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Une psychanalyse du futur ?
[samedi 12 décembre 2015 - 12:00]
Psychanalyse
Couverture ouvrage
Quelle psychanalyse pour le 21ème siècle ? Tome 1. Concepts psychanalytiques en mouvement.
Éditeur : Ithaque
260 pages
Résumé : Traquant les apories, ce premier volume : « Concepts psychanalytiques en mouvement », interroge la théorie psychanalytique.

En cette rentrée 2015, Florence Guignard  vient participer au débat de la scène analytique contemporaine avec un titre non dénué d’espoir, tout autant que de doutes : Quelle psychanalyse pour le XXIème siècle ? En effet, de quoi la psychanalyse de demain sera-t-elle constituée ? Quelle en sera la teneur, quelles en seront les pratiques ? La psychanalyse appartient-elle au passé ? Comment l’articuler avec les découvertes actuelles des neurosciences et de la génétique ? « La méthode psychanalytique évolue donc dans un champ extrêmement complexe, dont les paramètres peuvent se laisser définir, mais dont le fonctionnement est constamment en mouvement » (p.26). Pour l’auteure, la psychanalyse demeure à la croisée des disciplines, et ne saurait souffrir aucune tentative de réduction ou de simplification. Les arcanes du fonctionnement psychique inconscient sont donc traités suivant les voies d’une « pensée complexe » (en référence aux apports d’Edgard Morin). Tout lecteur spécialiste de la question saura apprécier l’érudition de l’auteure, ses propos étant servis par un style d’écriture qui facilite l’accès à la pensée, même si, par moments, l’usage répété de termes en langue étrangère non traduits en français le renvoie (quand bien même serait-il polyglotte !) au sentiment de n’être pas vraiment ménagé dans son confort de lecture.

Les références et les orientations théoriques de l’ouvrage s’inscrivent dans le bassin freudien et plus particulièrement kleinien et post-kleinien. Wilfried R. Bion et Donald Meltzer, tous deux psychanalystes anglo-saxons, occupent une place forte dans la pensée de F. Guignard, au côté de celle qui compta pour eux comme la figure de proue d’un des courants majeurs de la psychanalyse anglaise, Mélanie Klein. Aussi, le lecteur familier de ces théories trouvera en ces lignes une ouverture et un déploiement des apports freudiens et kleiniens particulièrement féconds.

Si la construction du livre s’appuie sur la reprise d’articles publiés dans des revues spécialisées, ceux-ci ont été considérablement remaniés afin de pouvoir mieux s’articuler ensemble. D’un côté, l’effet de ces reprises présente l’avantage de pouvoir redonner au lecteur averti l’accès à des textes de référence de F. Guignard restés depuis longtemps introuvables , de l’autre, la refonte de leurs articulations permet d’appréhender cet ouvrage en un seul morceau, suivant le fil des chapitres qui se succèdent.
Cet agencement des chapitres semble reprendre l’évolution des processus de croissance. Nous commençons ainsi par l’histoire et la « généalogie des pulsions » suivi de « la naissance de la vie psychique ». Viennent ensuite les mécanismes archaïques, « la question du clivage », « la projection identificatoire » et « l’articulation des composantes sado-masochistes ». Puis l’enfant grandit et la pensée prend toute son ampleur avec « la pulsion épistémophilique », signant le passage « des pulsions à la pensée ». La névrose ouvre le champ vers l’organisation œdipienne, d’un « Œdipe avec ou sans complexe », pour aller vers un « Œdipe adolescent », etc.

