Chroniques

Débats publics : les grandes questions politiques en 2017

Actuel Moyen Age : le présent au prisme du passé

Le JT de Socrate : regards philosophiques sur l'actualité

Intimités : la politique et le corps

Chroniques scolaires : l'éducation au crible des sciences sociales

Regards sur l'Inde : la gauche au pays des inégalités

TOUTES NOS CHRONIQUES

Dossiers

La France à l'heure de l'Italie : philosophie, histoire, lettres

L'agrégation 2017, avec nonfiction.fr

Les printemps arabes : cinq ans après

Le travail en débat : au-delà de la loi El Khomri

Polyphonies syriennes : écrivains, intellectuels et artistes résistent

Djihadisme à la française : comprendre la radicalisation

TOUS NOS DOSSIERS

Bibliothèques Odéon

Plasticité du discours littéraire
[mercredi 06 janvier 2016 - 14:00]
Littérature
Couverture ouvrage
En toute mauvaise foi. Sur un paradoxe littéraire
Éditeur : Minuit
192 pages / 22 € sur
Résumé : Comment les œuvres littéraires se jouent-elles des lecteurs sinon par « mauvaise foi » ?

Mauvaise foi pour mauvaise foi, l’auteur de cet ouvrage en fait preuve aussi, sciemment, et avec grand humour, afin de nous révéler que l’écriture est piège pour celui qui écrit comme pour celui qui lit. Voilà qui augmente tout l’intérêt de ces réflexions portant sur la littérature, requérant par ailleurs du lecteur de solides connaissances en cette matière. Un nouvel essai sur le vrai, le réel et l’illusion en littérature ? Pas vraiment. Plutôt un essai qui n’énonce pas une nouvelle théorie de la littérature, mais s’inquiète du statut de la fiction dans la pratique littéraire, à condition qu’on ne l’identifie pas au mensonge : « Le gout du jeu et de l’obscène, du mensonge tranché, il est donc clair qu’il ne relève pas des compétences de la mauvaise foi » . Et c’est bien là tout le problème, puisque la mauvaise foi est presque toujours rangée de prime abord à côté du mensonge, quand on n’y ajoute pas aussi la lâcheté et la laideur. Mais la mauvaise foi est la véritable dynamique littéraire, et elle est la structure du discours littéraire, nous dit l'auteur. En voici la démonstration.

 

La mauvaise foi des personnages : les désaccords intimes de l'être

 

La « mauvaise foi » donc, ce n’est pas la même chose que le mensonge. C’est le talent de Jean-Paul Sartre d’en faire un thème philosophique – sans doute aussi celui de Michel de Montaigne, croit pouvoir affirmer l’auteur, mais dans une démonstration moins probante, parce qu’elle exige de confondre mauvaise foi et dédoublement de soi –, grâce auquel il met en question le dualisme traditionnel de l’être et du paraître, voire l’art de la feinte, mettant ainsi l’être en question en explorant ses désaccords intimes.

L’auteur de l’ouvrage appliquera cette thèse existentialiste à de nombreuses œuvres, ainsi qu’à de nombreux personnages dans des œuvres, et notamment à Madame de Clèves (dans La Princesse du même nom), en soulignant que « de mauvaise foi, elle est celle qui n’arrive pas à être ce qu’elle n’est pas mais qui ne parvient pas à être ce qu’elle est », en vertu des rapports conflictuels entre l’amour qu’elle ressent et la vertu dont sa mère veut qu’elle fasse preuve. N’en va-t-il pas de même pour les personnages des Liaisons dangereuses de Pierre Ambroise François Choderlos de Laclos : un Valmont ne colle jamais à ce qu’il est, incertitude qui affecte non moins Mme de Merteuil, elle qui avoue que le libertinage est un pis-aller pour l’émancipation des femmes, dans une telle société ? Et d’autres encore de vouloir ce qu’ils refusent ou qui refusent ce qu’ils pourraient avoir tout en le voulant. Il est vrai que ces liaisons, dangereuses on le sait, multiplient vertigineusement les interactions entre les personnages, l’être ne cessant de se mettre en question sans renoncer entièrement à ce qu’il est et à ce qu’il n’est pas. Ce qui facilite cette expression de la mauvaise foi chez Laclos, c’est sans doute que les personnages y sont placés dans une double position assez ambiguë puisqu’ils sont à la fois des auteurs et des lecteurs de lettres. L’intrigue est une réelle aventure dans les signes écrits, à la fois dans leur production et dans leur réception . Ce qui permet de conclure assez subtilement que ce roman doit se lire comme un livre proposant une réflexion complexe, parce que pleine de contradictions, sur le bon usage de la lecture comme révélateur de la mauvaise foi non seulement de l’être mais aussi du texte.

