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Les mutations de l’anthropologie
[vendredi 28 novembre 2014 - 12:00]
Ethnologie, Anthropologie
Couverture ouvrage
Etre au monde : quelle expérience commune ?
Éditeur : Presses universitaires de Lyon (PUL)
80 pages / 10 € sur
Résumé : Un débat entre deux anthropologues d’horizons différents qui permet de réveiller l’aspect critique que toute anthropologie devrait préserver.

Dans le cadre du festival « Mode d’emploi », la Villa Gillet a organisé, le 13 novembre 2013, un débat entre Philippe Descola et Tim Ingold, lequel fut animé par Michel Lussault, géographe à l’ENS Lyon. Les deux anthropologues devaient dialoguer autour de questions portant sur les thèmes suivants : naturalisme et dualismes, le pluralisme culturel en anthropologie, ontologies et analyse structurale. Outre ce dialogue, le volume contient en post-scriptum deux textes sur le thème « anthropologie et philosophie » proposés par chacun des protagonistes.

Deux mots tout d’abord sur l’introduction de Michel Lussault. Evoquant dans un premier temps des généralités qu’il est toujours bon de rappeler (objet de l’anthropologie, différence entre ethnographe et ethnologue, etc.), le géographe présente ensuite les deux protagonistes, tout en faisant allusion aux avatars de l’époque, notamment à ces chercheurs qui estiment ne pas devoir enseigner, alors que le partage de la pensée et de la recherche devrait être un aspect essentiel de leur démarche. Il fait remarquer que toute entreprise intellectuelle digne de ce nom instaure son propre régime de parole, d’écriture et d’iconographie. Il distingue enfin les recherches de l’un et de l’autre orateur, situant par là même les différences entre eux (ou leurs recherches) qui n’ont pu qu’enrichir le débat à venir.

Philippe Descola, professeur au Collège de France, est l’auteur d’une thèse dont les concepts centraux sont désormais répandus. Elle vise à montrer que la césure Nature/Culture a été élaborée dans le contexte occidental, mais ne recoupe pas des universels de la pensée humaine. Philippe Descola a mis au jour quatre ordres symboliques différents (ou quatre ontologies, pour employer les termes de l’ouvrage), ne postulant aucune supériorité de l’un sur l’autre, chacun composant un système capable d’organiser un monde social cohérent, ordonné, doté de ses institutions, de ses imaginaires et de ses rites. En somme, il prend au sérieux la tension dynamique qui se noue entre humains, non-humains et environnement, dans ses différentes versions.

Quant à Tim Ingold, professeur d’anthropologie à l’université d’Aberdeen, il s’est donné pour objet de comprendre ce que signifie être vivant. L’être humain existe avec le monde, l’environnement n’est pas ce qui entoure l’humain, mais une zone d’interpénétration à l’intérieur de laquelle plusieurs vies s’entremêlent. L’anthropologue refuse donc lui aussi de prendre la séparation entre humains et non-humains comme un universel, alors qu’il est d’autres leçons possibles si l’on réfère à d’autres cultures. Il refuse également de séparer le social et l’écologique.

Il y a bien des points communs entre les deux chercheurs : ils refusent les dualismes figés à partir desquels les européens et les occidentaux ont fini par amputer leur culture. Mais ils combattent également les réductionnismes sur lesquels une partie des théories modernes est fondée. Enfin, ils insistent sur l’impossibilité de faire des cultures des entités sans défaut et sans mélange. Quant aux points de divergences, le débat suivant, réagencé et révisé lors de sa retranscription, les fait surgir avec précision.


Comment l’anthropologie peut-elle appréhender le monde sans recourir au dualisme nature/culture ?

Rappelant que cette distinction a joué un rôle important dans la construction de la philosophie européenne – on peut y ajouter l’ethnologie – Descola explique que ce dualisme n’a aucun sens dans la société à laquelle il a consacré son premier travail d’ethnographe (le peuple Achuar). Ce dualisme a favorisé des propos aussi antithétiques que ceux qui ont porté sur les « bon sauvages » ou les « brutes sauvages ». Revenant sur ses carnets d’expédition, il raconte que les relations entre les hommes, les femmes, les plantes et les animaux étaient pensées comme des relations de personne à personne, que les êtres naturels étaient traités comme des partenaires plutôt que comme des ressources, ce qui signifie que les rapports humains-nature ne pouvaient être interprétés en ces termes. Plus largement, « les concepts familiers que nous manipulons quotidiennement en Europe tels que la ‘société’, la ‘nature’, la ‘culture’, ‘l’histoire’, ‘l’art’ ou la ‘civilisation’ n’ont pas d’équivalent dans la plupart des autres langues du monde ». Chaque culture, en somme, fabrique des mondes (pour employer une expression de la philosophie analytique). Descola décrit finement l’expérience des Achuar, montrant comment ils conçoivent les non-humains : leur perception est l’inverse de celle des Européens. Chacune des perceptions fournit en fait la base sur laquelle se construit un type de société. L’anthropologue en déduit que nous devrions renoncer à certains de nos concepts les mieux établis.