Des concepts du troisième type

Le fil rouge de l’ouvrage ne correspond cependant pas réellement à celui des processus de développement, et ce sont bien les « concepts de troisième type » qui constituent la référence centrale de la pensée de l’auteure. Sous cet énoncé énigmatique invitant à la rêverie  , se cache une volonté d’outiller la métapsychologie par des concepts permettant de mettre au travail cette nécessaire hypercomplexité, en s’efforçant autant que possible de sortir des raisonnements bi-logiques, des dialectiques binaires. Sous ce label de concept de troisième type nous rencontrons : les espaces psychiques du maternel et du féminin (p.44), la projection identificatoire (p.77), la théorie du champ (p.83), l’articulation bionienne « position schizoïde-paranoïde et position dépressive » (nommée PS↔D) (p.83), la dialectique sadisme↔mélancolie (p.121), le trépied pulsionnel bionien L±, H±, K± (p.141) ), etc. Entre deux concepts, nous retrouvons régulièrement l’usage de flèches bidirectionnelles (à la façon de W. Bion ou E. Morin) lesquelles s’offrent comme un concept en soi, figurant à la fois le jeu dialectique entre les deux pôles et un représentant de la tension dynamique entre ces deux champs de force conceptuels.

Pour autant, il est parfois difficile de comprendre de quel type il est ici question. Tous ces concepts n’engagent pas toujours la pensée suivant l’idée d’une tiercéité (A. Green), d’un tiers analytique (Th. Ogden), suivant les potentialités d’un champ transitionnel (D.W. Winnicott) tel qu’il aurait été attendu. Ces concepts du troisième type sont finalement des concepts traditionnels de la métapsychologie, et bien qu’ils soient ici « revisités », le jeu de tensions produit par l’articulation entre eux ne semble pas toujours suffire à les transformer en des agents porteurs d’une dimension processuelle. À certains moments, le lecteur pourrait percevoir un attachement de l’auteur à ces notions ainsi renommées du « troisième type », sans pour autant que lesdites conceptions réussissent véritablement à ouvrir la pensée au-delà d’une dialectique dyadique. Sans doute pouvons-nous voir en cela les effets de l’hyper-référence aux conceptions kleiniennes qui peinent à nous faire sortir des dialectiques binaires (bon et mauvais objet, amour/haine, position schizo-paranoïde vs position dépressive, identification projective vs introjection, etc.). Il est régulièrement fait référence aux mécanismes de défense primitifs, et ce, quels que soient les thèmes développés. Ainsi la séquence, souvent répétée, « clivage, déni, idéalisation, identification projective » laisse envisager que nous pourrions, en quelque sorte, réduire le fonctionnement psychique à ces quelques mécanismes de base. C’est finalement dommage, car cela semble aller dans une direction diamétralement opposée à celle qui est visée par l’auteur, à savoir proposer des apports qui permettraient de sortir de dialectiques réductrices. Elle écrit à ce sujet : « D’un point de vue méthodologique, ce système à trois composantes constitue une base beaucoup plus équilibrée que ne pourrait le proposer le meilleur des systèmes binaires ; en effet tout système binaire finit par enfermer notre réflexion dans une alternative toujours manichéenne, et donc stérilisante. » (p 141) . Heureusement, le recours à Bion permet (dans certains cas tout du moins) de se dégager de ces enjeux, comme par exemple lorsque F. Guignard nous invite à penser les apports bioniens suivant les voies d’une « troisième topique ». Toutes ces limites semblent résider dans la restriction du champ théorique utilisé. Bien que ces théories soient exploitées à leur maximum, à certains moments, le lecteur pourrait ressentir le besoin de recourir à d’autres notions conceptuelles ; cela apparaît comme une nécessité si l’on souhaite se dégager des apories émergeant du fait des limites inévitables propres à tout contenant de pensée considéré isolément. Certes, la pensée déployée n’est pas seulement composée de ces apports kleiniens, et l’ouverture s’engage parfois vers d’autres auteurs contemporains (Th. Ogden, B. Salomonsson, A. Ferro etc.). Cependant, il aurait peut-être été plus fécond de développer davantage ces apports afin de mieux les articuler avec les propositions théoriques de l’auteure.
Afin de permettre d’explorer plus avant les contenus de cet ouvrage, en voici quelques morceaux choisis.

