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Histoire (personnelle) de la philosophie moderne
[mercredi 09 décembre 2015 - 11:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
La voie des idées, de Descartes à Hume
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
215 pages / 16 € sur
Résumé : Second volume d'une nouvelle collection des PUF dirigée par Michaël Foessel : «  Une histoire personnelle de la philosophie  ». 

Les éditions PUF lancent une nouvelle collection sous la direction scientifique de Michaël Foessel : « Une histoire personnelle de la philosophie ». Il s’agit de proposer la lecture d’une grande période de la philosophie selon les choix d’un auteur, sans souci d’exhaustivité mais avec rigueur. Ces ouvrages ne sont pas des ouvrages de vulgarisation, et encore moins un ensemble de généralités. Ils se placent plutôt sous le patronage de Descartes qui préférait parler de « diffusion » du savoir, mise en œuvre par une communauté de savants dans le but de satisfaire au bien commun des hommes  . Entre le manuel et le travail académique, la collection crée un espace de lecture qui soit compréhensible au plus grand nombre. Pierre Guénancia, qui a contribué à ce projet, a écrit le second volume,  La voie des idées. De Descartes à Hume. Le style de son écriture est à l’image de celle de Descartes : claire et distincte, procédant avec méthode. Il n’est pas besoin de préciser, écrira-t-il, que le fait de ne suivre aucune méthode n’est pas philosophique, et que le hasard de l’écriture, rajouterons-nous, ne saurait convenir à Descartes qui ne cesse de rejeter ce hasard absurde - comme celui qui cherche un trésor en suivant n’importe quel chemin. Apprendre, c’est comprendre.

Réfléchir l’histoire de la philosophie

La démarche est novatrice. D’abord, il s’agit de prendre en compte la singularité du cheminement  du philosophe afin de ne pas plaquer sur sa réflexion une forme vide appelée histoire de la philosophie. Il faut donc parler et écrire « pour lui », et non « de lui », ce qui le situerait dans une extériorité historiciste. Le modèle de cette « histoire personnelle de la philosophie » est le théâtre. C’est le premier sens du mot « personnelle ». La « personne », c’est le masque. Ainsi Pierre Guénancia joue-t-il, au sens théâtral, le personnage Descartes : il ne se confond pas avec lui, mais il en est la présence dans le jeu distancié de la réflexion. Il assume ses préférences, écrira-t-il en conclusion. Un homme n’est pas une machine et il ressent des sentiments ; lesquels prennent ici la forme d'un net parti-pris pour Descartes…et pour Marx qu’il cite à plusieurs reprises. Il y a un engagement citoyen du philosophe dont il se réclame, mais que les philosophes de l’époque moderne ne refusaient pas non plus.

Cette histoire personnelle n’est pas une pure invention imaginaire de la subjectivité.  Elle suppose une originalité qui lui vient de celui qui la pense, au sens où elle s’origine en lui,  lui appartient en propre. Ainsi l’unité de « l’histoire personnelle » lui est-elle donnée non par l’addition de ses contributeurs, mais par leur accord sur la méthode et sa signification.

Pierre Guénancia connaît excellemment bien Descartes, ce qui rend la lecture de l’ouvrage aisée. Il y a un ton à la fois léger, lorsque l’auteur se livre par exemple au récit de quelques anecdotes, et rigoureux, sans être obscur lorsqu’il explique l’« inextricable » union de l’âme et du corps selon Descartes.

Une révolution copernicienne.

Descartes est l’initiateur de ce que Kant qualifiera de « Révolution copernicienne », c’est-à-dire d’un décentrement du sujet, qui va permettre à l’esprit de rechercher et d’inventer une méthode « grâce à laquelle il va connaître, selon un ordre relativement facile à suivre, le plus de choses possibles » . Rejetant le modèle logique d’Aristote qu’il juge peu efficace, il va s’appuyer sur le modèle des mathématiques, car elles portent sur des choses simples, sans dessous ni face cachée. Il en est tout autrement pour les choses de la nature, les sentiments, la morale ou la politique. C’est pourquoi, partant du plus simple, il va d’abord élaborer une méthode à comprendre comme inspection de l’esprit, où l’esprit est à la fois ce qui cherche et ce qui est recherché.

Dans cette histoire personnelle de la philosophie, il y a aussi un décentrement du sujet qui écrit. S’il ne cherche pas la vulgarisation, il ne cherche pas non plus à se substituer à Descartes. Humilité de l’historien de la philosophie qui se met d’abord au service de la pensée. Humble est aussi le philosophe qui se met d’abord à l’école de la pensée de Descartes, comme Malebranche par exemple, pour ensuite apporter ses contradictions. Pierre Guenancia nous rappelle la lenteur du concept, son enracinement dans une tradition, qui deviendra à son tour tradition pour des philosophes plus tardifs, comme Merleau-Ponty ou Bergson, par exemple. La force d’une pensée se mesure à sa postérité.

Une philosophie précritique de la polémique et de la contradiction


Les thèses qui s’affrontent renvoient au constat que Kant produira de l’état de la philosophie dans la Préface de la Critique de la Raison Pure : un champ de bataille. Le fil conducteur du livre qui permet de ressaisir cela  est la définition des idées de Descartes à Hume, et les problèmes qu’elle soulève. Pour Descartes, qui initie ce questionnement, les idées sont en nous, mais déjà Malebranche consteste cette innéité, en soutenant que les idées sont en Dieu et nous les voyons en lui. Le choix de couples de philosophes pour expliquer la querelle, la mettre en scène, évite l’écueil de l’exposé dogmatique de thèses qui demeureraient dès lors extérieures les unes aux autres. Or c’est de l’intérieur de la thèse que surgit le problème. C’est le mouvement de la pensée que tend à restituer Pierre Guénancia, pas une histoire de la pensée, et cela implique une dynamique des concepts.

Hobbes et Pascal : la voie du désir


Après Descartes et Malebranche, l'auteur met ainsi en dialogue Pascal et Hobbes. Les deux philosophes partagent la même conception très sombre de la nature humaine, mais pour des raisons différentes. Si seules les définitions nous permettent de ressaisir par les mots le monde, en acceptant son être caché, il ne sert donc à rien de forcer la nature à nous répondre. Les hommes s’en remettent à leurs désirs et luttent pour leur conservation. Cela donne un portrait très sombre de l’humain prêt à tout pour sauver sa vie. On ne sort jamais de l’état social de concurrence, analyse que l’on retrouvera chez Marx à propos de l’accumulation du capital. Le rapprochement se veut provocateur de la part de l’auteur, quand on connaît tous les propos « ultra-libéraux » tenus sur Hobbes. Le bonheur n’est dès lors qu’une illusion pour Hobbes et Pascal. La vie n’étant que quête du pouvoir, elle est loin d’être heureuse, mais inquiète et anxieuse. Si la philosophie moderne, écrit Pierre Guénancia, est si désenchantée, elle tente cependant, avant tout, de sauver la liberté et la sécurité de chacun. La religion est critiquée, elle aussi, comme source de particularismes dangereux pour la paix : « La foi fait de nous, de façon accidentelle, des chrétiens, des juifs ou des musulmans, alors que la raison fait de nous de façon essentielle des hommes » conclut-il .

Si le chapitre sur Descartes et Malebranche insistait sur la notion de contradiction, ce chapitre montre en plus la nécessaire contextualisation de l’histoire de la philosophie. Elle n’est pas hors du temps, mais en éclairant l’histoire à laquelle elle appartient, elle donne à réfléchir aussi le monde qui est le nôtre, comme le souligne le rapprochement avec Marx. Cela permet de comprendre l’inachèvement essentiel de la pensée.

Une histoire philosophique de la philosophie

Nous aurons beau connaître par cœur toutes les démonstrations des mathématiciens nous ne serons jamais mathématiciens, de même nous pouvons lire tous les livres des philosophes, nous ne serons jamais philosophes, écrivait Descartes dans la troisième des Règles pour la Direction de l’Esprit (1628). Nous aurons juste fait de l’histoire.

Le chapitre consacré à Spinoza et Leibniz va montrer comment ils héritent de la tradition cartésienne à propos des idées, de la volonté et du libre-arbitre et aussi du mécanisme. En intégrant à la philosophie l’idée de dynamique, la philosophie de Descartes va s’en trouver bouleversée. Ainsi philosopher ce n’est pas raconter les « idées » des philosophes, dans le style « Monde de Sophie » , mais c’est suivre le traitement d’une problématique. C’est ainsi que Spinoza tentera par l'idée d'«expression », mise en avant par l'étude de Deleuze , de sortir de l’impasse de la séparation de l’âme et du corps. Car Dieu s'exprime partout, ou plutôt « tout ce qui existe exprime la nature de Dieu, autrement dit, son essence »  . C'est ainsi qu'on passe chez Spinoza d'une idée « claire et distincte » à une idée adéquate à l'expression divine.


Certes les empiristes Hume et Locke présentés au dernier chapitre se séparent de l’héritage cartésien, mais une communauté philosophique n’est pas une collection d’individus pensant les mêmes questions. Ce qui les rassemble c’est de s’en remettre à la raison et surtout, pour reprendre l’image de Pierre Guénancia, d’être des « explorateurs » . Reprenons avec lui cette citation de Merleau Ponty : « chacun d’eux a pris une part entière à ''cette recherche des présupposés et des fondements qui a produit les  grandes philosophies.'' » . Il ne s’agissait pas d’un jeu de l’esprit, mais de réfléchir à des conséquences pratiques dans la vie des hommes.

Plus la liberté de pensée est grande, plus la pensée est forte, conclura Pierre Guénancia.

« …et ayant rencontré un chemin qui me semble tel qu'on doit infailliblement la trouver, en le suivant, si ce n'est qu'on en soit empêché, ou par la brièveté de la vie, ou par le défaut des expériences, je jugeais qu'il n'y avait point de meilleur remède contre ces deux empêchements que de communiquer fidèlement au public tout le peu que j'aurais trouvé, et de convier les bons esprits à tâcher de passer plus outre, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux expériences qu'il faudrait faire, et communiquant aussi au public toutes les choses qu'ils apprendraient, afin que les derniers commençant où les précédents auraient achevé, et ainsi, joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire » .

 

Maryse EMEL
Titre du livre : La voie des idées, de Descartes à Hume
Auteur : Pierre Guenancia
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Collection : Une histoire personnelle
Date de publication : 29/11/15
N° ISBN : 978-2130729693
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