1734 plus symboliquement qu'autre chose (il paraît même qu'on n'avait distribué que sept balles à chaque navire !), Chauvelin aurait convaincu Fleury de donner une aide militaire substantielle à Leszczyński. Ainsi, les forces russes auraient pu être refoulées, et Leszczyński, vainqueur à Dantzig, aurait recouvré sa couronne.

Au lieu de contribuer à la diffusion des idées des Lumières et de promouvoir la cause des réformes depuis sa brillante cour de Lunéville, il aurait, en tant que souverain de la Pologne, refusé toute immixtion étrangère – et notamment saxonne – dans les affaires de la Pologne. Cette hypothèse est d'autant plus plausible que dans les faits, il publia en 1749, avec Białłozora, un pamphlet virulent au succès et à l'influence majeurs, intitulé Głos wolny wolność ubespieczaiący (« Une voix libre qui assure la liberté »). Véritable programme politique, cet ouvrage exhorte à une réforme sans concession du système politique, économique et social de la République polono-lituanienne, en préconisant notamment une refonte complète des lois électorales royales, afin que seuls les candidats locaux puissent prétendre à la couronne, mais aussi une amélioration de la situation des villes, du commerce et de l'industrie. L'élection de Leszczyński en 1733 et les ambitions réformatrices qu'il aurait insufflées, auraient permis d'éviter partiellement la décadence morale d'une noblesse seulement inquiète de ses privilèges et la corruption généralisée qui a, dans l'histoire réelle, empêché le renforcement du pouvoir royal et laissé les puissances étrangères occuper la Pologne, puis la dépecer. Les trois partages successifs du pays, en 1772, 1793 puis 1795 auraient-ils pu être déjoués ? Bien qu'il soit fort téméraire de répondre par l'affirmative, dans la mesure où l'affirmation hégémonique de la Prusse, de la Russie et de l'Autriche dans le concert des nations européennes forme la basse continue de l'histoire des XVIIIe et XIXe siècles, on peut imaginer qu'une Pologne aux mains de Leszczyński aurait permis d'instiller les germes d'un rejet de l'ingérence des puissances européennes dans les affaires polonaises, et d'introduire les Lumières plus précocement. Il est très plausible que Leszczyński, même avec les vives réticences des magnats, aurait cherché à réformer en profondeur le système du liberum veto, lequel, en permettant à n'importe quel député de la diète (Sejm) de bloquer une loi ou une session, avait progressivement paralysé le processus décisionnel.

Mais une autre conséquence, absolument décisive pour l'histoire française, et même l'histoire européenne, aurait accouché de cette modification du cours de l'histoire : la Lorraine, accordée dans l'histoire réelle à Leszczyński pour éviter à la fois une annexion forcée des duchés lorrains et une cession de ceux-ci au cadet de François III, ne serait peut-être pas devenue française en 1766... Hypothèse d'autant plus crédible que la Lorraine est restée très fortement attachée à sa dynastie nationale contre toute velléité de la Fille aînée de l'Église. Autrement dit, sans les arrangements du traité de Vienne – par ailleurs très contestés à Turin et à Madrid – et en l'absence d'un Leszczyński devenu roi de Pologne, non seulement point de cour brillante à Lunéville au temps des Lumières ou de place Stanislas à Nancy aujourd'hui, mais une Lorraine toujours entre les mains de l'Autriche, au moins jusqu'au XIXe siècle. On comprend donc en quoi cela aurait pu changer la donne de la guerre franco-prussienne en 1870 et le visage de la Première Guerre mondiale.

 

Pour revenir au vrai :

 

- Michel Antoine, Louis XV, Paris, Fayard, 1989

- Jerzy Lukowski et Hubert Zawadzki, Histoire de la Pologne, Paris, Perrin, 2010 

- Daniel Beauvois, La Pologne. Des origines à nos jours, Lonrai, Seuil, 2010

- Lydia Scher-Zembitska, Stanislas Ier. Un roi fantasque, Paris, CNRS Éditions, 2002

 

Jan SYNOWIECKI
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6 commentaires

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Copernic

18/01/16 15:49
Je reste goodmanien (Faits, fictions, prédictions qui dégomme bien comme il faut les mondes possibles, sans empêcher cependant que cela se développe). Le réalisme modal de Lewis ou le fictionnalisme de Stalnaker me laissent froid (ou me font rigoler, cela dépend). Je suis actualiste (avec Prior). Avec les possibles, on mettrait Paris en bouteille.

Mais revenons à l'histoire. Le premier règne de Stanislas n'avait pas été bien brillant ! Et depuis quand les Lumières sont une bonne chose ? Voltaire et Montesquieu à Lunéville, faut-il s'en féliciter ? (Pauvres lorrains.)

J'aurais pu aussi signer Joseph de Maistre, je le reconnais.

Mais bon, l'article de jan Synowiecki est bien sympathique tout de même. Et la défense de Contrefactuel tout autant. Pozdrawiam.
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Contrefactuel

17/01/16 15:52
@ Copernic : lisez et apprenez...
@ Jan : merci pour cette super réponse. Une question : vous dites que la Lorraine serait restée entre les mains de l'Autriche jusqu'au XIXe. Mais est-ce que vous ne pensez pas que la France révolutionnaire aurait conquis la région en 1792 ou 1793 au plus tard ? Après tout la Lorraine était dans les limites du "pré carré" de Vauban et faisait donc partie du territoire français, au moins tel qu'il était imaginé. Du coup la Lorraine serait quand même devenue française, et on retombe sur une page d'histoire mieux connue...
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Jan Synowiecki

15/01/16 18:16
Cher Copernic,

Je vous laisse libre d'adhérer ou non à la démarche contrefactuelle, extrêmement discutée et controversée chez les historiens. Trois remarques cependant pour ne pas dénaturer ce que j'ai écrit :
- L'utilisation de contrefactuels doit, si l'on s'en tient aux préceptes de Renouvier (et à la logique des conditionnels selon l'approche de Lewis et Stalnaker) limiter la conséquence du conditionnel à des relations de proximité et/ou de similarité entre des "mondes possibles" (des déviations minimes du cours de l'histoire selon Renouvier). Cela implique un point de divergence crédible, dans une situation d'incertitude ou de ballotage. Ici, le turning point que j'ai choisi est un micro-événement ou un micro-fait lourd de conséquence, mais très proche du réel : il aurait fallu que le parti de Chauvelin l'emporte sur celui de Fleury à la cour de France. Cela est d'autant plus plausible que Louis XV avait dans un premier temps suivi les conseils de Chauvelin (dont il ne faut pas négliger l'influence, lui-même ayant influencé fortement la politique de Fleury, notamment en 1732 en plein conflit entre la royauté et le Parlement).
- Je pense que l'article se montre suffisamment prudent pour ne pas aller jusqu'en inférer (même si la remarque est ironique) que Prawo i Sprawiedliwość aurait quand même gagné les élections grâce à un Leszczyński roi de Pologne. Le poids militaire et diplomatique de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie (c'est là que l'on retrouve les pesanteurs de l'histoire...) aurait vraisemblablement conduit, malgré Leszczyński, tôt ou tard, à un dépeçage ou à tout le moins à des guerres avec la Pologne ; et l'on sait par exemple à quel point Catherine II était hostile à une renaissance de la République...
- Stanislas, un roi particulièrement peu doué ? Il faudrait s'entendre sur la définition du "don", mais Leszczyński était un brillant esprit, formé aux mathématiques, excellent en littérature, et polyglotte qui plus est du fait de son Grand Tour en Europe... Et il n'a que vingt ans lorsqu'il devient staroste à Odolanov ! Je ne me prononce pas sur le fait de savoir s'il aurait été ou non un bon roi à partir de 1733, mais il est en revanche certain (puisque c'est ce qui est advenu dans la réalité...) qu'il aurait été un puissant catalyseur des Lumières et des réformes en Pologne, là où le fantoche Auguste III et où les puissances étrangères ont laissé perdurer la scission entre les camps des hetmans et le camp de la "Famille", entretenant le conservatisme de la noblesse et retardant ainsi les réformes (qui se feront, certes, mais lentement et timidement, surtout sous le règne de Poniatowski).
Ravi en tout cas que cet article prête à discussion.
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Copernic

15/01/16 16:29
Encore faut-il que ce qu'il ne s'est pas passé rende plausible les événements qui ne sont pas arrivés. L'uchronie n'excuse pas la faiblesse de la démarche historique... L'uchronie n'est pas toujours une mauvaise chose, mais elle n'est pas nécessairement réussie !
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Contrefactuel

14/01/16 23:49
@ Copernic : on ne parle pas de logique ici, mais de démarche historique ! L'histoire contrefactuelle a toute une histoire derrière elle, avec une vraie méthode. Et si, évidemment, on peut être contredit quand on avance des "et si" : voyez la polémique autour des travaux de Fogel dans les années 70. Précisément, "l'uchronie" (je n'aime pas ce mot, que je trouve trop connoté science-fiction, mais passons) c'est de la "nonfiction" !

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