La projection identificatoire

« Tout au long de son existence, l’être humain recherche l’équilibre dynamique de son économie pulsionnelle à l’aide de ses objets, extérieurs d’abord, puis très vite internalisés, objets qu’il investit et auxquels il s’identifie » (p. 73). C’est à partir de cette pensée liminaire que Florence Guignard ouvre l’accès à ce quelle nomme « une respiration de la vie psychique », alternance entre mouvements d’introjection et de projection. La régulation de ce mouvement respiratoire va s’effectuer par le processus d’identification projective. Ce concept est donné à entendre suivant une formulation inversée : « la projection identificatoire », énoncé visant à rendre compte de façon plus juste de ce qu’avait initialement décrit Mélanie Klein. Dans son fonctionnement normal, ce concept permet de comprendre la « capacité de rêverie de la mère » décrite par Bion. Ce mécanisme autorise alors tant l’exploration des objets nouveaux, que la transformation des données brutes pour pouvoir les assimiler au fonctionnement psychique interne.

Des névroses actuelles à un Œdipe adolescent

« Actualité de la névrose », « Œdipe avec ou sans complexe » et l’ « Œdipe adolescent » constituent trois textes d’une remarquable continuité. Le premier dégage de façon efficace les enjeux propres à la névrose dans une conception moderne, soutenant l’idée d’une « raréfaction de la névrose » suivant ses structures traditionnelles. Nous voyons confirmé ce que la clinique, souvent, semblait avoir suggéré : l’idée que la période de latence « fond comme neige au soleil ». « Actuellement, les enfants de neuf ans présentent la mentalité qu’avaient, à la génération précédente, des enfants en pleine période pubertaire, voire des jeunes adolescents. Ils parlent comme eux, se conduisent comme eux, notamment en ce qui concerne la vie de groupe » (p.160). L’auteur fonde ici l’origine de ces changements dans ceux de la société dans laquelle nous évoluons, laquelle, par ses logiques hédonistes (p.177) et de consommation (p.160) tendrait à favoriser des aménagements en faux-self et une pseudo maturité. Ressaisissant les origines de la construction du concept de névrose dans le contexte historique et épistémologique de l’époque, F. Guignard en vient à remettre en question l’idée que la névrose puisse être de nos jours entendue comme le modèle d’organisation psychique prépondérant.
Le chapitre suivant interroge alors l’Œdipe, comme complexe organisateur dans les psychés de la jeunesse actuelle. « Au fil des ans, on a constaté que les psychanalystes avaient de plus en plus affaire à une « pathologie des limites » : limites entre soi et autrui, entre penser et agir, entre réalité psychique et réalité extérieure, et, depuis quelques années, entre le virtuel et le réel. Fragiles, mal organisées, ces limites se désintègrent d’autant plus facilement que les limites de la société environnante se sont elles-mêmes assouplies, fragilisées, désorganisées. » (p.173) Ces développements ouvrent à la prise en compte des enjeux sociétaux, et c’est sur une série d’interrogations que se finalise ce chapitre, par lesquelles l’auteur fait part d’une réelle préoccupation pour la jeunesse actuelle. Enfin, le chapitre « Œdipe adolescent » révèle des pensées d’une grande limpidité, et malgré la densité conceptuelle présente, celui-ci pourra s’appréhender comme un mini traité de la pensée psychanalytique sur les processus adolescents.

L’Infantile

L’auteur fait de l’Infantile, concept qui s’écrit avec une majuscule pour le différencier de l’ordinaire adjectif, un organisateur central dans le fonctionnement de tout individu. « Structure de base aux franges de notre animalité, dépositaire et conteneur de nos pulsions, tant libidinales ou haineuses qu’épistémophiliques, l’Infantile est cet alliage de pulsionnel et de structural "souple", qui fait que l’on est soi et pas un(e) autre. » (p.208). L’Infantile est donc une dimension active et agissante tout au long de la vie, il se déploie ainsi tant chez l’analysant, le patient, que chez l’analyste. Ce chapitre propose de travailler ce concept d’Infantile à partir des expériences propres au dispositif analytique, pour mieux aborder l’étude de l’activité psychique et mentale de l’analyste, lorsqu’il est pris dans les rets de la dynamique transférentielle.