 

Une mise en scène perpétuelle

 

De là, les processus que nous distinguerons ci-dessous, au sein desquels, pour nous, lecteur de cet ouvrage, le troisième est le plus attrayant : celui par lequel nous comprenons que lire, c’est donc apprendre qu’on est toujours en train d’apprendre à lire, qu’on est toujours placé sous la dictée des autres, que nous sommes le jouet du texte qui nous induit à la mauvaise foi par ses propres contradictions. Comment ne pas prolonger cette idée dans l’analyse des louvoiements inépuisables de La Recherche de Marcel Proust ? L’œuvre montre en abondance le duel qui oppose la mauvaise foi et la sincérité. Un échantillon ? Norpois, Legrandin, les Guermantes, Mme Verdurin… L’aristocrate, le snob, le bourgeois arriviste, l’inverti, etc.

Poursuivant cette idée, l’auteur se demande à juste titre si l’on ne pourrait pas dresser une véritable typologie des formes de mauvaise foi dans la littérature. Mettant ainsi en évidence des échos cachés d’un ouvrage à un autre : le dandy et la coquette, par exemple, qui nous valent une belle note de bas de page . Il convoque Nathalie Sarraute, et sa traque permanente des mensonges à soi et aux autres qui font fonctionner le social et l’individu.

Et voilà l’auteur qui nous résume la question de la mauvaise foi sartrienne, entre facticité et transcendance, en orientant le propos vers les considérations qui l’intéressent. Paradoxe, au passage, d’un jeu d’auteurs presque infini : Sartre posant la mauvaise foi, qu’il met en scène dans ses romans, ouvrant le propos d’un autre auteur (le nôtre ici) qui s’empare de la notion pour l’appliquer à toute la littérature, sans pour autant approfondir la présence de la mauvaise foi dans les romans de Sartre (cependant cités). Ce qui ne manque pas de finir par faire de notre monde un théâtre où nous nous mettons en scène, aussi bien pour nous-mêmes que pour les autres, et de la littérature une ressource de premier plan pour la réalisation de la mauvaise foi.

 

Les trois degrés de la mauvaise foi littéraire

 

Encore, nous l’avons indiqué, peut-on distinguer des processus de mauvaise foi différents : celui qui conduit l’auteur vers la littérature et celui qui conduit le lecteur à traiter sérieusement la littérature, à quoi s’ajoute la mauvaise foi du récit. En bref, affirme l’auteur, la littérature ne va pas de soi, la comprendre comme un gage d’authenticité ne relève pas de l’évidence. Écrire et lire – ce véritable apprentissage du déchiffrement des signes – constituent des interrogations majeures dont l’objet pourrait s’énoncer ainsi : ces deux gestes ne consistent-ils pas à poser des règles en les niant dans le même temps ? Comme, après tout, le récit pose l’existence de réalités qu’il dénie et dénie l’existence de réalités qu’il pose.