Tim Ingold reprend le débat à partir de la position de l’ethnographe. Il décrit les observations participantes de ce dernier et montre comment le rapport à une autre société change la façon dont nous percevons et pensons le monde. Il se montre en accord avec Descola sur le point de la critique nécessaire de la distinction conventionnelle entre nature et société, mais nuance le propos en s’inquiétant de l’exposition de ce problème aux étudiants. Pour avancer dans le débat, il déplace un peu la question vers la dualité vivant/social, à partir de laquelle certains reconnaissent une parenté entre les êtres (humains et non-humains), sous l’angle du vivant, excluant toute parenté sous l’angle de la personne sociale : « Il me semble qu’il y a bel et bien un paradoxe inhérent à cette idée, et qu’il est au cœur de la science occidentale ». Il propose alors de saisir l’unicité de l’organisme biologique et de la personne sociale. Ce faisant, Ingold cherche à inverser notre mode de pensée : « Je me suis demandé s’il était possible d’élaborer une biologie compatible avec ce que nous savons sur les êtres humains en tant qu’animaux sociaux ». Cela implique de penser l’humain en termes de sociogenèse, ou de poser un pont entre les deux disciplines, la biologie et l’anthropologie. « C’est pour cela que je ne considère pas les humains comme des êtres humains, mais comme des êtres en devenir », conclut-il.


Comment expliquer et relier entre elles ces différentes compositions du monde ?

Sur ce point, Descola résume sa position ainsi que celle de Tim Ingold. Depuis une trentaine d’années, tous deux ont en effet décidé de « se passer complètement de l’idée que le monde peut être partagé aisément entre phénomènes naturels et phénomènes sociaux ». Mais leur divergence éclate dans leur perspective générale : l’un aspire à construire une science unifiée de la vie ; l’autre cherche à comprendre les compatibilités et incompatibilités entre des institutions, l’organisation de l’existence humaine selon des styles de vie différents n’interdisant pas des échanges entre les institutions. Le premier est sans doute plus proche de sa formation philosophique tandis que le second ne cesse d’aspirer à s’éloigner de toute philosophie, dont il estime qu’elles sont ethnocentrées. En tout cas, Ingold refuse de laisser l’anthropologie faire état des différents styles culturels. Il préfère s’attacher à découvrir et formuler des principes d’engendrement : « Nous ne démarrons pas dans la vie avec une batterie de capacités biologiques données qui aboutissent ensuite à des prédispositions culturelles différentes ».


L’anthropologie implique-t-elle une démarche comparative ?


Cette troisième question repose sur une difficulté de compréhension. La question de la comparaison des cultures, souligne Descola, ne saurait aboutir à proposer au monde des catalogues de manières de vivre que l’on pourrait choisir « librement ». L’affirmation centrale est celle qui a cours désormais : toutes les cultures se valent. Le naturalisme qui domine l’Europe et l’Occident est caractérisé par le fait de postuler une continuité physique et une discontinuité morale entre les humains et les non-humains, mais il n’est ni meilleur ni pire d’un point de vue moral que n’importe quel autre style de vie. Cela signifie que l’on ne peut comparer que des traits particuliers d’une culture à une autre : les Inuits sont « supérieurs » aux autres du point de vue de la lutte contre le froid, mais les Européens leur sont « supérieurs » pour la circulation des trains ; le chasseur animiste n’a pas besoin d’une académie des sciences, tandis que le physicien n’a pas besoin d’être au contact du jaguar ; la dissociation nature/culture a pu conduire à un saccage des ressources que la continuité prônée par les Sami rejette, etc. Le danger qui nous guette est toutefois de folkloriser ces différences et de finir par chercher à importer des choix qui ne sont pas les nôtres dans notre culture au risque de les maltraiter. Ingold fait cependant remarquer à cet égard que la position « objectivante » de l’anthropologue fait croire qu’il ne reconnaît comme sien aucun système culturel, qu’il examine les mondes culturels du point de vue de Sirius (une observation transcendantale). Or, ce n’est guère possible. Il n’est pas certain que Descola n’ait pas eu envie à ce moment là du dialogue de réagir, ce que nous lecteurs ne saurons jamais, puisque la version imprimée est très rigoureusement successive (et d’ailleurs toujours dans le même ordre : Descola d’abord, Ingold ensuite), même si en ce chapitre, Descola a droit à une réplique supplémentaire.


Le monde social est-il plat (sans conflits) ?


Cette dernière question est classique et nous renvoie à des débats fréquents : autrement dit, nous sommes reconduits à la question des contradictions internes des styles culturels et à celle de l’histoire (ou du moteur de l’histoire, comme le souligne Descola par allusion à Hegel). Quoi qu’il en soit, si les différentes cultures forment autant d’archipels d’existence (il faudra un jour reconstruire la genèse de ce terme d’archipel et de son emploi dans les savoirs), aucun n’est immuable, aucun n’est isolé. C’est d’ailleurs Ingold qui insiste le plus justement sur le fait que l’aplanissement du monde a toujours été un des leviers essentiels par lesquels le pouvoir a été exercé sur les peuples, y compris le pouvoir colonial bien sûr. Et l’anthropologue de se lancer dans une démonstration justifiée sur l’erreur de la modernité concevant le monde comme un substrat homogène.

De ce débat de nombreuses choses sont à retenir. Les thèmes sont d’ailleurs prolongés en fin de volume par deux courts propos isolés portant sur le problème des rapports entre les cultures. Ce qui ressort, en définitive, de ces propos, c’est que l’anthropologie doit rester constamment critique d’elle-même, sous peine de servir des intérêts qui ne sont pas ceux des cultures dont elle entreprend l’étude. 

 

Christian RUBY
Titre du livre : Etre au monde : quelle expérience commune ?
Auteur : Michel Lussault, Philippe Descola, Tim Ingold
Éditeur : Presses universitaires de Lyon (PUL)
Collection : Grands débats
Date de publication : 14/11/14
N° ISBN : 978-2729708870
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