Les taches aveugles et interprétations bouchons

Le dernier chapitre sur les « taches aveugles et interprétations bouchons », est un texte de référence dans le monde psychanalytique. Témoignant « des ruptures du rythme » dans la relation transférentielle entre le patient et son analyste, cette notion pointe les situations où l’analyste sort d’une écoute véritablement analytique pour asséner une interprétation stéréotypée, « toute faite », tentant par cette voie de se dégager des parts aveugles, insupportables ou non représentables, générées par ces moments de vacillement au sein de la relation analytique.

Un livre en deux temps

Ce livre peut donner la sensation d’être composé en deux mouvements : le premier, constitué de textes plus anciens, apparaît pris dans une densité théorique marquée, et un second où les textes sont plus concis, plus synthétiques et mieux enclins à représenter une pensée actuelle dans le champ analytique.
Il s’agit également d’un ouvrage qui souhaite « faire œuvre », processus qui nécessite de poser un cadre, un champ théorique, avant d’engager le jeu. C’est ce à quoi fait penser la première partie de l’ouvrage, la seconde quant à elle, s’engageant avec beaucoup plus de liberté. L’introduction de l’ouvrage est véritablement contemporaine et nous aurions d’ailleurs apprécié qu’elle se prolonge un peu, tant elle ouvre aux enjeux actuels de la pensée psychanalytique. La première partie de l’ouvrage résonne comme une reprise anthologique. Elle plonge le lecteur dans un univers archaïque, aux logiques régies par les processus primitifs, au risque parfois de le déstabiliser. Les illustrations cliniques sont les grandes absentes de cet ouvrage, celui-ci étant, comme l’indique clairement le sous-titre de ce premier tome (Concepts psychanalytiques en mouvement), fondé sur une construction essentiellement théorique. La lecture impose parfois de puiser dans nos propres réserves, dans nos souvenirs et nos expériences cliniques personnelles afin de venir alimenter, étayer les modélisations théoriques proposées. L’effort de confrontation théorico-clinique est nécessaire, mais dès lors que le mouvement est engagé, il apparaît véritablement fécond pour nos processus de pensée.

L’un des enjeux de cet ouvrage est de proposer une psychanalyse pour l’avenir. Sans doute cela est-il nécessaire si nous souhaitons que la psychanalyse puisse avoir un avenir ! Dans ce titre qui entraîne vers une position d’espoir, une place forte est pourtant faite au passé, aux racines de la psychanalyse, et aux théories qui la fondent. Aussi, Freud, Klein, Bion, Meltzer et quelques autres, ont toute leur place dans les fondements de la pensée de F. Guignard. Mais ils ne sont utilisés ni comme alibi à un conformisme formellement nécessaire dans toute démarche psychanalytique, ni pour en effectuer une exégèse révérencieuse qui évacuerait la dimension critique. Florence Guignard joue avec ces auteurs suivant une certaine liberté, usant pour ce faire d’un discours sincère et parfois même assez critique, sans pour autant jamais vraiment s’éloigner d’un positionnement authentiquement freudien. En proposant un titre alternatif dans sa préface (tel que Histoire d’une psychanalyste), Anna Ferruta met en évidence la dimension de témoignage que contient cet opus. Entre le « témoignage d’une vie à penser la psychanalyse » et des « projets pour l’avenir de la psychanalyse », le lecteur, cheminant selon ses propres voies tierces, pourra s’appuyer sur cet ouvrage afin de trouver des apports féconds pour penser sa pratique quotidienne.


 

Jean-Baptiste DESVEAUX
Titre du livre : Quelle psychanalyse pour le 21ème siècle ? Tome 1. Concepts psychanalytiques en mouvement.
Auteur : Florence Guignard
Éditeur : Ithaque
Collection : Psychanalyse
Date de publication : 05/09/15
N° ISBN : 978-2916120621
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