Au cours de cette exploration ou radioscopie de la mauvaise foi, l’auteur nous place devant une nouvelle affirmation : le langage vaut aussi bien par ce qu’il pose que par ce qu’il ne soutient pas. Il vaut en quelque sorte par ses blancs et sa plasticité. La polysémie du langage viendrait donc combler l’auteur qui se lance dans l’écriture d’un roman. Du coup, la question se renverse. On sent bien les uns ou les autres se récrier en demandant qu’on s’en tienne à l’authenticité et à la vérité. Mais aboutit-on vraiment à l’authenticité quand on se libère de la mauvaise foi ? À la sincérité ? Et l’auteur d’affirmer franchement qu’il ne suit pas cette idée. Il affirme être réticent face à un tel idéal du cœur mis à nu. Ajoutons, pour ce que nous en comprenons, du cœur des humains réels et du cœur des personnages de papier. D’ailleurs, l’idéal de sincérité est-il une tâche possible à remplir ? Alceste, le « misanthrope » pourra-t-il longtemps tenir compagnie au prince Mychkine, l'« idiot »(Molière et Dostoïevski)?

 

Littérature et théorie

 

Enfin, un thème traverse cet ensemble, portant cette fois sur les rapports entre la littérature et la philosophie. Où l’on voit bien que la littérature n’est pas secondaire. Elle ne contribue pas uniquement à illustrer des cas. D’autant que la théorie risque toujours de se figer en dogme, tandis que la littérature a la capacité de déployer des effervescences, qui ne correspondent jamais tout à fait à des catégories définitives, simplement prêtes à l’emploi. Au demeurant, pour sortir quelques instants de cet ouvrage, on rappellera que le décès récent de René Girard – cité dans cet ouvrage pour d’autres raisons, et en fin de parcours  – ne doit pas faire oublier que son travail sur le désir a largement puisé aux ressources de la littérature . Ses propos n’ont pas commencé par le concept. Il s’est ouvert d’abord aux romans dont il a tiré des connaissances en passant au crible les situations décrites et les images de mondes qui s’accommodaient peu de certains concepts trop figés. L’auteur de l’ouvrage présenté ici ne dit/fait pas autre chose, allant même jusqu’à invoquer Pierre Bourdieu pour soutenir son propos, lequel reconnaissait que l’œuvre littéraire peut parfois en dire plus sur le monde social que nombre d’écrits à prétentions scientifiques .

Cela dit, la réflexion n’aurait pas été complète si l’auteur n’avait pas retourné le problème une dernière fois. Il poursuit en effet sa réflexion en montrant comment la question de la sincérité a pu forcer l’écrivain à des professions de foi de magistères éthiques puisés dans l’esthétique. Ce que l’auteur désigne comme la « querelle de la mauvaise foi » se déclenche – même si elle peut avoir d’autres sources – entre Sartre et François Mauriac. Sartre, appelé l’« écorché vif de la sincérité », ne sera-t-il pas obligé de reconnaître qu’on ne peut pas échapper à la mauvaise foi, dans le roman s’entend, dans l’art, alors même qu’il voudrait la récuser en cette pratique ? Il est vrai qu’il récuse l’idée d’inconscient. L’auteur reprend, avec grand profit pour le lecteur, la totalité de ce débat, dans lequel Maurice Blanchot s’exprime aussi.

S’il faut conclure d’un mot, on ne peut que se réjouir d’un ouvrage aussi pertinent, d’une traversée de la littérature assez ferme pour y déceler les différents tempi à partir desquels la mauvaise foi littéraire s’expose. Qu’on y adhère ou non, le brillant de l’affaire nous reconduit à une appréhension plus profonde de ce qu’on peut encore appeler la littérature..

 

Christian RUBY
Titre du livre : En toute mauvaise foi. Sur un paradoxe littéraire
Auteur : Maxime Decout
Éditeur : Minuit
Collection : Paradoxe
Date de publication : 29/12/15
N° ISBN : 270732857X
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici